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Chapitre 1
Naomi
La grille du manoir De Luca s'ouvre devant moi dans un chuintement métallique qui me glace le sang. Mes doigts se crispent sur la bandoulière de mon sac, le seul objet que j'ai pu emporter, le seul lien qui me rattache encore à la vie que je laisse derrière moi. L'air sent le cyprès et le gravier chauffé par le soleil de cette fin d'après-midi. Mes jambes tremblent, mais je les force à avancer, une marche après l'autre, le cœur si serré dans ma poitrine que chaque battement me fait mal.
Des hommes armés se tiennent de part et d'autre de l'allée. Leurs yeux me suivent, me déshabillent, me jugent. Je lis dans leurs regards ce mépris tranquille, cette certitude que je ne suis rien, qu'une fille qui se livre elle-même ne mérite aucun respect. L'un d'eux crache sur le sol à mon passage. Le geste est négligent, presque distrait, comme s'il chassait une mouche. Ma gorge se serre. Je ne ralentis pas. Je ne baisse pas les yeux.
Je pense à Ethan. À ses yeux écarquillés par la terreur quand ils l'ont embarqué. À ses doigts qui tremblaient quand il a signé ces papiers qu'il ne comprenait pas. À cette dette absurde, gonflée par des intérêts monstrueux, qu'il n'a jamais vraiment contractée mais qu'on lui réclame quand même. Mon petit frère. Si naïf. Si inconscient. Je lui ai promis qu'il ne lui arriverait rien. Je lui ai promis que j'arrangerais tout. Et maintenant je suis là, à marcher vers le palais du Parrain le plus redouté de la ville, avec pour seule monnaie d'échange ma propre existence.
Le manoir se dresse au bout de l'allée, majestueux et écrasant. Ses pierres blondes boivent la lumière dorée du couchant, ses dizaines de fenêtres scintillent comme autant d'yeux qui m'observent, me percent, me dissèquent. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. Je n'ai jamais rien vu d'aussi terrifiant. Chaque pas qui m'en rapproche est un pas qui m'éloigne de tout ce que j'étais avant de franchir cette grille.
On me fait entrer sans un mot. Le hall est immense, un gouffre de marbre et d'or où mes pas résonnent comme des coups de marteau. Des lustres de cristal pleuvent du plafond en cascades figées. Des tableaux de maîtres anciens couvrent les murs, des portraits d'hommes aux visages durs qui me suivent du regard. L'air sent l'encaustique, le cuir ancien et les fleurs fraîches, un mélange entêtant qui me donne le vertige.
On me pousse dans un bureau. Hautes bibliothèques, fauteuils de cuir sombre, cheminée monumentale où crépite un feu malgré la douceur du soir. Et au centre de la pièce, debout près d'un bureau massif, se tient Matteo De Luca.
Je le reconnais immédiatement. J'ai vu sa photo dans les journaux, toujours floue, toujours volée, comme si même les objectifs refusaient de s'approcher trop près de lui. Mais aucune image ne rend justice à sa présence. Il est grand, plus grand que je ne l'imaginais. Ses épaules larges tendent le tissu d'un costume gris anthracite dont chaque couture doit coûter plus que tout ce que je possède. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière, dégageant un front lisse et une mâchoire ciselée qui semble taillée dans le marbre de ce manoir. Ses yeux sont gris, d'un gris d'orage, d'un gris de fumée, et quand ils se posent sur moi, j'ai l'impression qu'une lame froide s'enfonce dans ma poitrine.
Il ne dit rien. Il m'observe. Son regard parcourt mon corps, mon visage, s'arrête sur mes mains qui tremblent, sur ma robe trop simple, sur mes chaussures usées. Je sens qu'il évalue, qu'il jauge, qu'il pèse. Son expression ne trahit rien. Ni satisfaction, ni déception, ni curiosité. Rien. Comme si je n'étais qu'un objet qu'on vient de lui livrer, une marchandise dont il vérifie la conformité avant de signer le bon de réception.
— Naomi Reed, dit-il enfin.
Sa voix est un velours sombre, une caresse au bord du précipice. Chaque syllabe est détachée avec une précision presque douloureuse. Entendre mon nom dans sa bouche me fait l'effet d'une porte qui se referme, d'un piège qui se verrouille. Je hoche la tête, incapable de parler, la gorge trop serrée.
