Home / Mafia / L'ÉCLAT DE L'ABÎME / Chapitre 3 : L’Échec

Share

Chapitre 3 : L’Échec

Author: Déesse
last update Last Updated: 2025-11-28 02:10:17

Ivy

Deux jours.

Je le sais parce que la mince bande de lumière sous la porte disparaît et revient deux fois. Deux nuits, deux jours. Ou l’inverse. Peu importe.

La faiblesse m’envahit. Mes pensées deviennent confuses, boueuses. La haine que j’ai sentie naître dans la camionnette est toujours là, mais elle est faible, étouffée par l’épuisement et la déshydratation. Elle n’est plus qu’une braise sous la cendre de mon esprit brisé.

Je ne suis plus Ivy. Je ne suis même plus "la chose". Je ne suis qu’un corps qui a soif, qui a faim, qui a froid. Un animal traqué attendant la fin.

Et au fond de cette nuit, une seule certitude persiste, gravée au fer rouge sur mon âme :

Les mots ont un poids. Et les miens m’ont condamnée.

Alexander Vance

La Bentley glisse dans les rues nocturnes, un fantôme d’acier et de cuir. Derrière la vitre teintée, la ville n’est qu’un jeu de lumières, un échiquier dont chaque case m’appartient. Les clubs, les restaurants, les docks, et bien sûr, le Jardin d’Eden. Mon établissement le plus lucratif, le plus discret. Un lieu où les hommes puissants viennent acheter des rêves en chair et en os. Des rêves que je façonne.

— Chez moi, Leon, dis-je à mon chauffeur.

J’ai passé la soirée à « nettoyer » un problème avec un importun de la police judiciaire. Des négociations désagréables, mais nécessaires. J’ai hâte de retrouver le silence de mon penthouse, un verre de whisky et la vue sur la ville endormie à mes pieds.

Le téléphone vibre contre mon pectoral. Pas mon portable personnel. L’autre. Celui des affaires. Seules trois personnes ont ce numéro. Je le sors de la poche intérieure de mon costume.

— Vance, aboyé-je.

— Patron. C’est Marco.

La voix de mon lieutenant, habituellement si posée, est tendue.

— J’écoute.

— Il y a… un problème. Au Jardin. Une nouvelle… acquisition.

Je sens un muscle tressaillir sur ma mâchoire. Une « acquisition » est rarement un problème. C’est une transaction. Soit la marchandise est de qualité, soit elle ne l’est pas. Dans ce dernier cas, on s’en débarrasse. Proprement.

— Explique-toi, Marco. Et sois bref.

— Steve… l’idiot, il a ramené une fille. Seule, facile, a-t-il pensé. Mais… elle n’est pas présentable. Pas aux standards. Et… elle nous a vus. Elle a décrit Steve et moi. En détail.

Les poings se serrent sur mes genoux. L’imbécillité a un goût amer dans ma bouche. Steve est un bon chien, obéissant, mais dépourvu de cervelle. Marco, en revanche, est censé avoir du jugement.

— Où est-elle ?

— En cellule. Depuis deux jours. On l’a mise à la diète. Pour la faire réfléchir.

— Je suis là dans dix minutes. Ne bougez pas.

Je raccroche sans un mot de plus. La colère, froide et tranchante, commence à monter en moi. Une erreur est une chose. Une menace en est une autre. Une fille qui peut les identifier… c’est une négligence impardonnable.

Quand la Bentley s’arrête devant l’entrée discrète du Jardin, à l’arrière d’un bâtiment anonyme, l’air est déjà lourd de leur peur. Marco m’attend, raide comme un piquet, son visage balafré livide. Steve, derrière lui, évite mon regard.

— Patron, commence Marco.

Je lève une main, l’écartant d’un geste. Je n’ai pas de temps pour les excuses.

— Montrez-la-moi.

Ils me conduisent à travers les couloirs silencieux et luxueux, vers les entrailles de l’établissement. L’endroit où les rêves pourrissent avant même d’avoir été vendus. L’odeur de moisi et de désinfectant remplace celle du parfum cher. Marco déverrouille une lourde porte métallique.

