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Chapitre 6

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last update publish date: 2026-08-31 06:04:56

Chapitre 6

Alessia

Maître Lefèvre retourne s'asseoir derrière son bureau. Ses gestes sont lents, pesants, comme si chaque mouvement lui coûtait. Je reste debout, incapable de m'éloigner de la porte, incapable de m'asseoir. Quelque chose me retient là, entre la fuite et la vérité.

— Votre mère a vécu dans la peur, dit-il enfin. Chaque jour. Chaque nuit.

Sa voix est plus douce maintenant, presque lasse. Je ne dis rien. Je le laisse parler. Je sens que les mots vont me faire mal, mais je les attends quand même.

— Après la mort de votre père, poursuit-il, elle a dû quitter l'Italie du jour au lendemain. Sans bagages, sans amis, sans famille. Elle ne savait même pas où aller. Elle a traversé la frontière avec de faux papiers, cachée dans une voiture de location.

Il marque une pause. Ses doigts jouent avec un stylo usé.

— Elle était enceinte de vous. Elle tremblait de froid et de peur. Mais elle ne pleurait pas. Elle regardait la route, les mains sur son ventre, comme si elle voulait vous protéger déjà.

Ma gorge se serre. L'image s'imprime dans ma tête, nette, douloureuse. Ma mère, jeune, terrifiée, seule sur une route inconnue, avec moi dans son ventre. Je voudrais fermer les yeux pour ne plus voir, mais c'est impossible. C'est gravé.

— Pourquoi ne s'est-elle pas tournée vers la police ? je demande d'une voix étranglée.

— Elle avait trop peur. On l'avait prévenue que la police ne la croirait pas. Que les gens qui avaient tué son mari avaient des appuis partout. Elle ne savait plus à qui se fier.

— Et elle est restée seule, dis-je, amère.

— Oui. Pendant des années. Elle a changé de nom, de ville, de travail. Elle a vécu avec la peur au ventre, toujours sur le qui-vive. Elle se retournait dans la rue, elle vérifiait les serrures trois fois avant de dormir. Elle ne faisait confiance à personne.

J'encaisse. Chaque phrase est un coup de poignard. Ma mère n'était pas seulement triste ou fatiguée. Elle était brisée. Hantée. Et moi, je ne voyais rien. Je croyais qu'elle était comme toutes les mères célibataires, courageuse mais ordinaire.

— Elle ne m'en a jamais parlé, dis-je.

— Elle ne voulait pas vous faire porter ce poids. Elle voulait que vous grandissiez loin de tout ça. Libres, autant que possible.

Un rire nerveux m'échappe.

— Libres ? On n'avait rien. On comptait chaque sou. Elle travaillait comme une damnée pour payer le loyer. Et moi, je me sentais coupable de demander une paire de chaussures neuves.

Maître Lefèvre baisse la tête. Je vois ses épaules s'affaisser légèrement.

— Elle a fait ce qu'elle pouvait.

— Je le sais. Mais c'est injuste.

— Oui, dit-il. C'est injuste.

Un silence tombe. Je me surprends à penser à tous ces soirs où ma mère rentrait épuisée. Elle s'asseyait à la table de la cuisine, les mains rouges, le regard vide. Parfois, elle me souriait quand même. Un sourire triste, fatigué, mais sincère.

Et moi, je lui reprochais de ne pas être assez présente. Je lui reprochais de ne pas me raconter d'histoires, de ne pas m'emmener en vacances, de ne pas me parler de mon père. Je ne comprenais pas. Je croyais qu'elle me cachait des choses sans raison.

— J'ai été injuste avec elle, dis-je tout bas.

— Vous étiez une enfant. Vous ne pouviez pas comprendre.

— Mais j'aurais dû.

La culpabilité s'infiltre en moi, lourde, visqueuse. Elle se mêle à la colère déjà présente. J'en veux à Milan. J'en veux à ceux qui ont volé mon père. Mais j'en veux aussi à moi-même, pour toutes les fois où j'ai douté de ma mère, pour toutes les fois où j'ai souhaité qu'elle soit différente.

— Elle ne vous en a jamais voulu, dit Maître Lefèvre. Elle vous aimait plus que tout.

Je ferme les yeux. Une larme s'échappe, malgré moi. Je l'essuie d'un geste brusque.

— Elle méritait tellement mieux, dis-je.

— Oui.

La colère remonte d'un coup, plus violente que la tristesse. Elle me brûle la poitrine, les joues, les poings. Je pense à notre petite maison, à nos vies minuscules, à nos sacrifices quotidiens. Et pendant ce temps, d'autres vivaient dans l'opulence. D'autres profitaient d'un empire bâti par mon père, au mépris de son sang.

— Ils nous ont condamnées à la pauvreté, dis-je d'une voix dure. Alors qu'une fortune immense me revenait de droit.

— C'est la vérité.

— Ils ont volé jusqu'à la dignité de ma mère.

Maître Lefèvre ne répond pas. Il me regarde avec une tristesse ancienne, mêlée de respect. Peut-être qu'il se sent coupable, lui aussi. Peut-être qu'il aurait dû se battre davantage. Mais peu importe. Le passé ne se répare pas avec des regrets.

Je fais quelques pas dans la pièce. Le plancher craque sous mes chaussures. Chaque bruit résonne comme un battement de cœur.

— Je ne laisserai pas passer, dis-je.

— Je le vois bien.

Je m'arrête. Je me tourne vers lui.

— Vous savez qui a organisé tout ça, n'est-ce pas ?

— Je n'ai jamais eu de preuves formelles. Mais j'ai des soupçons.

— Dites-les-moi.

Il hésite. Ses lèvres s'entrouvrent, puis se referment. Je le sens au bord de l'aveu, mais quelque chose le retient encore.

— Pas ici, dit-il enfin. Pas maintenant. Vous êtes déjà en danger. Si je vous en dis trop, ce sera pire.

— Je suis prête.

— Non, vous ne l'êtes pas. Personne ne l'est jamais vraiment.

Il se lève. Il contourne son bureau et s'approche de moi. Il me tend une carte de visite, griffonnée à la hâte.

— Quand vous serez prête à aller jusqu'au bout, appelez ce numéro.

Je prends la carte. Elle est froide entre mes doigts.

— Pourquoi m'aidez-vous maintenant ? je demande.

— Parce que j'ai laissé votre mère se battre seule. Je ne veux pas faire la même chose avec vous.

Il me fixe avec une intensité qui me serre le cœur. C'est un homme brisé, lui aussi. Un homme qui a vécu avec le poids de sa lâcheté. Et aujourd'hui, il essaie de se racheter.

Je hoche la tête.

— Je vous appellerai.

— Faites attention, Alessia. Chaque pas que vous ferez sera surveillé.

— Je sais.

Je me dirige vers la porte. Cette fois, je l'ouvre. Le couloir sombre me semble encore plus froid qu'avant. Mais je n'ai plus peur.

Derrière moi, la voix de Maître Lefèvre s'élève une dernière fois.

— Votre mère était la femme la plus courageuse que j'aie jamais rencontrée.

Je m'arrête. Je ne me retourne pas. Mais je réponds dans un souffle :

— Je sais. Et je vais être digne d'elle.

Je sors. La porte se referme doucement. Dans l'escalier, mes pas sont plus assurés. Plus lourds. Plus déterminés.

Dehors, le froid m'accueille comme une vieille connaissance. Je relève le col de mon manteau. La carte de visite est serrée dans ma main. Le numéro est déjà gravé dans ma mémoire.

Je ne regarde pas en arrière. Je ne regarde plus jamais en arrière.

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