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Chapitre 4

Autor: Lire
last update Data de publicação: 2026-08-31 05:56:32

Chapitre 4

Alessia

Je fixe les documents étalés sur le sol avec une méfiance que je ne m'explique pas. Une partie de moi refuse encore d'y croire. C'est trop énorme. Trop absurde. Ma mère a peut-être tout inventé, emportée par la maladie, par la peur, par une paranoïa qu'elle n'a jamais pu soigner.

— Ce n'est pas possible, dis-je dans le silence.

Ma voix est faible. Elle ne convainc personne, même pas moi. Mais je m'accroche à cette idée comme à une bouée. Si c'est faux, je peux continuer à pleurer ma mère en paix. Si c'est faux, je peux garder mes souvenirs intacts. Si c'est faux, je n'ai pas à affronter ce monde qui me terrifie.

Je repousse les papiers du bout des doigts. Ils glissent sur le parquet avec un bruit sec. La photo est toujours là, posée contre ma cuisse. Mon père. Ma mère. Leur bonheur figé sur papier glacé.

— Tu as peut-être rêvé, maman, dis-je tout bas. Tu as peut-être voulu me donner une histoire plus belle que la nôtre.

Mais je n'y crois pas. Je le sais au fond de mes tripes. Ce n'est pas le genre de ma mère. Elle ne mentait jamais. Elle se taisait, oui. Elle détournait les yeux, oui. Mais elle n'inventait pas.

Je me lève lentement. Mes jambes sont lourdes, comme si elles portaient déjà le poids de cette vérité. Je traverse la maison sans allumer la lumière. Mes pas me guident vers la chambre de ma mère. La porte est entrouverte. L'air y est encore chargé de son odeur de lavande et de médicaments.

Je pousse le battant. Il grince doucement. La pièce est sombre, à peine éclairée par la lune qui filtre à travers les rideaux. Le lit est fait, impeccable, comme si elle allait revenir. Mais elle ne reviendra pas.

Je m'agenouille devant l'armoire ancienne qu'elle gardait toujours fermée à clé. La clé, je l'ai trouvée dans l'enveloppe. Elle était glissée dans un petit sachet de tissu, avec une note de sa main.

« Cherche dans l'armoire. Tout ce que tu dois savoir est là. »

Je l'insère dans la serrure. Le mécanisme cède avec un cliquetis. J'ouvre les deux battants. Une odeur de renfermé s'échappe, mêlée à des effluves de papier ancien.

À l'intérieur, il y a des cartons. Des boîtes empilées. Des vêtements soigneusement pliés. Et au fond, dissimulée derrière un vieux manteau, une boîte en fer blanc, plus grande que celle de la lettre.

Je la tire vers moi. Elle est lourde. La poussière colle à mes doigts. Je soulève le couvercle. À l'intérieur, des documents, encore. Et une photographie.

Je la prends. Mes mains tremblent comme si elles savaient déjà ce qu'elles vont découvrir.

La photo est jaunie, abîmée sur les bords, mais l'image est nette. Je vois mon père. Il est jeune, souriant, vêtu d'un costume élégant. À ses côtés, ma mère, belle, radieuse, porte une robe claire. Derrière eux, un bâtiment immense. Une façade de verre et d'acier qui s'élève vers le ciel. Au-dessus de l'entrée, un nom que je n'aurais jamais pensé voir en vrai.

Valetti Industries.

Je lâche la photo comme si elle brûlait. Elle tombe sur le sol, face contre terre. Je reste figée, le regard vide, le souffle coupé.

C'est vrai. Tout est vrai.

Une douleur sourde explose dans ma poitrine. Elle me coupe les jambes. Je tombe à genoux sur le plancher froid. Les larmes ne viennent pas tout de suite. Elles restent bloquées, énormes, dans ma gorge.

— C'est vrai, dis-je d'une voix blanche. C'est vrai, maman.

Mon monde s'effondre. Une seconde fois. Plus violemment que la première. Parce que là, ce n'est plus une lettre. Ce n'est plus un récit. C'est une preuve tangible. Une image. Un lieu. Un nom gravé dans la pierre et dans ma mémoire.

Je ramasse la photo. Mes doigts caressent le visage de mon père. Puis celui de ma mère. Elle avait l'air si heureuse. Insouciante. Vivante. Elle ne savait pas encore que tout allait s'écrouler.

— Pourquoi tu ne m'as rien dit ? dis-je, la voix brisée par un sanglot. Pourquoi tu m'as laissée croire que nous n'avions rien ?

La photo tremble dans ma main. Je la serre contre ma poitrine. Le papier craque légèrement. Je m'en fiche. Je veux la sentir contre moi. Je veux que cette image devienne une partie de ma chair.

Je repense à toutes ces années passées dans cette petite maison. Aux factures qu'on payait à crédit. Aux vêtements usés qu'on rapiéçait en silence. Aux vacances qu'on ne prenait jamais. Ma mère travaillait nuit et jour. Elle rentrait épuisée, le dos courbé, les mains abîmées. Et moi, je pensais que c'était ça, la vie. Une lutte silencieuse pour survivre.

Alors que là-bas, quelque part en Europe, un homme dormait dans des draps de soie. Il portait des costumes sur mesure. Il dînait dans des restaurants hors de prix. Il dirigeait un empire qui aurait dû être à nous.

La colère monte. Elle est plus puissante que le chagrin. Plus brûlante que les larmes. Elle embrase tout sur son passage.

— Il nous a volées, dis-je, les dents serrées. Il a volé ma mère. Il a volé mon père. Il m'a volé ma vie.

Je ne pleure plus. Je tremble d'une rage froide, animale, dévorante. C'est une sensation nouvelle, terrifiante et exaltante à la fois. Elle me fait peur, mais elle me tient debout.

Je me relève lentement. Je ne suis plus la femme effondrée de tout à l'heure. Je suis une autre. Une étrangère. Une ennemie.

Je traverse la pièce jusqu'à la fenêtre. La lune est haute maintenant. Elle baigne la rue d'une lumière blafarde. Tout est calme. Trop calme.

Je pose une main sur la vitre. Elle est glacée. Comme mon cœur.

— Je vais chercher la justice, dis-je tout bas. Pas la vengeance. Pas encore. La justice.

Mais je sais que les deux se ressemblent. Je sais que je ne m'arrêterai pas tant que Milan Valetti n'aura pas payé pour chaque larme versée dans cette maison.

Je ferme les yeux. Je respire. L'air entre dans mes poumons comme une promesse.

Quand je les rouvre, je ne suis plus une victime. Je suis une menace.

Et pour la première fois depuis la mort de ma mère, je me sens vivante.

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