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Chapitre 5 : L'Homme qui Observait 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-20 07:47:16

Cinq ans. Chaque photographie sur ce mur, Viktor, c'est un dossier. L'homme au marché, celui du cercle rouge : un guetteur calabrais, payé pour noter ses habitudes. Éliminé, avec ceux qui le payaient. Les deux du port : des Ferraro, avant même que la guerre commence officiellement. Trente et une croix en cinq ans. Trente et une menaces démantelées, une à une, dans le silence, pendant qu'elle vivait sa vie sans savoir qu'elle était un champ de mines que je déminais chaque nuit. Je ne l'ai pas épousée pour l'oublier. Je l'ai épousée, et je l'ai gardée vivante, et ce sont les deux seules choses que j'aie jamais réussies.

La voiture s'arrête devant les entrepôts. Viktor ne coupe pas le moteur tout de suite. Il regarde la mer, droit devant.

— Tu l'as protégée en l'ignorant, dit-il enfin. Peut-être que tu avais raison. Peut-être pas. Mais ça, c'est fini. Elle a vu la pièce. Elle sait qu'elle compte. Maintenant, ta seule chance, c'est de convaincre une femme très intelligente et très en colère que tu existes. Pas comme un fantôme qui la surveille. Comme un homme.

Il rouvre son paquet de cigarettes, s'enallume une cette fois, la fenêtre baissée.

— Et puis il y a l'autre problème. Tant qu'elle restera ton point faible officiel, les gens vont chercher d'anciennes façons de t'atteindre. Des gens qui te connaissent. J'ai entendu un nom, cette semaine, dans le port. Cam—

— Elle n'est plus des nôtres.

Ma voix claque, plus dure que je ne le voulais. Viktor me regarde, hoche lentement la tête, et n'insiste pas. Mais son silence en dit long. Il garde la suite pour plus tard, et je sais qu'il y aura une suite. Il y en a toujours une, avec ce nom-là.

Sofia

Le lendemain matin, à huit heures, je convoque tout le personnel dans la cuisine.

Ils sont onze. Maria, la gouvernante, qui tient cette maison depuis avant moi. Salvatore, le chauffeur. Deux femmes de chambre, un cuisinier, un jardinier, et quatre hommes que j'ai toujours crus être des agents d'entretien et qui, je le sais depuis la nuit dernière, sont des gardes armés dont les solde passent par des circuits que je ne contrôle pas. Ils se tiennent debout dans la grande cuisine de marbre, mal à l'aise, et ils me regardent avec des yeux neufs. Hier encore, j'étais la dame de la maison, discrète, polie, invisible. Ce matin, je suis la femme qui est revenue d'une cave des Ferraro avec du sang sur la lèvre et qui a fait sauter une serrure à l'arme blanche.

— À partir d'aujourd'hui, dis-je, les choses changent. Première règle : personne ne sort de cette maison sans me le dire, et personne n'y entre sans que je le sache. Y compris les hommes de mon mari. Surtout les hommes de mon mari. Deuxième règle : tout ce qui concerne ma sécurité me passe par les mains avant d'être décidé. Je ne veux plus apprendre par hasard qu'on a changé mes serrures ou qu'on surveille mes déplacements. Troisième règle : si quelqu'un ici donne des informations sur moi à qui que ce soit sans mon accord, je le saurai, et il ne travaillera plus jamais nulle part, dans aucune famille, sur aucune île. Ce n'est pas une menace. C'est un calendrier.

Silence. Maria hoche la tête, la première, et les autres suivent, un à un. Les quatre gardes opinent avec cette précision militaire des hommes qui reconnaissent une autorité quand ils en entendent une.

— Des questions ?

Il n'y en a pas. Je les congédie, et la cuisine se vide, et je reste seule avec mon café, en face de la mer qui brille par la fenêtre comme si de rien n'était.

Il rentre à midi.

Je l'entends avant de le voir : le gravier de l'allée, deux voitures, des voix basses. Il entre par la terrasse, en costume sombre, l'alliance toujours à la main gauche, et il s'arrête à trois pas de moi, dans le salon, avec cette prudence qu'on a devant un animal dont on ignore s'il va fuir ou mordre.

— Tu vis ici ? dis-je sans préambule.

— C'est ma maison.

— Mauvaise réponse. Tu as vécu cinq ans au-dessus d'un entrepôt du port. C'est ça, ta maison. Ici, c'est la mienne.

Quelque chose passe dans son regard, un éclair, amusement peut-être, ou admiration. Il ne conteste pas.

— Très bien, dit-il.

— Mais tu es rentré hier soir, et tu comptes revenir. Alors écoute-moi bien, Dante. Si tu vis ici, tu vis selon mes règles. Règle une : chambre séparée. La tienne sera celle de l'aile ouest. Tu ne franchis pas le seuil de la mienne. Règle deux : aucun ordre concernant cette maison, son personnel, ou moi, sans mon accord explicite. Règle trois : tu réponds à mes questions. Toutes. Sans détour.

— C'est tout ?

— C'est déjà beaucoup.

— J'accepte.

Il le dit simplement, sans négocier, sans marchander, et cette absence de résistance me déstabilise plus qu'une dispute ne l'aurait fait. Les hommes de son monde ne cèdent rien sans compensation. Lui vient de céder la maison, l'autorité et le droit de garder des secrets, en trois phrases.

— Pourquoi tu acceptes ?

— Parce que tu as raison. Et parce que j'ai passé cinq ans à t'observer de loin. J'ai perdu le droit de discuter.

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