MasukIvy
Deux jours.
Je le sais parce que la mince bande de lumière sous la porte disparaît et revient deux fois. Deux nuits, deux jours. Ou l’inverse. Peu importe.
La faiblesse m’envahit. Mes pensées deviennent confuses, boueuses. La haine que j’ai sentie naître dans la camionnette est toujours là, mais elle est faible, étouffée par l’épuisement et la déshydratation. Elle n’est plus qu’une braise sous la cendre de mon esprit brisé.
Je ne suis plus Ivy. Je ne suis même plus "la chose". Je ne suis qu’un corps qui a soif, qui a faim, qui a froid. Un animal traqué attendant la fin.
Et au fond de cette nuit, une seule certitude persiste, gravée au fer rouge sur mon âme :
Les mots ont un poids. Et les miens m’ont condamnée.
Alexander Vance
La Bentley glisse dans les rues nocturnes, un fantôme d’acier et de cuir. Derrière la vitre teintée, la ville n’est qu’un jeu de lumières, un échiquier dont chaque case m’appartient. Les clubs, les restaurants, les docks, et bien sûr, le Jardin d’Eden. Mon établissement le plus lucratif, le plus discret. Un lieu où les hommes puissants viennent acheter des rêves en chair et en os. Des rêves que je façonne.
— Chez moi, Leon, dis-je à mon chauffeur.
J’ai passé la soirée à « nettoyer » un problème avec un importun de la police judiciaire. Des négociations désagréables, mais nécessaires. J’ai hâte de retrouver le silence de mon penthouse, un verre de whisky et la vue sur la ville endormie à mes pieds.
Le téléphone vibre contre mon pectoral. Pas mon portable personnel. L’autre. Celui des affaires. Seules trois personnes ont ce numéro. Je le sors de la poche intérieure de mon costume.
— Vance, aboyé-je.
— Patron. C’est Marco.
La voix de mon lieutenant, habituellement si posée, est tendue.
— J’écoute.
— Il y a… un problème. Au Jardin. Une nouvelle… acquisition.
Je sens un muscle tressaillir sur ma mâchoire. Une « acquisition » est rarement un problème. C’est une transaction. Soit la marchandise est de qualité, soit elle ne l’est pas. Dans ce dernier cas, on s’en débarrasse. Proprement.
— Explique-toi, Marco. Et sois bref.
— Steve… l’idiot, il a ramené une fille. Seule, facile, a-t-il pensé. Mais… elle n’est pas présentable. Pas aux standards. Et… elle nous a vus. Elle a décrit Steve et moi. En détail.
Les poings se serrent sur mes genoux. L’imbécillité a un goût amer dans ma bouche. Steve est un bon chien, obéissant, mais dépourvu de cervelle. Marco, en revanche, est censé avoir du jugement.
— Où est-elle ?
— En cellule. Depuis deux jours. On l’a mise à la diète. Pour la faire réfléchir.
— Je suis là dans dix minutes. Ne bougez pas.
Je raccroche sans un mot de plus. La colère, froide et tranchante, commence à monter en moi. Une erreur est une chose. Une menace en est une autre. Une fille qui peut les identifier… c’est une négligence impardonnable.
Quand la Bentley s’arrête devant l’entrée discrète du Jardin, à l’arrière d’un bâtiment anonyme, l’air est déjà lourd de leur peur. Marco m’attend, raide comme un piquet, son visage balafré livide. Steve, derrière lui, évite mon regard.
— Patron, commence Marco.
Je lève une main, l’écartant d’un geste. Je n’ai pas de temps pour les excuses.
— Montrez-la-moi.
Ils me conduisent à travers les couloirs silencieux et luxueux, vers les entrailles de l’établissement. L’endroit où les rêves pourrissent avant même d’avoir été vendus. L’odeur de moisi et de désinfectant remplace celle du parfum cher. Marco déverrouille une lourde porte métallique.
