Mag-log inMara
La voiture noire me suit.
Je l'ai vue dans le rétroviseur du taxi, deux points lumineux qui épousaient chacun de nos virages. Une présence obsédante, un rappel constant que mon répit était terminé. Je n'ai pas besoin de voir son visage pour savoir qu'il est au volant. Je peux le sentir. Son ombre s'étire derrière moi, dévorant les rues, avalant la distance qui me sépare de chez moi.
Chez moi. Le mot résonne faux. Ce n'est plus un sanctuaire. C'est juste l'endroit où la confrontation aura lieu.
— Plus vite, s'il vous plaît, je murmure au chauffeur.
Il hausse les épaules, indifférent. Le monde extérieur continue, ignorant du drame qui se joue dans ce minuscule habitacle. Je serre les poings sur mes genoux, mes ongles creusant des demi-lunes dans mes paumes. La sensation de ses doigts sur ma peau est toujours là, une brûlure fantôme. Tu as besoin de moi.
Mensonge. C'est un poison. Un venin qu'il distille avec la maîtrise d'un serpent.
Le taxi s'arrête enfin. Je paye précipitamment et me rue dehors, claquant la portière. Je ne regarde pas derrière moi. Je sais qu'il est là. Je gravis le chemin à toute allure, mes clés tremblant dans ma main comme des feuilles mortes. La serrure résiste, maudite chose, avant de céder enfin.
Je me précipite à l'intérieur et referme la porte d'un coup sec, m'y adossant, le cœur battant à tout rompre. L'obscurité du hall d'entrée m'enveloppe. Le silence. Seul le bruit de mon sang dans mes oreilles.
— Mara ?
La voix de Lucian, venue du salon, est teintée d'inquiétude. La douce lueur d'une lampe de lecture perce l'obscurité.
— C'est moi, je réponds, en essayant de contrôler mon souffle. Tout va bien.
Le mensonge. Le plus lâche de tous.
Je marche jusqu'au salon, forcant mes traits à se détendre. Il est dans son fauteuil, un livre ouvert sur ses genoux. Ses yeux, si sages, si perspicaces, se posent sur moi et je vois, immédiatement, qu'il ne me croit pas. Il voit la panique que je tente de refouler, la tension qui raidit mon corps.
— La réunion s'est bien passée ? demande-t-il, me tendant une perche, un retour à la normalité.
— Oui. Très bien. Ils ont aimé les nouvelles esquisses.
Ma voix est atone, mécanique. Je pose mon portfolio sur la table, évitant son regard. Je me sens sale. Souillée par le contact d'Elias, par les émotions qu'il a réveillées en moi.
— Tu as l'effrayée, Mara.
Je ferme les yeux. Je ne peux pas lui mentir. Pas à lui.
— Il était là, Lucian.
Je n'ai pas besoin de préciser qui. Le silence qui suit est lourd, chargé de toutes les choses que nous ne disons pas.
— Où ça ? Sa voix est plus grave.
— Devant la maison de l'éditeur. Il m'attendait.
Je m'effondre enfin dans le fauteuil en face de lui, cachant mon visage dans mes mains. La peur, la colère, la confusion, tout me submerge d'un coup.
— Il m'a touché le visage. Il a dit… il a dit que j'avais besoin de lui. Que j'étais une évidence.
Les mots sortent dans un sanglot étouffé. J'entends le léger crissement du cuir du fauteuil de Lucian alors qu'il se redresse, son silence à lui est devenu une lame bien aiguisée.
— Il n'a aucun droit, Mara. Aucun.
— Il ne parle pas de droits, je relève la tête, les joues mouillées. Il parle de possession. Comme si j'étais un objet qu'il a égaré et qu'il veut récupérer.
— Tu n'es pas un objet. Tu es une femme. Ma femme.
Sa voix est ferme, un roc dans la tempête. Mais pour la première fois, je perçois une faille, une lueur de quelque chose de sombre et de protecteur dans son regard. L'impuissance. L'impuissance de ne pouvoir se lever, de ne pouvoir se mettre entre moi et ce prédateur.
