LOGINChapitre 6
Alessia
Maître Lefèvre retourne s'asseoir derrière son bureau. Ses gestes sont lents, pesants, comme si chaque mouvement lui coûtait. Je reste debout, incapable de m'éloigner de la porte, incapable de m'asseoir. Quelque chose me retient là, entre la fuite et la vérité.
— Votre mère a vécu dans la peur, dit-il enfin. Chaque jour. Chaque nuit.
Sa voix est plus douce maintenant, presque lasse. Je ne dis rien. Je le laisse parler. Je sens que les mots vont me faire mal, mais je les attends quand même.
— Après la mort de votre père, poursuit-il, elle a dû quitter l'Italie du jour au lendemain. Sans bagages, sans amis, sans famille. Elle ne savait même pas où aller. Elle a traversé la frontière avec de faux papiers, cachée dans une voiture de location.
Il marque une pause. Ses doigts jouent avec un stylo usé.
— Elle était enceinte de vous. Elle tremblait de froid et de peur. Mais elle ne pleurait pas. Elle regardait la route, les mains sur son ventre, comme si elle voulait vous protéger déjà.
Ma gorge se serre. L'image s'imprime dans ma tête, nette, douloureuse. Ma mère, jeune, terrifiée, seule sur une route inconnue, avec moi dans son ventre. Je voudrais fermer les yeux pour ne plus voir, mais c'est impossible. C'est gravé.
— Pourquoi ne s'est-elle pas tournée vers la police ? je demande d'une voix étranglée.
— Elle avait trop peur. On l'avait prévenue que la police ne la croirait pas. Que les gens qui avaient tué son mari avaient des appuis partout. Elle ne savait plus à qui se fier.
— Et elle est restée seule, dis-je, amère.
— Oui. Pendant des années. Elle a changé de nom, de ville, de travail. Elle a vécu avec la peur au ventre, toujours sur le qui-vive. Elle se retournait dans la rue, elle vérifiait les serrures trois fois avant de dormir. Elle ne faisait confiance à personne.
J'encaisse. Chaque phrase est un coup de poignard. Ma mère n'était pas seulement triste ou fatiguée. Elle était brisée. Hantée. Et moi, je ne voyais rien. Je croyais qu'elle était comme toutes les mères célibataires, courageuse mais ordinaire.
— Elle ne m'en a jamais parlé, dis-je.
— Elle ne voulait pas vous faire porter ce poids. Elle voulait que vous grandissiez loin de tout ça. Libres, autant que possible.
Un rire nerveux m'échappe.
— Libres ? On n'avait rien. On comptait chaque sou. Elle travaillait comme une damnée pour payer le loyer. Et moi, je me sentais coupable de demander une paire de chaussures neuves.
Maître Lefèvre baisse la tête. Je vois ses épaules s'affaisser légèrement.
— Elle a fait ce qu'elle pouvait.
— Je le sais. Mais c'est injuste.
— Oui, dit-il. C'est injuste.
Un silence tombe. Je me surprends à penser à tous ces soirs où ma mère rentrait épuisée. Elle s'asseyait à la table de la cuisine, les mains rouges, le regard vide. Parfois, elle me souriait quand même. Un sourire triste, fatigué, mais sincère.
Et moi, je lui reprochais de ne pas être assez présente. Je lui reprochais de ne pas me raconter d'histoires, de ne pas m'emmener en vacances, de ne pas me parler de mon père. Je ne comprenais pas. Je croyais qu'elle me cachait des choses sans raison.
— J'ai été injuste avec elle, dis-je tout bas.
— Vous étiez une enfant. Vous ne pouviez pas comprendre.
— Mais j'aurais dû.
La culpabilité s'infiltre en moi, lourde, visqueuse. Elle se mêle à la colère déjà présente. J'en veux à Milan. J'en veux à ceux qui ont volé mon père. Mais j'en veux aussi à moi-même, pour toutes les fois où j'ai douté de ma mère, pour toutes les fois où j'ai souhaité qu'elle soit différente.
— Elle ne vous en a jamais voulu, dit Maître Lefèvre. Elle vous aimait plus que tout.
Je ferme les yeux. Une larme s'échappe, malgré moi. Je l'essuie d'un geste brusque.
— Elle méritait tellement mieux, dis-je.
— Oui.
