INICIAR SESIÓNChapitre 5
Alessia
La matinée est grise, froide. Je marche vite, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau. Le vent s'engouffre dans les rues étroites, soulève les feuilles mortes, les disperse sur le trottoir. Je ne les regarde pas. Je n'ai qu'une seule destination en tête.
Maître Lefèvre. Un nom trouvé dans les papiers de ma mère, griffonné sur un vieux carnet, à côté d'un numéro de téléphone presque effacé. J'ai appelé trois fois avant qu'il accepte de me recevoir. Sa voix au bout du fil était sèche, prudente. Il a répété qu'il ne pouvait rien pour moi. Mais j'ai insisté. Et il a fini par céder.
Je m'arrête devant un immeuble ancien, à la façade grise, aux fenêtres étroites. Une plaque en cuivre terni indique son nom. Je pousse la porte. L'escalier est sombre, les marches craquent sous mes pas. L'odeur de papier ancien et de tabac froid flotte dans l'air.
Au troisième étage, une porte entrouverte. Je frappe doucement. Une voix rauque me répond.
— Entrez.
Je pousse le battant. Le bureau est petit, encombré de dossiers empilés sur chaque surface. Derrière une table en bois sombre, un homme aux cheveux blancs me fixe. Il est vieux, usé, le visage marqué par des années de silence et de compromis.
— Asseyez-vous, dit-il sans un sourire.
Je m'exécute. Mes jambes sont lourdes. Mon cœur bat trop fort.
— Vous êtes la fille de Claire, reprend-il. Je l'ai su dès que j'ai entendu votre voix.
— Pourquoi avez-vous accepté de me rencontrer ? je demande.
Il ne répond pas tout de suite. Ses yeux bleus, délavés par le temps, me scrutent avec une intensité troublante.
— Parce que je lui devais bien ça.
Un silence s'installe. Lourd. Chargé de tout ce qu'il n'a jamais dit.
— Vous étiez son avocat ? je reprends.
— Autrefois. Il y a longtemps.
— Ma mère m'a laissé des documents. Des lettres. Des preuves. Je sais que mon père s'appelait Lorenzo Valetti. Je sais qu'il possédait un empire. Et je sais que Milan Valetti dirige aujourd'hui cet empire à ma place.
Il ne bronche pas. Son visage reste impassible. Mais je vois ses doigts se crisper sur la table.
— Vous ne devriez pas remuer tout ça, dit-il enfin.
Sa voix est plus basse. Plus tranchante. Je sens un frisson parcourir ma colonne vertébrale.
— Pourquoi ? je demande, le regard planté dans le sien.
— Parce que c'est dangereux.
— Dangereux pour qui ?
Il se penche légèrement en avant. Son visage se durcit.
— Pour vous, mademoiselle Moreau. Pour votre sécurité. Ces gens n'ont pas disparu. Ils sont encore là. Ils observent. Ils attendent.
Je serre les poings sur mes cuisses. La peur voudrait m'envahir, mais je la repousse. Je ne suis pas venue ici pour fuir.
— Vous saviez ? dis-je d'une voix sourde. Vous saviez que j'existais, que j'étais l'héritière légitime ?
Il baisse les yeux. Son silence est un aveu.
— Répondez-moi.
— Oui, dit-il enfin. Je savais.
Une douleur fulgurante traverse ma poitrine. Ce n'est plus seulement la trahison de Milan. C'est celle de tous ceux qui se sont tus. Tous ceux qui ont laissé ma mère sombrer dans l'oubli.
— Et vous n'avez rien fait ? dis-je, la voix tremblante de rage. Vous avez laissé cette femme se cacher pendant des années, élever seule sa fille dans la pauvreté, pendant que d'autres profitaient de sa fortune ?
Il ne se dérobe pas. Il soutient mon regard, mais je vois quelque chose vaciller dans ses yeux. De la honte, peut-être. Du regret.
— Je ne pouvais rien faire, dit-il. Votre mère est venue me voir après la mort de votre père. Elle voulait que je l'aide à récupérer ses droits. Mais le testament avait disparu. Les témoins se rétractaient. Et surtout, on m'a fait comprendre que si j'insistais, je mettais sa vie en danger.
— On vous a menacé ?
— Pas moi. Elle.
Je ferme les yeux un instant. L'image de ma mère, jeune, terrifiée, seule face à des ennemis invisibles, me déchire de l'intérieur.
— Qui ? je demande.
— Je ne peux pas vous le dire.
— Vous ne voulez pas.
