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Chapitre 3 — Le goût de la défaite

Author: Dledition
last update publish date: 2026-08-17 00:44:13

Lyra

Je reprends conscience dans un bruit de fer et de cris. Ma tête est lourde, comme remplie de plomb, et une douleur sourde bat contre mes tempes. J'ouvre les yeux avec difficulté, et la lumière crue du jour m'agresse. Je suis allongée sur le sol, dans la cour principale de la citadelle, au milieu d'un chaos indescriptible. Les soldats de Kaelthorn sont partout, leurs bannières déployées, leurs voix rauques hurlant des ordres dans une langue que je comprends mais que je refuse d'entendre. Le ciel au-dessus de moi est gris, chargé de fumée, et il pleut une cendre fine qui se pose sur mon visage comme un linceul.

Je tente de me relever, mais une main me plaque au sol. Un garde ennemi, immense, au visage couturé de cicatrices, me maintient à terre sans ménagement. Je me débats faiblement, mais mes forces me trahissent. Tout mon corps n'est que douleur, épuisement, désespoir. Je tourne la tête, cherchant un visage familier, un signe de vie, quelque chose à quoi me raccrocher. Et c'est alors que je le vois.

Mon père.

Il est à genoux, au centre de la cour, entouré d'un cercle de soldats ennemis. Ses mains sont liées derrière son dos, son visage en sang, sa blessure à l'épaule rouverte et ruisselante. Mais il est vivant. Il est vivant, et malgré tout, il tient sa tête haute, le regard fixe, la mâchoire serrée. Un homme se tient devant lui, un homme que je reconnais aux descriptions que j'ai entendues toute mon enfance. Le roi Malachar de Kaelthorn, en personne, est venu constater sa victoire. Il est vieux, usé, voûté, et son visage est marqué par des années de maladie et de regrets. Mais il est là, dans notre cour, devant mon père humilié, et sa présence est une insulte de plus à notre douleur.

À côté du roi se tient un autre homme, plus jeune, plus élégant, vêtu de sombre. Il n'est pas armé, mais sa simple posture dégage une autorité glaciale. Je ne le connais pas, mais je sais d'instinct qu'il est dangereux. Ses yeux sont des lames, et son sourire est celui d'un prédateur qui savoure sa proie. Il observe la scène avec une curiosité détachée, comme un spectateur devant un théâtre de marionnettes. C'est lui qui parle, d'une voix douce et tranchante comme le fil d'une épée.

— Général Aldric d'Astravale, dit-il en s'approchant de mon père. Vous avez été un adversaire redoutable. Il est dommage que votre obstination vous ait conduit à cette extrémité.

Mon père ne répond pas. Il fixe l'homme avec mépris, sans ciller. Le roi, lui, semble mal à l'aise. Il détourne le regard, comme s'il ne supportait pas le spectacle. Mais il ne fait rien pour l'arrêter. Il laisse l'homme en noir diriger les opérations. Qui est-il ? Quel est son pouvoir sur le roi ?

L'homme en noir continue, d'une voix mielleuse.

— Votre fille, la jeune Lyra, a été capturée. Elle est vivante. Pour l'instant. Sa survie dépendra de votre coopération.

Mon sang se fige. Il parle de moi. Il utilise ma vie comme monnaie d'échange. Je voudrais hurler, le supplier de ne pas toucher à ma fille, mais père ne fléchit pas. Il crache aux pieds de l'homme, un geste de défi qui lui vaut un coup de crosse dans les côtes. Il s'effondre, mais se redresse aussitôt, le visage tordu par la douleur et la rage.

— Allez au diable, dit-il d'une voix rauque. Vous et votre roi de pacotille.

Le roi tressaille. L'homme en noir sourit, mais son sourire s'est glacé. Il s'approche de père et lui murmure quelque chose à l'oreille, quelque chose que je n'entends pas. Mais je vois le visage de mon père changer. La rage laisse place à la stupeur, puis à l'horreur. Ses yeux s'écarquillent, et pour la première fois depuis le début de la bataille, je vois la peur sur son visage.

— Vous... comment savez-vous cela ? demande-t-il d'une voix blanche.

— Je sais beaucoup de choses, Général, répond l'homme en noir en reculant. Je sais que votre femme n'est pas morte en couches comme on vous l'a dit. Je sais que votre fils a été assassiné sur ordre de quelqu'un que vous connaissez. Et je sais que votre propre maison a été vendue par un homme en qui vous aviez toute confiance.

Ces paroles me transpercent. Ma mère ? Assassinée ? Mon frère ? Assassiné ? Notre maison, vendue ? Tout ce que j'ai cru, tout ce que j'ai vécu, tout s'effondre en un instant. Je regarde mon père, cherchant une confirmation, un démenti, n'importe quoi. Mais son visage est fermé, ravagé par une douleur trop ancienne pour être exprimée.

— Taisez-vous, dit-il enfin d'une voix brisée. Taisez-vous.

L'homme en noir hausse les épaules, comme si tout cela lui importait peu.

— Comme vous voudrez, Général. Le temps des vérités viendra plus tard. Pour l'instant, vous allez me remettre votre épée, et vous allez reconnaître la suzeraineté du roi Malachar sur le duché d'Astravale. En échange, votre fille aura la vie sauve, et vous serez traité avec les honneurs dus à votre rang.

Père ne répond pas immédiatement. Il me regarde, de l'autre côté de la cour, et nos yeux se croisent. Je vois dans son regard toute la détresse du monde, tout l'amour qu'il n'a jamais su dire, tous les regrets qu'il n'a jamais pu exprimer. Puis il se tourne vers l'homme en noir et crache à nouveau. Mais cette fois, ce n'est pas au sol. C'est au visage du roi.

— Voilà ma réponse, dit-il. Astravale ne pliera jamais.

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