La puanteur qui s’en échappe me fait presque reculer. Une odeur de sueur, de peur et d’urine. La cellule est faiblement éclairée par une ampoule nue au plafond.

Et elle est là.

Recroquevillée dans un coin, les bras enlacés autour de ses genoux. Elle lève la tête à notre entrée.

Mon Dieu.

Les mots de Marco n’ont pas été assez forts. Aucun mot ne peut décrire l’étendue de cet échec.

Elle est… informe. Potelée, certes, mais d’une manière molle et négligée. Ses cheveux, gras et emmêlés, collent à son front. Son visage est bouffi par la déshydratation et les larmes, rendant ses traits encore plus communs, presque laids. Ses vêtements, un pull affreux et un jean serré, sont souillés. Elle sent la misère.

Ce n’est pas une fille. C’est un paquet de détresse humaine.

Une vague de fureur pure, absolue, m’envahit. Ce n’est pas une colère chaude, mais un froid glacial qui glace mon sang et raidit chaque muscle de mon corps. Je me tourne lentement vers Marco et Steve.

Ma voix, quand elle sort, est un murmure dangereux, plus effrayant qu’un cri.

— C’est ça ? C’est ça la marchandise que vous ramenez dans mon établissement ? Cette… chose qui sent la cave et la défaite ?

Steve tremble comme une feuille. Marco baisse les yeux, honteux.

— Patron, elle nous a reconnus…, tente-t-il de justifier.

— ET ALORS ?! tonne-je soudain, faisant sursauter la fille dans son coin.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 45 : LE PREMIER PAS

    VANCEElle serre des mains, incline la tête. Ses réponses sont courtes, polies, évasives. Elle écoute plus qu’elle ne parle. Elle observe. Pas la pièce, mais les dynamiques. Les silences entre les mots. Les regards échangés. Elle lit la salle comme une partition.Et moi, je l’observe, elle. Je vois la façon dont la lumière des lustres accroche le diamant taille baguette à son lobe, un éclair froid et net. Je vois le mouvement de sa gorge quand elle avale une gorgée d’eau. Je vois, lorsque nous tournons le dos au groupe un instant, la façon dont les lacets de sa robe épousent les vertèbres de sa colonne. Un nœud serré. Une invitation à défaire.L’attraction grandit, mêlée à une suspicion aiguë. Elle est trop parfaite. Cette retenue, cette mélancolie distante… c’est un costume aussi précis que le smoking que je porte. Mais quel est le corps en dessous ? Quel est le but ?Je me penche légèrement vers elle, baissant la voix pour que seul notre cercle immédiat entende.— Ils parlent tous,

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 44 : L’INVITATION À LA DANSE 2

    IVYJe soutiens son regard, une fraction de seconde de trop. Juste assez pour qu’il sache que je l’ai vu. Puis je détourne lentement les yeux, reviens à mon tableau imaginaire. Je porte mon verre à mes lèvres. Main stable.Quelques minutes passent. Je discute avec le barman de la qualité de l’eau, manière anodine. Je sens une présence s’approcher , léger déplacement d’air, ombre à côté de moi.– Le Perrier, un choix sage. Mais un peu sévère pour une première visite, non ?La voix. Plus grave que je ne l’imaginais. Veloutée. Pointe d’amusement qui ne touche pas les yeux.Je me tourne vers lui, lentement. Laisse un léger sourire éclairer mes traits , ni chaleureux ni froid. Intrigué.– Je ne crois pas que nous nous soyons présentés, dis-je. Mon français, celui d’Amélia, est parfait, juste teinté de musicalité étrangère.Ses sourcils, gris plus foncé que ses cheveux, se soulèvent imperceptiblement.– Un manquement de ma part. Alexander Vance. Et vous, si je ne m’abuse, devez être la nouv

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 43 : L’INVITATION À LA DANSE

