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LA FEMME DU PARRAIN
LA FEMME DU PARRAIN
Author: Déesse

Chapitre 1 : La Cave

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-20 07:39:14

Sofia

La première chose que je sens, c'est le froid du métal contre mes poignets. La deuxième, c'est l'odeur. L'humidité des pierres, la moisissure qui rampe dans les joints, et en dessous, plus bas, cette odeur cuivrée que je connais trop bien pour une femme qui n'a jamais vu d'abattoir. Le sang. Ancien, mêlé à la terre battue du sol. Cette cave a déjà avalé des hommes. Elle en avalera d'autres.

Je ne bouge pas. J'ai appris, il y a longtemps, que la panique est un luxe. La chaise sous moi est en bois massif, solidement ancrée, et les menottes m'ont été posées par quelqu'un qui savait ce qu'il faisait. Trop serrées pour glisser, pas assez pour couper la circulation. Un professionnel. Je note ce détail comme je note tout, avec ce calme étrange qui est le mien depuis cinq ans, ce calme que la solitude m'a forgé comme une armure.

La lumière vient d'une ampoule nue qui pend au bout d'un fil. Elle oscille légèrement, et les ombres dansent sur les murs de pierre. Des étagères croulent sous des caisses de vin poussiéreuses, des outils rouillés, des chaînes. Une cave à vin transformée en salle d'interrogatoire. Presque comique. La Sicile a le sens du théâtre, même dans ses basses œuvres.

Des pas dans l'escalier. Lourds, assurés. Je redresse la tête.

Marco Ferraro descend les marches sans se presser. Je le connais de vue, de nom, de réputation. La quarantaine, le visage taillé à coups de hache, des yeux qui ont oublié comment exprimer autre chose que l'ennui ou la cruauté. Il porte un costume gris qui coûte plus cher que la voiture de la plupart des hommes, et il a pris soin de retrousser ses manches. Un geste étudié. Il veut que je voie ses avant-bras, que j'imagine ce qu'ils peuvent faire.

— Sofia De Luca, dit-il en s'arrêtant devant moi. Ou dois-je dire Sofia De Luca-Moretti. La femme du Parrain.

Il prononce le dernier mot avec une ironie soigneuse, comme on goûte un vin dont on sait qu'il est bouchonné. Je le regarde. Je ne dis rien. Le silence est la seule monnaie que je possède ici, et je n'ai pas l'intention de la dépenser à bon marché.

— Cinq ans, reprend-il en tournant autour de ma chaise. Cinq ans que tu vis dans cette maison, seule, et que ton mari n'a jamais franchi le seuil. Tu comprends mon étonnement. On m'a dit : c'est sa femme, il paiera pour elle. Et moi je me demande, paiera-t-il ? Vraiment ?

Il s'arrête derrière moi. Je sens sa présence, sa chaleur, son parfum trop sucré. Il pose une main sur mon épaule. Je ne tressaille pas. C'est la chose la plus difficile que j'aie faite de ma vie, mais je ne tressaille pas.

— Où est-il, Sofia ? Où dort Dante De Luca ? Qui le protège ? Quelles routes empruntent ses cargaisons ?

Il se penche, et sa bouche se rapproche de mon oreille. Je regarde droit devant moi, vers l'ampoule qui oscille, vers les ombres qui dansent. Et soudain, sans que je l'aie décidé, sans que la peur ait eu son mot à dire, je souris. Un vrai sourire. Parce qu'en cet instant précis, quelque chose en moi trouve la situation presque drôle : cet homme croit m'avoir capturée, et il ne comprend pas qu'il vient de mettre le feu à sa propre maison.

— Je ne l'ai jamais vu, dis-je simplement. Mais vous devriez courir.

Il se redresse. Je sens sa main se crisper sur mon épaule.

— Tu bluffes.

— Je ne bluffe jamais. C'est un défaut, paraît-il. Vous m'avez enlevée dans ma maison, à Palerme, à deux rues de la cathédrale. Vous croyez que personne n'a rien vu ? Vous croyez qu'il ne sait pas déjà ?

— Il ne s'est jamais intéressé à toi en cinq ans. Pourquoi commencerait-il ce soir ?

