MasukIvy
Les roues de la camionnette crissent sur le gravier. Le moteur meurt. Le silence qui envahit l’habitacle est bien plus terrifiant que le bruit. Dans le noir, je n’entends plus que le sifflement affolé de ma propre respiration et le battement sourd de mon cœur contre les côtes.
Idiote , stupide, stupide, stupide.
La pensée cogne dans mon crâne, un marteau-piqueur de regrets. Elle tourne en boucle, se mélange au rythme de ma panique.
Ils allaient te laisser partir. Ils allaient ouvrir cette porte et te jeter dans un fossé, et tu aurais couru, tu serais rentrée chez toi, chez maman, tu auras pleuré dans son pull moche et tu auras eu si peur, mais tu serais rentrée. Tu serais vivante.
Mais non. Il a fallu que j’ouvre ma grande gueule. Il a fallu que je sois maligne. Une cicatrice en croissant de lune… des yeux trop rapprochés. J’ai cru être courageuse. J’ai cru que c’était une menace. C’était un arrêt de mort.
Des voix à l’extérieur, basses et sérieuses. Des pas qui se rapprochent. La poignée de la portière grince. La lumière du jour me transperce les paupières, aveuglante. Je me recroqueville en position fœtale, un animal blessé.
— Sors.
La voix du chef est neutre, sans colère. C’est pire. Une main agrippe la manche de mon pull et me tire brutalement. Mes jambes en coton cèdent sous moi. Je m’effondre sur le sol dur, les genoux et les paumes éraflés.
— S’il te plaît…, je sanglote, la joue contre la poussière. Je n’ai rien vu… Je ne dirai rien…
— Trop tard pour ça, la chose.
Il ne me regarde même pas. Il sort un morceau de tissu noir, épais, de sa poche. Un bandeau. La terreur atteint un paroxysme. Être dans le noir, c’est une chose. Être rendue aveugle, en est une autre.
— Non ! Non, s’il vous plaît !
Je me débats, agitant les bras faiblement. Une claque sèche me coupe net. La douleur explose sur ma joue, chassant les larmes. Pendant que je suis étourdie, le tissu rugueux est enroulé autour de ma tête, serré si fort qu’il comprime mes tempes. Le monde disparaît. Plus de lumière, plus de visages. Rien que des ombres indistinctes derrière le tissu et l’odeur de ma propre peur.
— Marche.
Une poussée dans le dos. Je titube, aveugle, les mains en avant pour me protéger. Je ne sais pas où je suis. L’air est différent, plus froid, il sent le moisi et la pierre humide. Mes baskets foulent un sol inégal, puis du béton lisse. Le bruit d’une lourde porte métallique qu’on ouvre grince dans le silence.
— Ici, tu attends.
Une dernière poussée, plus violente. Je perds l’équilibre et m’effondre vers l’avant. Je tombe sur une surface dure, le choc parcourant tout mon corps. La porte claque derrière moi. Le bruit est lourd, métallique, définitif. Un verrou grince. Clac.
Le silence.
Un silence de tombe. Absolu, épais, étouffant.
Je reste là, allongée sur le ventre, le bandeau toujours sur les yeux, à écouter le son de mon propre désespoir. Au bout d’un moment, je me redresse, arrache frénétiquement le bout de tissu. L’obscurité est la même. Presque. Une faible lueur filtre sous la porte, assez pour deviner les contours de la pièce. Une cellule. Quatre murs de béton, une porte métallique. Aucune fenêtre. Vide.
Pourquoi ? La question hurle dans ma tête. Pourquoi tu as parlé ? Tu pouvais la fermer et ils t’auraient lâchée. Mais non, il fallait jouer à l’héroïne. Tu as voulu leur montrer que tu n’avais pas peur. Regarde-toi maintenant. Tu n’as jamais eu aussi peur de ta vie.
Les heures passent. Je ne sais pas combien. Le temps n’a plus de sens. La faim, d’abord discrète, se transforme en crampe douloureuse au ventre. La soif devient une obsession. Ma langue est une lourde masse de papier de verre dans ma bouche. Je lèche la sueur sur mes lèvres, un geste futile qui ne fait qu’aggraver la sensation de brûlure.
Je frappe à la porte, d’abord avec mes poings, puis, quand la force me manque, avec la paume de ma main.
— S’il vous plaît… De l’eau…
Ma voix n’est qu’un chuchotement rauque. Aucune réponse. Rien que l’écho de ma propre misère qui me revient en pleine face.