    IVYLa robe est étalée sur le lit, une coulée d’encre sous la lumière tamisée. Une seule pièce, parmi toutes, a retenu mon attention. Elle vient d’une maison plus ancienne, identifiée par Roy. Pour les occasions où il faut être vue sans avoir l’air de le vouloir. Le tissu est un crêpe de soie noir, d’une densité presque liquide. Bretelles fines. Dos nu jusqu’à la chute des reins, retenu par un simple lacet. La coupe épouse les courbes suggérées, sans les souligner avec vulgarité. C’est une arme d’ombres.Je suis debout devant le miroir. La vapeur se dissipe. Le visage d’Amélia me fixe , traits réguliers, nez droit, lèvres aux commissures légèrement tombantes. Une mélancolie distante. Seuls les yeux résistent parfois, une lueur trop vive que je dois noyer.Le rituel commence. Parfum d’abord. Fracas. Tuberose et jasmin. Un sillage complexe, voluptueux avec une pointe d’amertume verte. L’odeur d’une fleur coupée. Roy disait que Vance appréciait les parfums rappelant les jardins de nuit.

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 42 : LES FONDATIONS DU MASQUE

    IVYLa voiture glisse dans l’allée privée, ses pneus chuchotant sur le gravier immaculé. Le portail en fer forgé s’est refermé derrière nous avec un claquement sec de finalité. Devant moi, la demeure se dresse. Ce n’est pas une maison, c’est une affirmation. De la pierre blonde, des lignes néo-classiques, des fenêtres hautes et symétriques comme des regards froids. Un hôtel particulier dans le 16e arrondissement. L’adresse d’Amélia de Vigny. Mon adresse, maintenant.Le moteur s’éteint. Le silence qui suit est d’une qualité différente de celui de la maison de Roy. Ici, c’est un silence feutré, riche, chargé d’argent et d’attente. Le chauffeur ouvre ma portière. L’air parisien, frais et légèrement urbain, me frappe le visage. Je sors. Mes talons hauts, achetés sur les conseils de Roy pour « affiner la démarche », crissent sur le gravier.La porte d’entrée, massive en chêne, s’ouvre avant que je n’aie atteint le perron. Une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe tailleur grise strictem

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 41 : LA CARTE ET LE TERRITOIRE

    IvyLe moteur de la berline grise vrombit,un bourdonnement régulier qui se substitue au silence de la maison. Par la vitre teintée, les paysages défilent, des champs mornes, des bosquets, des panneaux indicateurs qui pointent vers un monde que je n’ai pas connu depuis une éternité. Je ne les vois pas vraiment. Je vois le visage de Roy.Son visage déformé par l’agonie. Ses yeux, ces yeux de clinicien qui avaient appris à cacher tant de choses, soudain inondés d’une vérité si crue qu’elle m’a brûlée. Ses larmes. Ses mots.Je t’aime.Les syllabes tournent dans ma tête, des papillons de nuit affolés contre la vitre froide de mon crâne. Elles n’ont pas leur place ici. Elles sont incongrues, dangereuses, douces comme un poison. Elles remuent quelque chose que je croyais sédimenté, fossilisé sous des couches de haine et de cicatrices : un écho de ce que j’étais avant. Une fille qui croyait encore que l’amour pouvait sauver.Stupide. Naïve. Morte.Mes doigts, gantés de cuir souple, se posent

  • L'ÉCLAT DE L'ABÎME    CHAPITRE 40 : L'ADIEU 2

    Roy — C’est trop tard, Ivy ou Amelia. Peu importe ton nom. Je t’aime. Je suis tombé amoureux de la femme qui se battait pour survivre. De la force qui refusait de s’éteindre. Et même… même de la froide détermination qui a pris sa place. Je t’aime. La vraie toi, celle qui est piégée à l’intérieur de cette… de cette perfection.Une larme, une seule, brillante et traîtresse, glisse sur sa joue parfaite, traçant un sillon dans la poudre subtile. Elle la laisse couler, sans la essuyer, comme si elle ne la sentait pas. Comme si son nouveau corps avait oublié comment réagir aux larmes.—Il n’y a pas de « vraie moi », Roy, dit-elle, la voix brisée. La vraie moi est morte dans son sous-sol. Une autre est morte sur ta table d’opération. Ce qui reste… ce qui reste n’a pas de place pour l’amour. L’amour est une distraction. Une faiblesse. Il aurait pu me sauver, autrefois. Maintenant, il ne peut que me perdre.— Alors perds-toi avec moi, supplié-je, les larmes montant enfin dans mes yeux, chaude

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status