— Je ne peux pas, répète-t-il plus fermement. Ces personnes sont encore puissantes. Si vous commencez à creuser, ils sauront. Ils vous trouveront.
Il se lève lentement, avec cette raideur des vieux hommes qui ont trop porté de secrets. Il fait le tour du bureau et s'arrête près de la fenêtre. La lumière pâle découpe son profil.
— Vous ne comprenez pas, dit-il. Votre héritage n'a pas été perdu par négligence. Il a été volé. Volé par des gens qui savaient exactement ce qu'ils faisaient. Ils ont dissimulé vos droits avant même votre naissance. Ils ont tout planifié. Et croyez-moi, ils ne reculeront devant rien pour le garder.
Chaque mot s'enfonce en moi comme une lame. Je le savais déjà, au fond. Mais l'entendre de sa bouche, c'est donner une réalité à l'innommable.
— Alors c'est un vol, dis-je d'une voix blanche. Un vol organisé.
— Oui. Et dans ce genre d'affaires, les témoins ont la fâcheuse habitude de disparaître.
Son regard s'attarde sur moi. Il est lourd de sous-entendus.
— C'est une menace ? je demande, le menton relevé.
— C'est un conseil. Renoncez, mademoiselle. Retournez à votre vie, aussi modeste soit-elle. C'est ce que votre mère aurait voulu.
Je me lève à mon tour. La colère gronde dans ma poitrine, mais ma voix reste glaciale.
— Vous ne saviez rien de ce que ma mère voulait. Vous ne savez rien de ce que je veux.
Il soupire. Ses épaules s'affaissent légèrement.
— Je sais que vous êtes en colère. Je sais que vous voulez justice. Mais la justice, dans ce monde-là, n'existe pas pour les gens comme vous.
— Alors je la créerai.
Mes mots claquent dans le silence du bureau. Le vieil avocat me fixe, interloqué. Peut-être qu'il ne s'attendait pas à cette détermination. Peut-être qu'il espérait me voir fuir comme ma mère.
— Vous êtes têtue, dit-il enfin.
— Je suis la fille de Lorenzo Valetti.
Un nouveau silence. Plus dense. Presque respectueux.
— Très bien, dit-il. Si vous voulez vraiment vous battre, sachez une chose : ne faites confiance à personne.
— Y compris à vous ?
— Surtout à moi.
Je le regarde une dernière fois. Cet homme est un fantôme du passé, un témoin silencieux de la chute de ma famille. Il est peut-être sincère, peut-être pas. Mais peu importe. Il m'a donné ce dont j'avais besoin : la confirmation que mon héritage a été volé délibérément. Et cette vérité suffit à armer ma haine.
— Merci, dis-je d'une voix neutre.
— Ne me remerciez pas. Vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds.
— Je le sais très bien.
Je reste debout, immobile, au centre de la pièce. Je sens son regard peser sur moi, chargé d'inquiétude et d'impuissance. Mais je ne baisse pas les yeux.
Quelque part en moi, une décision est prise. Elle est définitive. Inébranlable.
Je ne reculerai devant personne.
Je m'approche de la porte, mais je ne sors pas tout de suite. Je pose la main sur la poignée froide et me retourne une dernière fois.
— Dites à ceux qui vous ont menacé que je n'ai pas peur d'eux.