La peur se transforme en désespoir, puis en une terreur glacée et résignée. Ils m’ont oubliée. Ils m’ont jetée ici pour que je meure. De soif. De faim. D’effroi. Mon anniversaire, le cupcake, le souhait stupide… Que quelque chose arrive. Mon vœu a été exaucé. La ironie est si amère que je ris, un son étranglé qui se transforme en quinte de toux.
Je me recroqueville dans un coin, serrant mes genoux contre ma poitrine. Le froid du béton transpire à travers mes vêtements. Je pense à ma mère. Est-ce qu’elle appelle la police ? Est-ce qu’elle s’inquiète ? Ou est-ce qu’elle pense simplement que sa fille potelée et moche a enfin eu le courage de fuguer ?
Le cycle se répète. Sommeil agité, peuplé de cauchemars où je tombe dans le noir. Réveil en sursaut, le cœur battant la chamade, la réalité pire que le rêve. La soif. Toujours la soif. Elle dessèche ma gorge, rend ma vision floue même dans l’obscurité. Je pleure, mais mon corps n’a plus assez de fluide pour produire des larmes. Ce ne sont que des sanglots secs et douloureux qui me secouent.
Ivy Le soleil se lève sur le manoir. Ses premiers rayons, doux et dorés comme du miel liquide, percent à travers les rideaux de voile de notre chambre, caressent le parquet ciré, les meubles anciens, les cadres d'argent posés sur la coiffeuse. Ils dansent sur les draps de soie froissés, sur nos deux corps nus et enlacés, formant des motifs mouvants de lumière et d'ombre. Je me réveille doucement, lentement, paresseusement, comme on émerge d'un rêve magnifique pour découvrir que la réalité est encore plus belle. Mes yeux s'ouvrent, et la première chose qu'ils voient, c'est le torse d'Alexander. Sa peau chaude, tannée par le soleil, contre ma joue. Son bras musclé qui m'enserre, protecteur même dans son sommeil le plus profond. Son visage, apaisé, rajeuni par l'abandon du sommeil, enfoui dans mes cheveux. Je ne bouge pas. Je retiens presque ma respiration. Je savoure cet instant de paix absolue, de bonheur pur, de grâce. Le monde peut bien s'écrouler dehors, le monde peut bien brûl
Ivy La fête est finie. Les derniers invités sont partis depuis longtemps, leurs voitures ont disparu dans la nuit, leurs rires se sont éteints. Le manoir a retrouvé son silence majestueux, seulement troublé par le tic-tac de la grande horloge du hall et le crépitement des derniers feux dans les cheminées. Les enfants dorment, épuisés, dans leurs lits couverts de peluches et de livres de contes, leurs visages paisibles éclairés par la veilleuse. Dimitri et Amelia sont rentrés dans leurs ailes respectives, se soutenant l'un l'autre, leurs regards lourds de sommeil et de complicité. Alexander et moi sommes dans notre chambre, notre sanctuaire, le témoin de tant de nuits, de tant d'étreintes, de tant de confessions chuchotées dans le noir. La lumière de la pleine lune, énorme et ronde, filtre à travers la fenêtre ouverte, découpant des rectangles d'argent sur le parquet ciré. Le chant des grillons monte du jardin, une mélopée apaisante. Il est debout devant moi, il me regarde. Ses yeu
Amelia Le jardin du manoir est méconnaissable, transfiguré, métamorphosé en un pays des merveilles grandeur nature. Ce qui était, hier encore, une pelouse calme et sereine, bordée de rosiers centenaires, est devenu un parc d'attractions miniature, une explosion de couleurs, de rires, de musique et de vie. Les dix ans d'Espérance et de Nicolas, ce double anniversaire que nous avons décidé, il y a des années, de toujours célébrer ensemble. Dix ans. Une décennie entière. Un cap symbolique, un anniversaire que nous voulions marquer au fer rouge dans leurs mémoires d'enfants. Des barnums blancs, immenses, ont été dressés sur la pelouse, leurs toiles claquant doucement dans la brise estivale. À l'intérieur, des tables couvertes de nappes blanches croulent littéralement sous les buffets, les pyramides de petits fours, les montagnes de cupcakes multicolores, les tours de bonbons et de chocolats. Un chapiteau de cirque rayé rouge et blanc a été monté près du grand chêne centenaire, son mât