La puanteur qui s’en échappe me fait presque reculer. Une odeur de sueur, de peur et d’urine. La cellule est faiblement éclairée par une ampoule nue au plafond.
Et elle est là.
Recroquevillée dans un coin, les bras enlacés autour de ses genoux. Elle lève la tête à notre entrée.
Mon Dieu.
Les mots de Marco n’ont pas été assez forts. Aucun mot ne peut décrire l’étendue de cet échec.
Elle est… informe. Potelée, certes, mais d’une manière molle et négligée. Ses cheveux, gras et emmêlés, collent à son front. Son visage est bouffi par la déshydratation et les larmes, rendant ses traits encore plus communs, presque laids. Ses vêtements, un pull affreux et un jean serré, sont souillés. Elle sent la misère.
Ce n’est pas une fille. C’est un paquet de détresse humaine.
Une vague de fureur pure, absolue, m’envahit. Ce n’est pas une colère chaude, mais un froid glacial qui glace mon sang et raidit chaque muscle de mon corps. Je me tourne lentement vers Marco et Steve.
Ma voix, quand elle sort, est un murmure dangereux, plus effrayant qu’un cri.
— C’est ça ? C’est ça la marchandise que vous ramenez dans mon établissement ? Cette… chose qui sent la cave et la défaite ?
Steve tremble comme une feuille. Marco baisse les yeux, honteux.
— Patron, elle nous a reconnus…, tente-t-il de justifier.
— ET ALORS ?! tonne-je soudain, faisant sursauter la fille dans son coin.
Amelia Ce n'est pas que physique. Si c'était que ça, je ne serais pas dans cet état. Je ne serais pas furieuse contre lui, certes, mais surtout contre moi-même. Je ne serais pas en train de repasser chaque mot, chaque regard, chaque micro-expression sur son visage.Ce n'est pas que physique parce que quand il m'a regardée après m'avoir fait jouir, il n'y avait pas que du triomphe dans ses yeux. Il y avait autre chose. Quelque chose de plus profond. Quelque chose qui ressemblait à de la découverte.Comme s'il venait de trouver quelque chose qu'il cherchait depuis longtemps.— Arrête, m'ordonné-je. Arrête de chercher des significations cachées. Arrête de vouloir le comprendre.Mais je n'arrête pas. Je n'arrive pas.Je repense à sa phrase : Vous êtes une énigme. Une variable nouvelle dans une équation usée.Je repense à ce qu'il a dit à propos d'Élodie : Elle aime l'idée qu'elle se fait de moi.Est-ce que je suis en train de faire la même chose ? Est-ce que je suis en train de tomber am
AMELIAJ'ouvre les yeux. Il me regarde, à genoux entre mes jambes, ses doigts toujours en moi, et son visage... son visage est une prière et une revendication.— Vous voyez ? dit-il doucement. Vous pouvez me dire d'aller me faire voir. Vous pouvez me gifler. Vous pouvez me crier que vous ne serez jamais à moi. Mais ça...Il bouge ses doigts lentement, profondément, et je me cambre malgré moi.— Ça, c'est la vérité. Votre corps. Votre désir. Cette humidité qui est pour moi.— C'est physique, haleté-je. Juste physique.— Bien sûr que c'est physique. Tout l'est, au début. Mais ce n'est pas que physique, et vous le savez.Ses doigts continuent leur mouvement lent, hypnotique, me menant au bord de quelque chose que je ne veux pas nommer.— Vous pourriez repousser ma main, dit-il. Vous pourriez fermer vos jambes, me frapper, me griffer, me crier de partir.— Je... je devrais...— Mais vous ne le faites pas. Parce que vous voulez ça. Vous me voulez, moi. Aussi fort que je vous veux.Il accél