— Je sais, je chuchote. Je sais, mon amour.
Mais le doute, semé par Elias, a germé. Il ne peut pas te protéger. La phrase résonne, cruelle, dans un coin de mon esprit.
Soudain, un bruit.
Un grattement sec contre la baie vitrée du salon.
Nous sursautons tous les deux. Mon regard se tourne vers la nuit noire, le cœur battant la chamade. Rien. Seule l'obscurité impénétrable.
— C'est probablement une branche, murmure Lucian, mais sa voix est tendue.
Un autre bruit. Plus distinct cette fois. Un clic métallique. Comme un caillou heurtant le verre.
Je me lève, les jambes flageolantes, et m'approche de la fenêtre. Je colle mon front contre la vitre froide, mes mains en visière pour éviter les reflets. Je scrute le jardin, les massifs d'arbustes qui forment des taches d'encre plus sombres.
Rien.
Puis, mes yeux s'habituent à l'obscurité. Et je le vois.
Debout, au bord de la terrasse, à la lisière de la lumière qui filtre de la maison. Immobile. Les bras croisés. Il regarde droit dans ma direction. Elias.
Il ne sourit pas. Il ne menace pas. Il est simplement là. Une statue de défi et d'attente. Sa présence est une violation, une intrusion dans l'intimité la plus profonde de notre vie. Il sait que je le vois. Il veut que je le sache.
Un frisson glacial me parcourt l'échine. Ce n'est plus de la peur. C'est de la terreur pure. Il ne respecte aucune limite. Il franchit tous les seuils.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demande Lucian, alarmé par mon immobilité.
Je ne peux pas répondre. Je suis pétrifiée, hypnotisée par cette silhouette qui incarne tout le chaos de mon passé.
Soudain, il bouge. D'un mouvement lent, délibéré, il sort quelque chose de la poche de son manteau. Ce n'est pas une arme. C'est un petit objet qui capte la lumière. Il le tient entre son pouce et son index.
Ma bouche s'assèche. Je reconnais.
C'est un petit caillou plat, strié de veines blanches. Un caillou que je lui avais donné, une éternité plus tôt, un jour où nous nous promenions au bord de la rivière. Une bêtise, un caprice d'adolescente amoureuse. Garde-le. Comme un porte-bonheur.
Il l'avait rangé dans sa poche avec un hochement de tête grave, comme si je lui confiais un trésor.
Et il l'avait toujours.
La vue de ce petit caillou, conservé après toutes ces années, après son mariage, après m'avoir brisée, me terrifie plus que toute menace directe. Cela signifie que son obsession n'est pas récente. Qu'elle a survécu, qu'elle a grandi dans l'ombre. Qu'elle est devenue monstrueuse.
Il fait glisser le caillou dans sa paume, le serre, puis le replace dans sa poche. Son regard n'a jamais quitté la fenêtre. Le mien. Puis, il tourne les talons et s'enfonce dans l'obscurité du jardin, disparaissant comme une ombre.
Je reste là, tremblante de tous mes membres, les mains plaquées contre la vitre froide.
— Mara !
La voix de Lucian, plus forte, plus inquiète, me tire de ma torpeur. Je me retourne, le visage décomposé.
— Il était là, je halète. Dans le jardin. Il nous regardait.
La colère, alors, une colère pure et salvatrice, embrase enfin la peur. Elle ne consume pas la peur, elle la chevauche, comme un cavalier fou.
— Ça suffit, dit Lucian, et sa voix a changé. Ce n'est plus seulement du réconfort. C'est une décision. Ça suffit, Mara. Nous allons appeler la police. Nous allons obtenir une ordonnance d'interdiction. Il ne mettra plus les pieds ici.
Je hoche la tête, incapable de parler. La police. Une ordonnance. Des mots. Du papier. Contre la force brute de son obsession.
