تسجيل الدخولJe les ai comprises.Je les ai même trouvées justes.Je suis, à cet instant précis, en train de commencer à les reconsidérer.Ce que je ne peux pas dire à Gideon, ce que je ne peux pas dire à ma mère, ce que je ne peux pas dire à Lucas, ce que je ne peux même pas dire à Maître Delaunay, c’est qu’il y a en moi, à côté de la vigilance, une couche que je n’avais pas encore identifiée jusqu’à cette nuit, une couche qui vient de se réveiller au moment précis où Arnaud a prononcé le mot dernière.Une dernière rencontre.Ce mot est un piège.Je le sais.Je le sais parce que je connais Arnaud. Je le sais parce que je connais sa manière de choisir un vocabulaire précis. Je sais que le mot dernière, chez lui, est presque toujours une manière de faire naître, chez l’autre, l’envie de contribuer à cette clôture.Je le sais parfaitement.Et pourtant, quelque chose en moi, malgré cela, malgré Gideon, malgré les
Evelyn HarperJe pose le téléphone sur la table de chevet à côté du verre d’eau.Je le pose doucement, comme on repose un objet qu’on ne veut plus toucher tout de suite, comme on repose un objet contaminé, comme on repose un objet qui, pendant quelques minutes, a servi de canal à une voix que l’on croyait rangée dans un tiroir clos et qui, sans prévenir, s’est glissée entre mon oreiller et le sommeil.Je ne bouge plus pendant un long moment.Gideon dort à côté de moi.Il dort profondément parce que nous avons descendu au temple ensemble avant-hier, parce qu’il a été rassuré par une conversation avec un homme dont il ne m’a pas donné le nom, parce que nous avons décidé, sans le décider vraiment, que les prochaines semaines seraient plus calmes, parce que la sage-femme est passée deux fois cette semaine à Sounion et que sa dernière visite s’est conclue par un sourire calme et un simple mot, tout va bien.Je le regarde.
Je l’entends penser.Je l’entends recomposer, dans sa mémoire de la soirée, chaque visage qu’elle a croisé, chaque main qu’elle a serrée, chaque silhouette qu’elle a croisée sans y prêter attention.Elle ne pose toujours pas de question directe.Elle attend.Je continue.— Je n’étais pas invité, évidemment. J’étais en gilet noir croisé, avec un plateau de verres d’eau, au fond, côté verrière. Je ne t’ai pas parlé. Je ne me suis pas approché. Je n’ai rien tenté. J’ai regardé, deux heures. J’ai vu comment Gideon posait la main sur ton dos. J’ai vu comment tu riais avec la conservatrice. J’ai vu comment il pose la main sur ton ventre pendant une seconde, sans que personne d’autre que moi ne le remarque probablement. J’ai vu la plaque en laiton au fond. J’ai vu tout ce que je n’avais pas su te donner, en cinq ans, réuni dans une pièce, en une soirée. Et j’ai compris que tu ne reviendrais jamais.Ma voix se casse à peine.
Arnaud DelcourtJe passe les trois jours qui suivent le vernissage à ne presque pas sortir du studio, non pas parce que je récupère physiquement, non pas parce que je réfléchis, non pas parce que je prépare quoi que ce soit qui aurait une allure de plan, mais parce que quelque chose est en train de se cristalliser en moi, à mon insu, dans une couche que je n’observe plus, une couche que je ne pilote plus, une couche qui a désormais ses propres décisions et qui, par de petits déclenchements successifs, me pousse à faire des gestes que je ne comprends qu’après les avoir faits.Le premier geste, c’est de sortir la carte SIM d’un ancien téléphone, une carte SIM que j’avais gardée dans un tiroir, une carte qui n’a plus servi depuis trois ans, une carte qui n’est plus rattachée à mon nom depuis longtemps, une carte qui appartenait autrefois à un chauffeur d’Aether Tech que j’avais renvoyé sans indemnités, et qui l’avait laissée dans une boîte au moment de son départ
Personne ne remarque quoi que ce soit.Je regarde Evelyn au moins encore quatre ou cinq fois pendant l’heure suivante, et à chaque fois quelque chose, en moi, se recasse.Je la regarde poser la main sur le bras d’une femme âgée qui doit être un mécène.Je la regarde éclater de rire, plus franchement, à une phrase que Lucas vient de dire.Je la regarde regarder Gideon, une seconde, dans le silence qui a suivi le rire.Je la regarde regarder son propre cabinet, très brièvement, en levant les yeux vers la plaque en laiton, avec quelque chose qui ressemble à de la fierté, non pas la fierté conquérante, non pas la fierté à démontrer, mais la fierté silencieuse d’une femme qui a construit un endroit dont elle avait, pendant longtemps, cessé de croire qu’elle avait le droit.Je repose le plateau.Je pose les deux mains sur la table de service.Je ferme les yeux.Je me murmure, à voix intérieure, une
Je serre le rebord du plateau plus fort que je ne devrais.Je regarde.Je la regarde s’avancer vers un petit groupe d’architectes que je reconnais de loin, l’un d’eux ayant travaillé pour Aether Tech pendant trois mois il y a des années sans que je lui prête à l’époque la moindre attention. Aujourd’hui, il rit à ce qu’elle vient de dire. Il rit franchement. Il n’a pas ce petit rire courtisan que j’avais l’habitude de récolter dans les mêmes salons. Il rit d’un homme qui vient d’entendre une phrase intelligente et qui a le respect d’en reconnaître la qualité même s’il ne l’a pas produite lui-même.Elle sourit à peine.Elle ne rit pas fort.Elle n’a plus besoin.Elle se déplace ensuite vers la conservatrice principale du musée.Elles parlent à voix moyenne pendant plusieurs minutes.Je ne peux pas entendre.Je vois seulement les gestes.Evelyn pose la main sur le mur, à un endroit précis. El







