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Chapitre 2 : Le Silence après le Sang

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-20 07:43:09

Dante

Elle me gifle, et c'est la première chose vraie qui m'arrive depuis cinq ans.

Je ne réponds pas. Il n'y a rien à répondre. Sa main a laissé une brûlure sur ma joue qui pulse au rythme de mon cœur, et je la reçois comme une absolution partielle, une aumône de justice. Je reste là, devant elle, à la regarder se tenir debout malgré les menottes qu'on vient de lui ôter, malgré le sang sur sa lèvre, malgré la nuit qu'elle vient de passer. Elle est plus petite que je ne l'imaginais. Sur les photos, à distance, je ne mesurais pas. Mais la façon dont elle me regarde compense tout le reste. Ses yeux sont deux lames.

Je me baisse, je ramasse les menottes que j'ai fait tomber. Un prétexte. Mes mains tremblent, et je ne veux pas qu'elle le voie. Elles ne tremblent pas de peur : la peur, je l'ai laissée derrière moi il y a des années, quelque part entre le premier homme que j'ai tué et le vingtième. Elles tremblent de rage. Une rage si froide, si dense, qu'elle a sa propre gravité. Marco Ferraro a posé les mains sur ma femme. Marco Ferraro est mort d'une balle dans la poitrine, une mort propre, rapide, et je sais déjà que je la regretterai, cette rapidité. Il aurait dû mettre des semaines à mourir.

Derrière moi, mes hommes dévalent l'escalier et se déploient dans la cave. Viktor entre le premier, son immense silhouette dévorant la lumière. Il jette un coup d'œil à Marco, un autre à Sofia, et ne dit rien. Viktor ne dit jamais rien quand rien n'est nécessaire.

— La maison est à nous, dit-il simplement. Six hommes. Tous neutralisés.

— Et les Ferraro vont savoir ?

— Ils savent déjà.

Je hoche la tête. Tant mieux. Qu'ils sachent. Qu'ils comptent leurs morts et comprennent ce qui vient de changer : la guerre qu'ils croyaient pouvoir mener à distance, proprement, vient de franchir le seuil de leurs maisons.

Je me tourne vers Sofia. Elle s'est assise à nouveau, non par faiblesse, je le comprends, mais par décision : elle reprend le contrôle de son corps, de l'espace, de la scène. Elle essuie sa lèvre du revers de la main, regarde le sang sur sa peau, puis lève les yeux vers moi.

— Tu comptes rester planté là longtemps ?

La question est si inattendue, si drôle dans son absurdité, que je dois mordre l'intérieur de ma joue pour ne pas sourire. Sourire maintenant serait une faute irréparable.

— Ma voiture est dehors, dis-je. Je te ramène.

— Ta voiture.

— Oui.

— Non.

Elle se lève, rajuste son chemisier déchiré avec une dignité de reine détrônée, et sort un téléphone de sa poche. Les Ferraro ne le lui ont même pas pris, amateurs. Elle compose un numéro de mémoire, attend, et je l'écoute parler d'une voix parfaitement ordinaire.

— Salvatore, c'est moi. Viens me chercher. Je t'envoie la position. Oui. Maintenant.

Elle raccroche. Elle ne me regarde même pas. Elle contourne le corps de Marco Ferraro sans le dévisager, gravit l'escalier, et je la suis des yeux jusqu'à ce que la lumière du rez-de-chaussée l'avale. Personne ne bouge. Mes hommes regardent leurs chaussures. Viktor regarde le plafond.

Je reste dans la cave une minute de plus. Une minute pour respirer, pour laisser la rage se déposer au fond de moi comme un sédiment, pour me souvenir.

Le souvenir revient toujours de la même façon, comme une marée. La nuit du mariage. Pas la cérémonie, à laquelle je n'ai pas assisté, non. La nuit. L'église était vide depuis des heures, mais je suis revenu. Je me tenais dans l'ombre du confessionnal, et j'ai regardé le spectacle que ma propre lâcheté avait organisé : par la fenêtre, dans la lumière des réverbères, la voiture qui emmenait Sofia vers la maison de Palerme. Ma maison. Je l'avais vue sortir de l'église, un instant, sa silhouette dans la robe que je n'avais pas choisie, et elle s'était arrêtée sur le perron, et elle avait regardé la rue, les voitures, les ombres. Elle me cherchait. Elle ne savait pas à quoi je ressemblais, mais elle me cherchait quand même, par instinct, par orgueil, par besoin de voir le visage de l'homme à qui on venait de la livrer. Elle n'a rien vu. Elle est montée en voiture. Et moi je suis resté dans le noir, la main gauche serrée en poing, l'alliance que je portais déjà, que j'avais mise ce matin-là devant le miroir, s'enfonçant dans ma paume.

J'ai porté cet anneau chaque jour depuis. Pas par superstition. Par serment. Tant que je le porte, je sais pourquoi je reste loin d'elle, et pourquoi je ne peux pas vivre autrement.

Viktor descend me rejoindre quand les autres ont fini de nettoyer. Il s'appuie contre une étagère, sort un paquet de cigarettes, n'en allume pas une : il sait que je déteste l'odeur dans les espaces clos.

— Tu devrais la rattraper, dit-il.

— Elle a son chauffeur.

— Ce n'est pas ce que je veux dire.

— Je sais ce que tu veux dire.

Silence. Dehors, un moteur démarre, s'éloigne. Sa voiture. Je l'écoute partir jusqu'à ce que le son se dissolve dans la nuit palermitaine. Viktor attend que le silence soit complet avant de parler.

— Elle est en colère.

— Je sais.

— C'est bien, dit Viktor en glissant ses cigarettes dans sa poche. Ça veut dire qu'elle est vivante.

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