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Chapitre 6 : Les Règles du Jeu

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-20 07:47:54

Je serre les doigts autour de ma tasse pour ne pas montrer que cette phrase me touche quelque part où je ne veux pas être touchée.

— Alors commençons. Première question.

Je pose la tasse. Je lève les yeux vers sa main gauche. L'anneau brille, banal, doré, insupportable.

— Pourquoi l'alliance ?

Il regarde sa propre main comme s'il la découvrait. Puis il la referme, lentement, et son pouce passe sur le métal, un geste si habitué qu'il en devient intime, comme une prière apprise par cœur.

— Parce que je t'ai épousée, dit-il. Même si tu ne m'as jamais vu.

Je laisse le silence faire son œuvre. Dehors, un goéland crie. Je pense à mon père, que je n'ai pas appelé ce matin, que je n'ai pas appelé hier, que je n'appellerai pas. Pendant que j'étais dans une cave avec Marco Ferraro, mon père était quelque part entre Rome et le monde, injoignable comme toujours.

— Mon père ne m'a pas appelée, dis-je, et ma voix est parfaitement neutre, c'est une réussite dont je suis presque fière. Il n'a jamais appelé. Pas quand j'ai signé le contrat de mariage, pas les années d'après, pas hier soir. Il a signé. Il a tourné la page.

Dante ne dit pas qu'il est désolé. Il ne dit rien du tout, et c'est la première chose qu'il fait exactement bien.

Sofia.

Le dîner est servi à vingt heures précises, dans la salle à manger que je n'ai jamais utilisée, parce qu'on ne dîne pas seule sous un lustre de Murano. Ce soir, elle est utilisée. Maria a mis les grands plats, l'argenterie, deux chandeliers. Je suspecte une intention romantique de sa part et je la punirai demain en lui faisant inventorier la cave.

Dante arrive à l'heure. Il a enlevé sa veste, retroussé ses manches, et je remarque les cicatrices sur ses avant-bras, fines, anciennes, une cartographie que je m'interdis de lire. Il s'assied en face de moi, au bout de la table, à trois mètres de distance : la géographie exacte de notre mariage.

Le cuisinier a fait des pâtes à la norma. Le vin est un Nero d'Avola vieux, sombre, presque noir dans le verre, un vin sicilien lourd qui sent la cerise trop mûre et la terre brûlée. Je le bois lentement. Lui aussi. Pendant dix minutes, le seul son est celui des fourchettes sur la porcelaine, et la tension dans la pièce est si glaciale que Maria, en servant, se dépêche de sortir.

— Alors, dis-je enfin. Les Ferraro. Tu as perdu deux cargaisons en trois mois sur la route de Catane, et Marco a cru qu'il pouvait t'affaiblir en m'enlevant. Il avait tort sur la méthode, mais pas sur le diagnostic : tu saignes.

Sa fourchette s'arrête à mi-chemin de sa bouche.

— Comment tu sais ça ?

— Tu sous-traite le transport au groupe Allegro depuis mars, parce que tes propres camions sont grillés à la douane de Messine. Allegro facture trente pour cent de plus et livre avec une semaine de retard, ce qui veut dire que tes clients de la côte est regardent ailleurs. Les Calabrais, probablement. Peut-être les Napolitains, mais les Napolitains demandent trop. Ton problème n'est pas les Ferraro, Dante. Ton problème, c'est le port. Tant que tu ne contrôles pas le terminal est, tu es un propriétaire qui paie un loyer à ses ennemis.

Dante.

Je pose ma fourchette. Je la regarde, cette femme assise à trois mètres de moi dans la lumière des bougies, avec sa lèvre encore marquée et ses yeux qui ne lâchent rien, et je ressens quelque chose que je n'avais pas prévu : la peur. Pas d'elle. De ce qu'elle dit, parce que c'est exact, de bout en bout, jusqu'au terminal est, jusqu'au détail que seuls cinq hommes de mon organisation connaissent.

— Comment tu sais tout ça ? demandé-je.

Elle fait tourner le vin dans son verre. Le rubis sombre tourne, tourne.

— Cinq ans, Dante, dit-elle. J'avais le temps.

Sofia.

Je le regarde digérer ma réponse. Je ne lui dis pas tout. Je ne lui dis pas que les journées entières à ne rien faire pèsent plus lourd que le plomb, qu'au bout de la première année j'ai failli devenir folle, et que c'est ça ou rien : la liste des entreprises de la famille, les noms qui revenaient dans les journaux économiques, les coupure de presse, les registres du port, accessibles à qui sait lire, les conversations des hommes qui gardaient ma maison et qui parlaient trop près des fenêtres ouvertes. Une prisonnière attentive apprend tout de sa prison. Cinq ans d'ennui et de fureur distillés en connaissance. J'ai fait de ma cage un observatoire.

— Les Allegro, repris-je, sont liés aux Ferraro par le cousin de la femme de leur directeur. Vérifie. Quand tu auras vérifié, tu comprendras pourquoi tes cargaisons se perdent.

Il me regarde longtemps. Puis il sort son téléphone, écrit un message, le repose. Quand il relève les yeux, il y a quelque chose de nouveau dans son regard, et je ne sais pas encore que cette chose, chez un homme comme lui, est plus dangereuse que la colère.

C'est le respect.

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