Chapitre 53AlessiaLe marché est bondé. Je m'y suis réfugiée pour échapper à l'air confiné de mon appartement, aux dossiers qui s'accumulent, aux mensonges qui m'étouffent. Ici, au moins, je suis anonyme. Une femme parmi tant d'autres. Pas Elena Rossi. Pas Alessia Moreau. Juste une silhouette qui erre entre les étals.Je flâne sans but. Les couleurs des fruits, les odeurs d'épices, les voix qui marchandent. Tout cela me change les idées. Un instant, j'oublie. Presque.Et puis je le vois.Il est là, à quelques mètres, devant un stand de fleurs. Un homme âgé, élégant, vêtu d'un manteau sombre. Il examine des roses blanches avec attention. Son visage me dit quelque chose. Je l'ai déjà vu. Dans les documents. Dans les comptes rendus de réunions. Sur une photographie jaunie.Henri Delacroix
Chapitre 52MilanJe ne dors plus beaucoup. Mais ce n'est plus à cause de l'insomnie. C'est à cause d'elle. Elle occupe mes nuits, mes pensées, mes projets. Je me surprends à imaginer des choses que je n'aurais jamais envisagées avant. Des choses simples. Des choses vraies.Un appartement à nous. Pas le mien, trop froid. Pas le sien, trop petit. Quelque chose entre les deux. Avec des fenêtres qui laissent entrer la lumière. Une cuisine où elle pourrait cuisiner. Un bureau où je pourrais travailler en la regardant.Je me surprends à penser à des voyages. Des endroits qu'elle aimerait. Des villes qu'elle n'a jamais vues. Je voudrais lui montrer le monde. Pas pour l'impressionner. Juste pour voir ses yeux s'illuminer.Je me surprends à penser à des enfants. Une idée qui ne m'avait jamais traversé l'esprit. Avant elle. Avant nous.Ce ma
Chapitre 51AlessiaLa porte s'ouvre. Milan entre. Il est pâle, les traits tirés, mais ses yeux brillent d'une lueur nouvelle. Il me voit, debout dans l'entrée, et il s'arrête.— Tu m'attendais, dit-il.— Oui.Il s'approche. Il pose ses mains sur mes épaules. Il me regarde longtemps.— J'ai parlé à ma famille.— Je sais.Il hausse un sourcil.— Tu sais ?— Je suis revenue. J'ai entendu. Pas tout. Mais assez.Il ferme les yeux. Une expression de soulagement mêlée de fatigue passe sur son visage.— Alors tu sais que je ne te laisserai pas partir.— Milan…— Non. Pas ce soir. Pas de discours. Pas de doute. Juste nous.Il me prend par la main. Il m'entraîne dans le salon. Il allume une lampe. La lumière est douce, chaude. Il enlève sa veste, la
Chapitre 50MilanJe la ramène chez elle. Elle ne dit rien pendant tout le trajet. Ses mains sont posées sur ses genoux, ses yeux fixés sur la route. Elle a cessé de pleurer. Mais je sens qu'elle est ailleurs. Loin. Quelque part où je ne peux pas la rejoindre.Je la dépose devant son immeuble. Elle se tourne vers moi. Son visage est pâle, ses lèvres tremblent.— Merci, dit-elle.— Je vais revenir. Je dois leur parler.— Milan…— Non. Ne me demande pas de laisser tomber.Elle baisse les yeux. Elle hoche la tête. Elle sort. Je la regarde monter les escaliers. Puis je redémarre. La colère monte. Elle m'étouffe.Je retourne à Neuilly. La maison est encore éclairée. Les invités sont partis, mais la famille est là. Béatrice, mon père, deux cousins. Ils sont dans le sa
Chapitre 49AlessiaLe dîner se tient dans la maison familiale des Valetti, à Neuilly. Une bâtisse imposante, aux murs de pierre et aux fenêtres hautes, éclairée comme un décor de théâtre. Je n'aurais pas dû venir. Milan a insisté. « Ils doivent apprendre à te connaître. » J'ai cédé. Par amour. Par faiblesse.Je porte une robe sombre, sobre, que Milan m'a offerte. Mes cheveux sont relevés, mon maquillage discret. Je me tiens droite, les mains croisées sur mes genoux. Autour de la table, huit convives. Des visages que je découvre, des sourires que je devine faux. La tante de Milan, Béatrice, préside. Une femme élégante, aux yeux durs, aux lèvres pincées. Elle me regarde comme on examine un objet défectueux.— Ainsi, c'est vous, Elena, dit-elle en posant sa fo
Chapitre 48MilanLa salle de presse est bondée. Les journalistes se pressent, les caméras bourdonnent, les micros tendus comme des armes. Je les ai convoqués. Moi-même. Contre l’avis de Vittorio, contre l’avis de mes avocats. Ils voulaient étouffer l’affaire, laisser passer l’orage. Mais je ne laisserai pas une seule de ces rumeurs salir son nom.Je m’avance vers le pupitre. Les flashs crépitent. Je ne souris pas. Je ne cherche pas à plaire. Je suis venu pour une seule chose.— Monsieur Valetti, une déclaration ?— Est-il vrai que votre compagne est une arriviste ?— A-t-elle falsifié son CV ?Je lève la main. Le silence tombe, presque instantané.— J’ai écouté vos accusations. J’ai lu vos articles. J’ai vu vos insinuations. Maintenant, vous allez m’écouter.Je marque une pause. Je regarde chaque visage, chaque objectif, chaque micro.— Elena Rossi n’est pas une arriviste. Elle n’a pas falsifié son CV. Elle n’a pas séduit qui que ce soit pour obtenir quoi que ce soit. Elle a travaill