Ivy Dehors, la tempête de neige fait rage. Le vent hurle comme une meute de loups affamés, les flocons tourbillonnent et s'écrasent contre les vitres du manoir avec une violence désespérée. Mais à l'intérieur, tout est calme, tout est chaud, tout est protégé. Le feu crépite dans la cheminée du petit salon de notre aile, projetant des ombres dansantes sur les murs tapissés de livres. Les enfants dorment dans leurs lits, bordés par leur père après l'histoire du soir. Alexander lui-même s'est endormi, je l'ai laissé dans notre chambre, son visage apaisé enfoncé dans l'oreiller. Moi, je ne dors pas. Je ne peux pas dormir. Une agitation intérieure, un besoin irrépressible d'écrire, m'a saisie à la gorge et ne me lâche plus. Quelque chose qui doit sortir, qui doit être formulé, qui doit être exorcisé. Je suis assise dans le vieux fauteuil de cuir, devant le feu qui danse. J'ai posé sur mes genoux un sous-main de cuir, une feuille de papier vélin, un stylo-plume en ébène que Dimitri m'a
Alexander Le silence de mon bureau est absolu. Un silence de cathédrale, de tombeau, de sanctuaire. Les murs sont tapissés de livres anciens que j'ai lus et relus, de tableaux de maîtres que j'ai collectionnés au fil des ans. Mais ce n'est pas vers eux que mon regard se tourne. Mon regard est aimanté par les photos. Des dizaines de photos, dans des cadres d'argent et de cristal, qui ont envahi mon espace de travail au fil des années, repoussant les dossiers financiers, les contrats internationaux, les rapports stratégiques. Une révolution silencieuse, une conquête de l'amour sur le pouvoir. Il y a la photo de notre mariage, Amelia et moi, sortant de la petite chapelle sous une pluie de pétales de roses blanches. Je me souviens de chaque détail, du bruit du loquet, du parfum des cierges, de ses yeux noyés de larmes de joie. Il y a la photo de la naissance d'Espérance, cette petite chose fripée, rouge, braillante, que j'ai tenue dans mes bras tremblants en pleurant comme un enfant.
Dimitri Le salon est baigné d'une lumière dorée, tremblante, celle des centaines de bougies qui dansent sur les meubles anciens, qui se reflètent dans les miroirs, qui font scintiller les cristaux des verres abandonnés. La fête est finie depuis longtemps, les invités sont partis, les enfants sont couchés, et pourtant, ils sont encore là, Alexander et Amelia, à danser au milieu de la pièce vide comme si le temps n'existait pas. Je les regarde, appuyé contre le chambranle de la porte, un verre de whisky oublié dans la main. Je les regarde, et je suis ému, profondément, viscéralement. Alexander, mon ancien rival, mon frère d'armes et de cœur. Amelia, cette femme que j'ai aimée, que j'ai perdue, que j'ai retrouvée sous les traits d'une autre. Ils dansent, leurs corps vieillissants bougent avec une grâce qui défie le temps, leurs regards sont rivés l'un à l'autre, et le monde autour d'eux n'existe plus. Ils ne se parlent pas, ils n'ont pas besoin de mots, leurs corps se disent tout, leu
IvyIl n’est pas ivre, du moins pas complètement. Il est plus jeune, vêtu d’un uniforme de livreur, les mains encore sales de cambouis. Il a un visage ordinaire, presque timide. Il ne se rue pas sur moi.— Bonsoir, murmure-t-il en refermant la porte.Il me regarde, assise sur le lit, et son regard
IvyLa pièce est carrelée de blanc, humide et froide. Il y a plusieurs pommeaux de douche, sans rideau. Je tourne le robinet. De l’eau froide en sort, glaciale. Je n’ose pas chercher le chaud. Je me déshabille et me glisse sous le jet. L’eau est un choc, un supplice et une bénédiction. Je frotte ma
Alexander VanceLe silence qui suit est assourdissant. Je me penche vers Marco, à quelques centimètres de son visage.— Tu es un de mes lieutenants, Marco. On ne te paye pas pour faire des erreurs. On te paye pour les corriger. Si elle vous a vus, il fallait régler le problème. Pas l’enfermer ici c
Ivy— Joyeux anniversaire, ma puce !La voix de ma mère résonne dans la petite cuisine, trop joyeuse, trop forte. Elle pose devant moi un cupcake sur lequel une bougie solitaire tremblote. Dix-huit ans. Je devrais me sentir différente. Je ne me sens que plus lourde, plus encombrante. Mon jean me se