— Parce que je porte son nom, dis-je. Et que des hommes comme lui ne pardonnent pas qu'on touche à ce qui porte leur nom. Même à ce qu'ils ont abandonné. Surtout à ce qu'ils ont abandonné.

Marco me contourne et se plante devant moi. Il me saisit le menton, me force à lever les yeux vers lui. Ses doigts sont durs, calleux. Je soutiens son regard. Je pense à ma mère, qui disait que les yeux sont les dernières choses à avoir peur quand le reste du corps a déjà capitulé. Mes yeux n'ont pas peur. Ils sont furieux.

— Tu es belle, dit-il, et sa voix change, prend un registre que je n'aime pas du tout. C'est du gâchis, une beauté comme ça, laissée dans une maison vide. Si Dante ne te veut pas, il y a d'autres façons de payer ta valeur.

— Touche-moi, dis-je très doucement, et quand il viendra, et il viendra, il ne te tuera pas vite.

Il me gifle. La tête me tourne, le fer d'une bague m'ouvre la lèvre, et le goût du sang remplit ma bouche. Je recrache lentement sur le sol, entre ses chaussures cirées. Puis je relève la tête, et je souris encore, les dents rouges.

— C'est tout ?

Il lève la main une deuxième fois. Et c'est là que le monde explose.

La porte au sommet de l'escalier ne s'ouvre pas : elle éclate, volant en éclats sous un impact que je ne vois pas, pulvérisée contre le mur du fond dans un tonnerre de bois mort. La lumière du couloir dévale les marches, et avec elle des détonations, brèves, sèches, méthodiques. Trois coups. Quatre. Des cris brefs, étouffés presque aussitôt. Marco lâche mon menton, fait un pas en arrière, sort une arme de sous sa veste.

Une silhouette descend l'escalier.

Je ne l'ai jamais vu. Pas en vrai. Seulement sur des photographies volées, des images tremblantes prises à travers des vitres, le dossier que j'ai constitué pendant cinq ans comme une forteresse de papier. Et pourtant je le reconnais immédiatement, à la façon dont l'air lui-même semble se tasser pour le laisser passer. Grand, les épaules larges sous une chemise noire éclaboussée de sang, pas le sien, j'en suis sûre, le sang des hommes qui gardaient cette maison. Il tient un pistolet le long de sa cuisse avec la désinvolture d'un homme qui porte un stylo. Et sur sa main gauche, dans la lumière crue de l'ampoule, je vois briller quelque chose qui me coupe le souffle plus sûrement que la gifle de Marco.

Une alliance. Un anneau d'or simple, porté, patiné, visiblement jamais retiré.

Dante De Luca. Mon mari.

Marco lève son arme. Dante tire avant même que le canon ait fini de monter, une seule fois, et Marco s'effondre contre les étagères dans un fracas de bouteilles brisées, le vin rouge se mêlant au sang sur la pierre, indistinguables. Le silence retombe, épais, vibrant. L'ampoule oscille toujours. Et moi, menottée à ma chaise, la lèvre fendue, je regarde l'homme pour qui j'ai dit oui devant un prêtre il y a cinq ans, devant des témoins que je ne connaissais pas, dans une église où il n'est jamais entré.

Il s'approche. Ses yeux, d'un gris d'orage, me détaillent, s'arrêtent sur ma lèvre, sur la marque rouge que la main de Marco a laissée sur ma joue. Quelque chose passe dans son regard, quelque chose de noir et de total, et je comprends que Marco Ferraro, mort à mes pieds, a eu de la chance de mourir d'une balle.

Il sort une petite clé de sa poche, contourne ma chaise. Je sens ses doigts sur mes poignets, précautionneux, presque tremblants. Le métal se desserre. Mes bras retombent, engourdis.

Et alors, avec toute la force que cinq ans d'attente ont stockée dans mes muscles, je me lève et je le gifle.

Le claquement résonne dans la cave comme un coup de feu. Sa tête bouge à peine. Il ne recule pas, ne proteste pas, il encaisse comme on encaisse une dette qu'on sait devoir.

— Cinq ans, dis-je, et ma voix ne tremble pas, elle est pire que ça, elle est parfaitement calme. Tu n'as pas le droit de jouer les héros maintenant.

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