Je marche jusqu'au téléphone fixe, ma main tremblante en suspens au-dessus du combiné. Mais une pensée me traverse l'esprit, une pensée sombre et honteuse.
Il a gardé le caillou.
Et dans le chaos de ma terreur et de ma rage, cette pensée apporte une lueur perverse de… de quoi ? De triomphe ? De validation ?
Je chasse cette idée avec violence. Je compose le numéro de la police, la voix étrangement calme tandis que je décris l'intrusion. Pendant que je parle, mes yeux se posent sur la fenêtre noire.
Il est parti.
Mais sa présence empoisonne l'air.
Il a allumé la mèche.
Et je ne sais plus ce qui va exploser en premier: ma peur, ma colère, ou le feu qu'il prétend avoir ravivé.
MARAUn soir d'automne, on est tous les trois sur le balcon.Lucian fume une cigarette, même s'il a promis d'arrêter. Sebastian boit une bière. Moi, je regarde les étoiles.La ville brille en dessous. Les bruits montent, étouffés, lointains. La vie continue.— Je pense à lui, dit soudain Lucian.On sait tous de qui il parle.— Moi aussi, dit Sebastian. Parfois.— Pas de la peine, précise Lucian. Juste... comment il a pu en arriver là. Comment on a pu en arriver là, nous deux, à être ennemis.— On était pas ennemis, dit Sebastian. Toi t'as jamais été son ennemi. T'étais juste pas d'accord. Pour lui, c'est pareil que trahir.— Peut-être.Il tire sur sa cigarette. Il regarde la fumée monter, se dissiper.— Tu crois qu'il pense à nous ? je demande.— Sûrement. Mais pas comme on pense à lui. Pas avec nostalgie. Pas avec tristesse. Avec rage. Avec obsession. Avec ce besoin de revanche qu'il a dans le sang.— Et ça te fait peur ?Il réfléchit.— Non. Plus maintenant. Parce que je suis plus s
MARAJe suis là, au premier rang, à côté de Sebastian. Lucian témoignera plus tard. Pour l'instant, il attend dans une salle à côté, protégé par des gendarmes.Elias entre.Il a changé. Plus maigre. Plus pâle. Les yeux plus enfoncés. Mais le même regard. Ce regard qui dit qu'il n'a pas fini, qu'il n'a pas perdu, qu'il se bat encore.Ses yeux cherchent dans la foule. Ils nous trouvent. Sebastian. Moi.Il sourit.Pas un sourire de défaite. Un sourire de défi. Un sourire qui dit vous croyez que c'est fini ? Vous n'avez encore rien vu.Sebastian serre le poing. Je pose ma main sur son bras.— Il cherche à nous provoquer, je murmure. Laisse-le. Il est là où il do
MARAIls arrivent vingt minutes plus tard.Des brancardiers. Des médecins. Des gendarmes. Duval en personne, dans une veste trop légère pour le froid du matin, les cheveux en bataille, les yeux brillants de cette lumière particulière qu'ont ceux qui viennent de gagner une bataille.— Vous l'avez fait, dis-je quand elle s'approche.— On a commencé, corrige-t-elle. C'est loin d'être fini.— Mais Elias ?— En garde à vue. Avec une dizaine d'autres. Perquisitions en cours dans trois départements. Saisies de documents, d'ordinateurs, de comptes. Ça va faire du bruit.— Beaucoup de bruit ?— Assez pour qu'ils n'entendent plus que ça.Elle regarde Lucian qu'on charge
MARAIl faudrait un médecin.Il faudrait des antibiotiques.Il faudrait un hôpital.On a rien de tout ça.On a une grotte, une gourde d'eau, et la nuit qui s'étire devant nous.Alors je m'assois près de lui. Je prends sa main. Je la serre. Et j'attends.Sebastian revient une heure plus tard.Il est essoufflé, couvert de boue, mais il a ce sourire, ce sourire de défi qu'il avait dans le parc.— Je les ai promenés, dit-il. Jusqu'au vieux moulin. Ils m'ont couru après pendant quarante minutes. J'ai cru qu'ils allaient m'avoir deux fois, trois fois, mais non.— Et maintenant ?— Maintenant ils sont perdus de l'autre côté de la colline. &Cced