AMELIA— Alors, Amelia. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?Son regard me transperce, attendant ma réponse comme un prédateur attend le mouvement de sa proie. Cette arrogance insupportable, cette certitude qu'il a gagné, que je vais plier, que je vais céder.La rage me submerge à nouveau, effaçant la faiblesse honteuse de mon corps qui a répondu à son baiser.— Voilà ce qu'on fait.Ma voix est calme. Trop calme. C'est le calme avant la tempête.— Vous pouvez aller vous faire voir, Alexander.Son sourcil se lève, imperceptiblement.— Pardon ?— Vous m'avez parfaitement entendue. Allez vous faire voir. Vous et votre monde, vos jeux, vos certitudes. Vous pensez que je vais tomber dans vos bras parce que vous m'embrassez comme un dieu grec descendu de l'Olympe ? Vous pensez que je vais me soumettre parce que vous avez décidé que je vous appartenais ?Je recule d'un pas, mettant de la distance entre nous. La distance que je devrais avoir gardée depuis le début.— Je ne suis pas Élodie. Je n
AMELIALa porte de l'ascenseur a avalé Élodie, et avec elle son parfum entêtant, sa peau parfaite, sa manière de toucher Alexander comme si elle en avait le droit. Je suis seule dans cette salle à manger glaciale, debout au milieu des assiettes à moitié pleines, des restes de ce déjeuner qui était tout sauf un repas.Mon cœur bat trop vite. Mes mains tremblent légèrement, je les serre en poings.Alexander est parti. Il m'a laissée là, avec ses mots suspendus dans l'air comme des menaces ou des promesses. Du feu. Il a parlé de feu.Je refuse d'attendre dans cette pièce qu'il daigne revenir. Je refuse d'être une chose qu'on range, qu'on sort quand on a besoin de divertissement.Je traverse le hall, mes pas résonnant sur le marbre, et je le trouve dans son bureau. Il est debout devant la baie vitrée, dos à moi, ses mains jointes dans le dos. Il contemple la ville comme un dieu contemple son empire.— Je ne vais pas rester ici à ne rien faire, dis-je, ma voix plus dure que je ne l'anticip
AMELIALe déjeuner est un supplice exquis. La salle à manger est un long rectangle de marbre blanc, la table une lame de verre. Nous sommes assis, Alexander à la tête, Élodie et moi face à face, comme des duellistes.Un serviteur silencieux apporte des plats d'une présentation minimaliste : des tranches de poisson cru disposées comme des pétales, des légumes racines réduits en poussières colorées. De la nourriture qui ressemble à de l'art conceptuel, sans chaleur, sans odeur réconfortante.Élodie parle. Elle parle de galeries d'art, de ventes aux enchères record, de soirées dans des palais vénitiens. Elle nomme des gens que je ne connais que par les magazines, les lance dans la conversation comme des balles, pour montrer qu'elle appartient à ce monde. Son monde.Alexander l'écoute d'une oreille distraite, répondant par monosyllabes. Mais ses yeux, de temps en temps, se posent sur moi. Il observe ma réaction.Je ne dis presque rien. Je joue à être intimidée, dépassée. C'est facile. C'e
ALEXANDER VANCEMidson approche. Le soleil, haut dans le ciel, frappe les surfaces vitrées de la tour, transformant l'appartement en une gigantesque lanterne froide. L'échiquier, dans le salon d'hiver, est resté dans la position où nous l'avons laissé. Une invitation silencieuse.Amelia est dans la bibliothèque. Je la surveille discrètement via l'écran. Elle ne touche plus rien. Elle se tient debout au centre de la pièce, tournant lentement sur elle-même, comme pour absorber l'essence même de ce lieu stérile. Elle cherche quelque chose que je ne peux pas lui donner : un cœur battant sous le marbre.Le signal discret de l'ascenseur privé retentit sur mon bracelet. Une visite enregistrée, mais non annoncée. Seule une poignée de personnes ont ce niveau d'accès. Je consulte l'identifiant.Élodie de Saint-Clair.Un léger agacement frémit en moi, aussitôt maîtrisé. Élodie. Un vestige d'une époque où j'essayais encore de trouver dans la compagnie des autres autre chose qu'un divertissement s







