LOGINÉliaJe pourrais continuer.Je le sens avec une précision désagréable, presque pratique. Lya me connaît assez pour me blesser, mais je la connais aussi. Sa fierté n'a plus beaucoup d'endroits où se tenir. Je vois ce qu'elle essaie de protéger dans son visage, dans sa manière de relever le menton malgré ce que je viens de dire.Une phrase bien choisie suffirait.Pas une invention. La vérité, arrangée pour atteindre l'endroit exact.Je la trouve.Je la garde derrière mes dents.Lya attend. Elle ne baisse pas les yeux, mais son attente se voit dans la tension de sa bouche. Elle me provoque encore par cette façon de se tenir, comme si le dernier coup pouvait lui rendre une certitude, me ramener enfin à ce qu'elle dit de moi.Je sens mon cœur battre jusque dans mes poignets.— Vas-y, dit-elle.Je respire par le nez.— Quoi.— Termine.Le mot me reste dans l'oreille.Termine.Je regarde ma sœur, ses épaules rigides, ses lèvres qui tremblent d'une manière qu'elle essaie de corriger en les se
ÉliaJe ne baisse pas les yeux lorsqu'elle me regarde.Lya le remarque aussitôt. Sa bouche se serre, puis reprend cette expression que je connais, la légère inclinaison des lèvres qui annonce qu'elle va trouver quelque chose à abîmer.Je la laisse chercher.— Tu dois être contente, dit-elle.Je ne réponds pas assez vite pour elle.— Ne fais pas ça. Pas avec moi.— Quoi.— Ce silence. Ce regard. Tu attends que je parle pour pouvoir te croire meilleure.Je sens ma respiration frotter contre ma gorge.— Je t'écoute.Elle rit par le nez.— Bien sûr.Je regarde ses mains. Elles bougent trop. L'une attrape l'autre, la repousse, revient. Je remonte jusqu'à son visage avant qu'elle ne surprenne mon regard.— Tu dis ce que tu veux de moi dans les médias, Lya. Tu racontes mon enfance. Tu racontes mes raisons. Maintenant, je suis devant toi.— Et tu veux quoi. Des excuses.Je n'en veux pas. La réponse me surprend par sa netteté.— Non.Elle attend malgré elle. Je le vois à son immobilité soudain
ÉliaLe nom de Lya apparaît sans précaution.Je m'arrête dessus avant de lire la suite, comme si je ne savais plus déchiffrer ces trois lettres. Pendant des semaines, les accusations contre moi portent des signatures vagues, des proches, des témoignages dont personne ne doit connaître l'origine. À présent, ma sœur a un nom entier, un rôle, des paroles que l'on rapproche de ce qu'elle cherche à dissimuler.Je lis lentement.Les manipulations ne se présentent plus séparément. La rumeur n'est plus une rumeur isolée, l'article n'est plus une inquiétude familiale, les mensonges ne gardent plus le bénéfice d'une maladresse. Leur rapprochement suffit à faire apparaître son travail.Je pose la main à plat.Je me souviens du plaisir qu'elle prend à me laisser chercher une réponse pendant qu'elle possède déjà la version qui va circuler. Je me souviens surtout de ma fatigue, cette fatigue particulière qui consiste à vouloir être exacte devant quelqu'un qui n'a aucun intérêt à vous comprendre.Au
ÉliaJe comprends que la guerre est ouverte lorsque je n'ai plus besoin de chercher ce qui se passe.Jusqu'ici, je recueille des fragments. Une voix derrière une porte, un nom laissé au milieu d'une phrase, une absence dont personne ne donne la raison. Je rapproche, je doute, je recommence. Maintenant, les deux organisations s'affrontent sans prendre cette peine. Les conséquences arrivent jusqu'à nous avec leurs noms, leurs exigences, leurs réponses.Je n'ai plus à tendre l'oreille.Alessandro reste debout quand il parle. Même lorsqu'il pourrait s'asseoir, même lorsque ses mains cherchent un appui, il reste debout. Je le regarde déplacer son poids d'une jambe sur l'autre et je comprends qu'il ne tient pas en place. Sa colère ne lui donne aucun repos.Je m'approche assez pour qu'il m'entende sans que j'élève la voix.— Ils vont répondre.Il tourne la tête.— Ils répondent déjà.Je sens mes dents se toucher.Cette certitude me laisse un instant sans pensée. Il n'y a donc pas le geste d'
ÉliaAlessandro regarde le sang entre les doigts de Marco, puis il me regarde, et je vois sa bouche se fermer sur quelque chose qui ne sort pas.Je reste contre le mur, les épaules si hautes que ma nuque me fait mal, incapable de les relâcher malgré l'immobilité revenue dans le couloir. Mes oreilles bourdonnent encore. Quand Alessandro s'approche, je distingue le froissement de son manteau avant le bruit de ses pas, ce froissement familier qui appartient aux retours du soir, aux gestes ordinaires, et qui n'a rien à faire au milieu de tout ça.Il tend la main vers moi.Je ne recule pas. Je ne vais pas vers lui non plus.Ses doigts s'arrêtent contre ma joue, effleurent ma peau, se retirent presque aussitôt. Il me regarde partout où il peut me regarder sans me déplacer, le visage, les bras, les mains que je tiens ouvertes sans savoir pourquoi.— C'est mon sang, dit Marco.La voix vient de près et me paraît lointaine. Alessandro tourne la tête.— Je vois.Deux mots secs, trop courts pour
ÉliaLe piège se referme un jeudi, et il est si bien fait que j'y marche en connaissant les pièges, en ayant vécu au milieu d'eux, en ayant appris à les lire. Parce que le bon piège n'est pas celui qu'on ne voit pas. Le bon piège est celui qu'on reconnaît, et qu'on franchit quand même, parce qu'il est tendu sur la seule chose à laquelle on ne peut pas résister.La mienne s'appelle Marta.Le message arrive sur mon téléphone à seize heures. Le numéro de Marta. Une phrase courte, en panique, avec une faute de frappe que Marta ne ferait jamais, et je vois la faute, et même en la voyant je me lève déjà, parce que la phrase dit : il est arrivé quelque chose à votre père, venez vite, il vous demande.Mon père. Le banc. Le sac vide. Le vin à onze heures du matin. Et ce cran de la serrure, ce millimètre, cette porte entrouverte que je porte depuis une semaine. Le piège est tendu exactement là, sur le millimètre, sur la chose la plus neuve et la plus fragile de tout ce que je suis devenue.Je d