MARALa fièvre de Lucian monte encore.Je le sais parce qu'il tremble, parce qu'il transpire, parce qu'il serre ma main si fort que ses ongles s'enfoncent dans ma peau sans qu'il s'en rende compte.— Il faut nettoyer sa blessure, je dis à Sebastian.— Avec quoi ? On a rien. Plus d'eau. Plus de bandages. Plus rien.Je fouille mes poches. Le téléphone. Les dernières feuilles que j'ai gardées sur moi, au cas où. Un mouchoir. Un briquet.Le briquet.— De l'eau, on en trouvera dehors. La rivière est à cinq cents mètres.— Et les hommes d'Elias ? Ils sont partout maintenant. J'ai vu des lumières de l'autre côté de la colline. Ils ratissent large.— Alors on y va ensemble. Toi tu fais le guet, moi je prends l'eau.— T'es folle.— Déjà dit. Déjà répondu. Je m'en fiche.Lucian ouvre les yeux. Ses pupilles sont dilatées, ses iris noyés de fièvre.— Reste, murmure-t-il. Reste là.— Je reviens. Je te jure que je reviens.Il secoue la tête faiblement.— Reste.Je me penche sur lui. J'approche mes
MARAElle s'arrête devant moi.— Alors il faut gagner du temps. Il faut qu'Elias soit trop occupé à se défendre pour continuer à chercher. Il faut que la meute se retourne contre lui.— Comment ?— On va lâcher une partie de ces informations. Pas tout. Assez pour que ça fasse du bruit. Assez pour que les médias s'emparent de l'histoire. Assez pour que ses alliés commencent à prendre leurs distances.— Et ça suffira ?— Ça suffira pour qu'il ait d'autres priorités que de traquer son frère.Je réfléchis.— Et Lucian ? Comment je le préviens ?Elle me regarde étrangement.— Vous voulez y retourner ?— Il faut qu'il sache. Il faut qu'il tienne encore un peu. Il faut qu'il se cache mieux. Il faut...Je m'arrête.Parce que je réalise ce que je suis en train de dire.Je veux y retourner.Dans les bois.Dans le danger.Dans l'incertitude.Vers lui.— Vous êtes folle, dit doucement Delacroix.— Peut-être.— Ils vous tueront, dit Duval. Si Elias vous trouve avant que vous les rejoigniez, si ses
MARALa trappe cède avec un bruit sourd. La lumière nous aveugle une seconde. Une seconde trop longue. Une seconde où tout peut arriver.Lucian est déjà en haut.Je l'entends atterrir, rouler, se relever. J'entends les cris, les coups de feu, les corps qui tombent. Je grimpe, je tire mon fusil derr
MARAIl me tend un pistolet. Le métal est froid, lourd, vivant.— La détente est sensible, dit-il. Ne tirez pas à côté.— Sebastian...— Quand je vais ouvrir cette porte, ils vont tirer. Vous restez derrière moi. Vous ne vous arrêtez pas. Vous courez vers le mur sud, là-bas, vous voyez ? Il y a une
MaraLa journée s’étire, molle et menaçante. Une corde trop tendue qui vibre d’un silence mauvais. Lucian s’agite, range des dossiers déjà en ordre, vérifie pour la troisième fois le système d’alarme. Son mouvement perpétuel est un contrepoint à mon immobilité de statue. Je suis assise près de la b
MaraLa rage en moi est une chose froide, une lame affûtée qui a remplacé le feu désordonné de la honte. Je regarde Lucian, et je vois la même détermination glacée dans ses yeux. L’affiche a brûlé dans la cheminée, mais son empreinte toxique flotte encore dans l’air, un poison qu’Elias a insinué da







