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Chapitre 2 : Le Poids des Mots

Author: Déesse
last update Last Updated: 2025-11-28 02:09:27

Ivy

Les roues de la camionnette crissent sur le gravier. Le moteur meurt. Le silence qui envahit l’habitacle est bien plus terrifiant que le bruit. Dans le noir, je n’entends plus que le sifflement affolé de ma propre respiration et le battement sourd de mon cœur contre les côtes.

Idiote , stupide, stupide, stupide.

La pensée cogne dans mon crâne, un marteau-piqueur de regrets. Elle tourne en boucle, se mélange au rythme de ma panique.

Ils allaient te laisser partir. Ils allaient ouvrir cette porte et te jeter dans un fossé, et tu aurais couru, tu serais rentrée chez toi, chez maman, tu auras pleuré dans son pull moche et tu auras eu si peur, mais tu serais rentrée. Tu serais vivante.

Mais non. Il a fallu que j’ouvre ma grande gueule. Il a fallu que je sois maligne. Une cicatrice en croissant de lune… des yeux trop rapprochés. J’ai cru être courageuse. J’ai cru que c’était une menace. C’était un arrêt de mort.

Des voix à l’extérieur, basses et sérieuses. Des pas qui se rapprochent. La poignée de la portière grince. La lumière du jour me transperce les paupières, aveuglante. Je me recroqueville en position fœtale, un animal blessé.

— Sors.

La voix du chef est neutre, sans colère. C’est pire. Une main agrippe la manche de mon pull et me tire brutalement. Mes jambes en coton cèdent sous moi. Je m’effondre sur le sol dur, les genoux et les paumes éraflés.

— S’il te plaît…, je sanglote, la joue contre la poussière. Je n’ai rien vu… Je ne dirai rien…

— Trop tard pour ça, la chose.

Il ne me regarde même pas. Il sort un morceau de tissu noir, épais, de sa poche. Un bandeau. La terreur atteint un paroxysme. Être dans le noir, c’est une chose. Être rendue aveugle, en est une autre.

— Non ! Non, s’il vous plaît !

Je me débats, agitant les bras faiblement. Une claque sèche me coupe net. La douleur explose sur ma joue, chassant les larmes. Pendant que je suis étourdie, le tissu rugueux est enroulé autour de ma tête, serré si fort qu’il comprime mes tempes. Le monde disparaît. Plus de lumière, plus de visages. Rien que des ombres indistinctes derrière le tissu et l’odeur de ma propre peur.

— Marche.

Une poussée dans le dos. Je titube, aveugle, les mains en avant pour me protéger. Je ne sais pas où je suis. L’air est différent, plus froid, il sent le moisi et la pierre humide. Mes baskets foulent un sol inégal, puis du béton lisse. Le bruit d’une lourde porte métallique qu’on ouvre grince dans le silence.

— Ici, tu attends.

Une dernière poussée, plus violente. Je perds l’équilibre et m’effondre vers l’avant. Je tombe sur une surface dure, le choc parcourant tout mon corps. La porte claque derrière moi. Le bruit est lourd, métallique, définitif. Un verrou grince. Clac.

Le silence.

Un silence de tombe. Absolu, épais, étouffant.

Je reste là, allongée sur le ventre, le bandeau toujours sur les yeux, à écouter le son de mon propre désespoir. Au bout d’un moment, je me redresse, arrache frénétiquement le bout de tissu. L’obscurité est la même. Presque. Une faible lueur filtre sous la porte, assez pour deviner les contours de la pièce. Une cellule. Quatre murs de béton, une porte métallique. Aucune fenêtre. Vide.

Pourquoi ? La question hurle dans ma tête. Pourquoi tu as parlé ? Tu pouvais la fermer et ils t’auraient lâchée. Mais non, il fallait jouer à l’héroïne. Tu as voulu leur montrer que tu n’avais pas peur. Regarde-toi maintenant. Tu n’as jamais eu aussi peur de ta vie.

Les heures passent. Je ne sais pas combien. Le temps n’a plus de sens. La faim, d’abord discrète, se transforme en crampe douloureuse au ventre. La soif devient une obsession. Ma langue est une lourde masse de papier de verre dans ma bouche. Je lèche la sueur sur mes lèvres, un geste futile qui ne fait qu’aggraver la sensation de brûlure.

Je frappe à la porte, d’abord avec mes poings, puis, quand la force me manque, avec la paume de ma main.

— S’il vous plaît… De l’eau…

Ma voix n’est qu’un chuchotement rauque. Aucune réponse. Rien que l’écho de ma propre misère qui me revient en pleine face.

La peur se transforme en désespoir, puis en une terreur glacée et résignée. Ils m’ont oubliée. Ils m’ont jetée ici pour que je meure. De soif. De faim. D’effroi. Mon anniversaire, le cupcake, le souhait stupide… Que quelque chose arrive. Mon vœu a été exaucé. La ironie est si amère que je ris, un son étranglé qui se transforme en quinte de toux.

Je me recroqueville dans un coin, serrant mes genoux contre ma poitrine. Le froid du béton transpire à travers mes vêtements. Je pense à ma mère. Est-ce qu’elle appelle la police ? Est-ce qu’elle s’inquiète ? Ou est-ce qu’elle pense simplement que sa fille potelée et moche a enfin eu le courage de fuguer ?

Le cycle se répète. Sommeil agité, peuplé de cauchemars où je tombe dans le noir. Réveil en sursaut, le cœur battant la chamade, la réalité pire que le rêve. La soif. Toujours la soif. Elle dessèche ma gorge, rend ma vision floue même dans l’obscurité. Je pleure, mais mon corps n’a plus assez de fluide pour produire des larmes. Ce ne sont que des sanglots secs et douloureux qui me secouent.

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