La colère remonte d'un coup, plus violente que la tristesse. Elle me brûle la poitrine, les joues, les poings. Je pense à notre petite maison, à nos vies minuscules, à nos sacrifices quotidiens. Et pendant ce temps, d'autres vivaient dans l'opulence. D'autres profitaient d'un empire bâti par mon père, au mépris de son sang.
— Ils nous ont condamnées à la pauvreté, dis-je d'une voix dure. Alors qu'une fortune immense me revenait de droit.
— C'est la vérité.
— Ils ont volé jusqu'à la dignité de ma mère.
Maître Lefèvre ne répond pas. Il me regarde avec une tristesse ancienne, mêlée de respect. Peut-être qu'il se sent coupable, lui aussi. Peut-être qu'il aurait dû se battre davantage. Mais peu importe. Le passé ne se répare pas avec des regrets.
Je fais quelques pas dans la pièce. Le plancher craque sous mes chaussures. Chaque bruit résonne comme un battement de cœur.
— Je ne laisserai pas passer, dis-je.
— Je le vois bien.
Je m'arrête. Je me tourne vers lui.
— Vous savez qui a organisé tout ça, n'est-ce pas ?
— Je n'ai jamais eu de preuves formelles. Mais j'ai des soupçons.
— Dites-les-moi.
Il hésite. Ses lèvres s'entrouvrent, puis se referment. Je le sens au bord de l'aveu, mais quelque chose le retient encore.
— Pas ici, dit-il enfin. Pas maintenant. Vous êtes déjà en danger. Si je vous en dis trop, ce sera pire.
— Je suis prête.
— Non, vous ne l'êtes pas. Personne ne l'est jamais vraiment.
Il se lève. Il contourne son bureau et s'approche de moi. Il me tend une carte de visite, griffonnée à la hâte.
— Quand vous serez prête à aller jusqu'au bout, appelez ce numéro.
Je prends la carte. Elle est froide entre mes doigts.
— Pourquoi m'aidez-vous maintenant ? je demande.
— Parce que j'ai laissé votre mère se battre seule. Je ne veux pas faire la même chose avec vous.
Il me fixe avec une intensité qui me serre le cœur. C'est un homme brisé, lui aussi. Un homme qui a vécu avec le poids de sa lâcheté. Et aujourd'hui, il essaie de se racheter.
Je hoche la tête.
— Je vous appellerai.
— Faites attention, Alessia. Chaque pas que vous ferez sera surveillé.
— Je sais.
Je me dirige vers la porte. Cette fois, je l'ouvre. Le couloir sombre me semble encore plus froid qu'avant. Mais je n'ai plus peur.
Derrière moi, la voix de Maître Lefèvre s'élève une dernière fois.
— Votre mère était la femme la plus courageuse que j'aie jamais rencontrée.
Je m'arrête. Je ne me retourne pas. Mais je réponds dans un souffle :
— Je sais. Et je vais être digne d'elle.
Je sors. La porte se referme doucement. Dans l'escalier, mes pas sont plus assurés. Plus lourds. Plus déterminés.
Dehors, le froid m'accueille comme une vieille connaissance. Je relève le col de mon manteau. La carte de visite est serrée dans ma main. Le numéro est déjà gravé dans ma mémoire.
Je ne regarde pas en arrière. Je ne regarde plus jamais en arrière.