Il fait quelques pas vers moi, lentement, les mains dans les poches de son pantalon. Son parfum me parvient, boisé, épicé, avec une note ambrée qui me rappelle les églises anciennes, les confessionnaux, les secrets murmurés dans la pénombre. Il s'arrête à un mètre de moi, assez près pour que je voie l'ombre de sa barbe naissante sur ses joues, la finesse de la cicatrice pâle qui barre sa tempe gauche, la dureté de sa bouche.
— Vous avez peur, constate-t-il.
Ce n'est pas une question. C'est une observation clinique, froide, dénuée de la moindre compassion. Je ne réponds pas. Mes mains tremblent le long de mes cuisses. Mon cœur cogne si fort que je suis sûre qu'il l'entend.
— Vous avez fait ce qu'il fallait, reprend-il. Votre frère est vivant. Libre. La dette est effacée.
Ces mots devraient me soulager. Mais il ne dit pas que je suis libre. Il ne dit pas que je peux partir. Il dit que la dette est effacée, et je comprends soudain que la mienne commence à peine.
Il fait un geste imperceptible. Un homme s'avance, me prend par le coude, une poigne de fer qui ne me laisse aucune échappatoire. On m'entraîne hors du bureau. Je tourne la tête au dernier moment, malgré moi, et je croise de nouveau les yeux de Matteo De Luca. Il me regarde partir, immobile, impénétrable. Pour lui, je ne suis qu'une monnaie d'échange, un pion sur un échiquier dont je ne connais même pas les règles.
On me conduit à travers des couloirs interminables, des escaliers, des portes. Le faste des pièces de réception s'estompe peu à peu, remplacé par l'austérité des étages privés. On me pousse dans une chambre. La porte se referme avec un claquement sec qui résonne dans ma poitrine comme un coup de feu.
Je reste debout au milieu de la pièce, les bras ballants. La chambre est belle, trop belle. Un lit à baldaquin drapé de lin blanc, une coiffeuse en bois de rose, une fenêtre haute qui donne sur les jardins. Mais il n'y a pas de clé à l'intérieur. La fenêtre est verrouillée. Je suis prise au piège.
Je m'assois sur le bord du lit. Mes mains se posent sur mes genoux, inertes. Je regarde le jour mourir derrière la vitre, les ombres qui s'allongent sur les pelouses, qui avalent les buis, les roses, les fontaines. Le manoir De Luca se fond dans la nuit, et moi avec lui.
Je ravale mes larmes. Je les sens monter, brûlantes, salées, mais je les ravale parce que je n'ai pas le droit de pleurer. Pas ici. Pas devant eux. Je me suis vendue pour sauver mon frère, et personne, dans cette maison de marbre et d'or, ne semble voir le courage caché derrière mon sacrifice. Je ne suis qu'une otage. Une prisonnière. Une chose.
Je ferme les yeux. La vision de Matteo De Luca flotte derrière mes paupières closes, précise, obsédante. Ses yeux gris. Sa voix de velours. Cette absence totale d'émotion. Il ne voit en moi qu'un contrat, une garantie, une monnaie d'échange. Mais je sais, je sens au fond de moi, qu'il ne m'a pas encore tout dit. Qu'il attend quelque chose. Et cette question, cette question qui me hante depuis que j'ai signé ce papier, revient me tourmenter avec une force nouvelle.
Que va-t-il faire de moi ?