Chapitre 53AlessiaLe marché est bondé. Je m'y suis réfugiée pour échapper à l'air confiné de mon appartement, aux dossiers qui s'accumulent, aux mensonges qui m'étouffent. Ici, au moins, je suis anonyme. Une femme parmi tant d'autres. Pas Elena Rossi. Pas Alessia Moreau. Juste une silhouette qui erre entre les étals.Je flâne sans but. Les couleurs des fruits, les odeurs d'épices, les voix qui marchandent. Tout cela me change les idées. Un instant, j'oublie. Presque.Et puis je le vois.Il est là, à quelques mètres, devant un stand de fleurs. Un homme âgé, élégant, vêtu d'un manteau sombre. Il examine des roses blanches avec attention. Son visage me dit quelque chose. Je l'ai déjà vu. Dans les documents. Dans les comptes rendus de réunions. Sur une photographie jaunie.Henri Delacroix
Chapitre 52MilanJe ne dors plus beaucoup. Mais ce n'est plus à cause de l'insomnie. C'est à cause d'elle. Elle occupe mes nuits, mes pensées, mes projets. Je me surprends à imaginer des choses que je n'aurais jamais envisagées avant. Des choses simples. Des choses vraies.Un appartement à nous. Pas le mien, trop froid. Pas le sien, trop petit. Quelque chose entre les deux. Avec des fenêtres qui laissent entrer la lumière. Une cuisine où elle pourrait cuisiner. Un bureau où je pourrais travailler en la regardant.Je me surprends à penser à des voyages. Des endroits qu'elle aimerait. Des villes qu'elle n'a jamais vues. Je voudrais lui montrer le monde. Pas pour l'impressionner. Juste pour voir ses yeux s'illuminer.Je me surprends à penser à des enfants. Une idée qui ne m'avait jamais traversé l'esprit. Avant elle. Avant nous.Ce ma
Chapitre 51AlessiaLa porte s'ouvre. Milan entre. Il est pâle, les traits tirés, mais ses yeux brillent d'une lueur nouvelle. Il me voit, debout dans l'entrée, et il s'arrête.— Tu m'attendais, dit-il.— Oui.Il s'approche. Il pose ses mains sur mes épaules. Il me regarde longtemps.— J'ai parlé à ma famille.— Je sais.Il hausse un sourcil.— Tu sais ?— Je suis revenue. J'ai entendu. Pas tout. Mais assez.Il ferme les yeux. Une expression de soulagement mêlée de fatigue passe sur son visage.— Alors tu sais que je ne te laisserai pas partir.— Milan…— Non. Pas ce soir. Pas de discours. Pas de doute. Juste nous.Il me prend par la main. Il m'entraîne dans le salon. Il allume une lampe. La lumière est douce, chaude. Il enlève sa veste, la
Chapitre 50MilanJe la ramène chez elle. Elle ne dit rien pendant tout le trajet. Ses mains sont posées sur ses genoux, ses yeux fixés sur la route. Elle a cessé de pleurer. Mais je sens qu'elle est ailleurs. Loin. Quelque part où je ne peux pas la rejoindre.Je la dépose devant son immeuble. Elle se tourne vers moi. Son visage est pâle, ses lèvres tremblent.— Merci, dit-elle.— Je vais revenir. Je dois leur parler.— Milan…— Non. Ne me demande pas de laisser tomber.Elle baisse les yeux. Elle hoche la tête. Elle sort. Je la regarde monter les escaliers. Puis je redémarre. La colère monte. Elle m'étouffe.Je retourne à Neuilly. La maison est encore éclairée. Les invités sont partis, mais la famille est là. Béatrice, mon père, deux cousins. Ils sont dans le sa
Chapitre 49AlessiaLe dîner se tient dans la maison familiale des Valetti, à Neuilly. Une bâtisse imposante, aux murs de pierre et aux fenêtres hautes, éclairée comme un décor de théâtre. Je n'aurais pas dû venir. Milan a insisté. « Ils doivent apprendre à te connaître. » J'ai cédé. Par amour. Par faiblesse.Je porte une robe sombre, sobre, que Milan m'a offerte. Mes cheveux sont relevés, mon maquillage discret. Je me tiens droite, les mains croisées sur mes genoux. Autour de la table, huit convives. Des visages que je découvre, des sourires que je devine faux. La tante de Milan, Béatrice, préside. Une femme élégante, aux yeux durs, aux lèvres pincées. Elle me regarde comme on examine un objet défectueux.— Ainsi, c'est vous, Elena, dit-elle en posant sa fo
Chapitre 48MilanLa salle de presse est bondée. Les journalistes se pressent, les caméras bourdonnent, les micros tendus comme des armes. Je les ai convoqués. Moi-même. Contre l’avis de Vittorio, contre l’avis de mes avocats. Ils voulaient étouffer l’affaire, laisser passer l’orage. Mais je ne laisserai pas une seule de ces rumeurs salir son nom.Je m’avance vers le pupitre. Les flashs crépitent. Je ne souris pas. Je ne cherche pas à plaire. Je suis venu pour une seule chose.— Monsieur Valetti, une déclaration ?— Est-il vrai que votre compagne est une arriviste ?— A-t-elle falsifié son CV ?Je lève la main. Le silence tombe, presque instantané.— J’ai écouté vos accusations. J’ai lu vos articles. J’ai vu vos insinuations. Maintenant, vous allez m’écouter.Je marque une pause. Je regarde chaque visage, chaque objectif, chaque micro.— Elena Rossi n’est pas une arriviste. Elle n’a pas falsifié son CV. Elle n’a pas séduit qui que ce soit pour obtenir quoi que ce soit. Elle a travaill