Chapitre 86MatteoLes résultats de l’enquête interne sont posés devant moi. Des pages et des pages. Des noms. Des dates. Des preuves. Vittorio se tient debout de l’autre côté du bureau, les bras croisés, le visage sombre. Il attend.— Alors ?— Le traître n’était qu’un pion. Un homme de main. Il transmettait des informations, mais il ne les produisait pas. Il les recevait.— De qui ?— D’une source plus haut placée. Quelqu’un qui connaît nos mouvements, nos faiblesses, nos secrets. Quelqu’un qui n’est pas dans la famille.— Un nom.— On n’en a pas encore. Mais les ordres venaient de l’extérieur. D’une organisation. Ou d’une personne. Une personne qui sait exactement où frapper.Je me lève. Je marche jusqu’à la fenêtre. Dehors, la nuit est tombée. Les jardins sont noirs. Silencieux. Je fixe le vide. Je sens la rage monter. Froide. Contrôlée. Mais là.— Donc on a un traître qui n’est qu’un messager. Et derrière, quelqu’un qui tire les ficelles. Quelqu’un qui nous observe depuis des moi
Chapitre 85NaomiLe manoir est silencieux. Les lumières du hall sont basses. Je marche vers ma chambre, soutenue par Matteo. Mes jambes tremblent. Mon corps est lourd. Mon esprit est vide. Je ne sais plus ce que je ressens. Peur. Colère. Confusion. Tout se mélange.Il ouvre la porte. Je m’assois sur le lit. Il reste debout. Il me regarde. Il ne dit rien. Pas un reproche. Pas une question. Pas un cri. Rien. Juste ce regard. Gris. Calme. Inquiet.— Tu devrais te reposer.Sa voix est douce. Trop douce. Je ne comprends pas. J’ai fui. J’ai suivi un message. J’ai disparu. Sans rien dire. Sans prévenir. Je l’ai laissé. Encore. Et il ne dit rien. Il ne me reproche rien.— Pourquoi tu ne cries pas ?Ma voix est rauque. Basse. Je ne le regarde pas. Je fixe le sol. Les motifs du tapis. Les lignes. Les couleurs. N’importe quoi. Tout sauf lui.— Pourqu
Chapitre 84MatteoLes coups de feu. Proches. Violents. Je les entends depuis la voiture. Vittorio accélère. On fonce vers l’usine. Les balles sifflent. Les éclats de verre. Les cris. Je descends avant même que la voiture s’arrête.— Matteo ! Attends !Je n’attends pas. Je cours. L’entrée. Le hall. Les escaliers. Les tirs. Ils viennent du deuxième. Je monte. Quatre à quatre. Mon arme à la main. Je ne pense qu’à elle. Naomi.J’arrive au couloir. Je vois des hommes. Cagoulés. Armés. Ils tirent vers une porte. Vers une pièce. Vers elle. Je tire. Le premier s’effondre. Le deuxième. Le troisième. Les autres se retournent. Je tire encore. Vittorio arrive derrière moi. Ses hommes avec lui. La fusillade éclate. Les murs explosent. La poussière. La fumée. Le bruit.Je tire.
Chapitre 83NaomiElle est revenue. La femme. La blonde. Celle qui m’a laissé le mot. Celle qui m’a attirée ici. Elle se tient devant moi. Calme. Sereine. Comme si elle attendait ce moment depuis toujours.— Tu es venue.— Vous m’avez dit de venir seule. Je suis seule.— Bien.Elle sort quelque chose de sa poche. Un objet. Petit. Brillant. Elle me le tend.— Prends.Je regarde. Un pendentif. Identique à celui que j’ai trouvé dans les affaires de mon père. Le même cercle. La même épée. Le même métal terni. Je le prends. Mes doigts tremblent. Je l’ouvre. À l’intérieur, une photographie. Un homme. Jeune. Inconnu. Mais quelque chose dans son visage me trouble.— Qu’est-ce que c’est ?— Ton héritage. Le véritable héritage de Reed
Chapitre 82MatteoL’usine est là. Devant moi. Un bloc de béton et de fer. Les fenêtres sont noires. La porte est ouverte. Mes hommes m’attendent dehors. Leurs visages sont graves.Je descends de la voiture. Je marche vers l’entrée. Mes pas résonnent sur le gravier. L’air est froid. Il sent la rouille. La poussière. Le vide.— Où ?— À l’intérieur. Deuxième étage. Ancien bureau.J’entre. Le hall est immense. Sombre. Des machines rouillées. Des câbles pendants. Des flaques d’eau. Je monte les escaliers. Quatre à quatre. Je ne vois rien. Je ne pense qu’à elle.J’arrive au deuxième. Un couloir. Des portes. J’en pousse une. Une petite pièce. Ancien bureau. Une table. Une chaise. Des papiers éparpillés. Et sur le sol. Un objet.Je m&
Chapitre 81NaomiLe souffle coupé. Je la fixe. Elle est là. Devant moi. Cette femme. Cette inconnue. Cette blonde aux yeux clairs. Elle me regarde. Elle me sourit. Un sourire triste. Un sourire qui tremble.— Tu me ressembles tellement… ma fille.Sa voix. Douce. Grave. Elle résonne en moi. Comme un écho. Comme un souvenir. Comme quelque chose que j’aurais oublié. Mais je ne sais pas quoi. Je ne sais pas qui. Je ne sais pas si c’est vrai.— Non.Le mot sort. Brutal. Je recule d’un pas. Mes mains tremblent. Je les serre.— Non. Ma mère est morte. Elle est morte il y a des années. Enterrée. Je l’ai pleurée. Je l’ai portée en terre. Vous n’êtes pas ma mère.— Naomi…— Ne m’appelez pas comme ça.— Je sais que c’est difficile à







