LOGIN— MarlèneMatteo vient négocier en personne.Je connais la phrase avant de le voir, elle existe déjà dans ma tête, précise, répétée, et je m'efforce de lui donner la taille d'une information.Un homme vient chez les Falcone.Une négociation.Je suis ici, dans cette maison, avec le visage de Vittoria ; je dois pouvoir entendre un nom sans qu'il me retire tout ce qui me permet de tenir debout.Matteo vient.Mon corps, lui, ne fait pas de phrase.Il commence par le ventre, une contraction basse, presque sourde ; puis le froid arrive dans les doigts, alors que ma nuque chauffe, je frotte légèrement le pouce contre l'index et ne sens pas grand-chose.Je ne le vois pas encore.C'est peut-être cela, le pire : le temps où il peut encore avoir n'importe quel visage, celui d'avant, celui du parquet, celui que mes souvenirs déforment à force de le ramener au même mouvement.Je veux qu'il tarde.Je veux qu'il soit là pour ne plus attendr
— MarlèneDans le rêve, je sais avant de comprendre.Le parquet est là.Je n'ai pas besoin de le voir entièrement, il suffit de sa proximité, de cette dureté sous moi, du froid qui ne ressemble à aucun autre parce que mon corps le reconnaît jusque dans les endroits où je ne pense jamais à avoir de la peau.Je veux me relever.Rien ne suit.Il y a les mains.Je ne les regarde pas, je les sens, et toute ma pensée se réduit à l'effort de faire entrer l'air ; je tire, je cherche, je ne sais même plus ce que mon corps essaie de déplacer pour respirer.Matteo.Je veux qu'il me voie.Je suis sûre qu'il suffit de cela, qu'il tourne les yeux vers moi, qu'il comprenne vraiment, et quelque chose peut encore s'arrêter ; cette conviction absurde tient jusqu'au moment où je retrouve son visage.Il détourne le regard.Je veux dire son nom.Ma bouche ne produit pas ce qu'il faut.L'enveloppe appuie contre ma hanche, cette sensation e
— MarlèneJe porte la main à mes lèvres.Puis je la retire comme si je me surprends à faire quelque chose de sale.Je reste immobile.Il n'y a personne.Je vérifie presque cette solitude, non avec les yeux, mais avec tout ce que je retiens encore dans mon corps ; personne pour voir ma bouche, personne pour entendre la façon dont je respire, je peux cesser de maintenir mon visage, et je ne sais plus quelle expression vient à sa place.Je l'embrasse.La phrase arrive sans précaution.Je l'embrasse, puis je le laisse sous ce porche avec mon pardon misérable, comme si une excuse suffit à rendre compréhensible ce que je viens de faire.Je ferme les yeux.Le contact revient aussitôt.Je les rouvre.Je ne veux pas me souvenir ainsi, pas avec cette chaleur dans le ventre, pas avec cette envie qui reprend au lieu de se calmer ; je voudrais pouvoir décider que c'est une erreur, quelque chose d'assez net pour être regretté d'un seul blo
— Marlène Sous le porche, je m'arrête. Je ne sais pas si c'est pour le laisser parler ou pour retarder le moment de nous séparer, les deux raisons se ressemblent assez pour que je puisse encore me mentir. Luca est devant moi. Il y a moins de distance entre nous que pendant la conversation, je le remarque et je reste pourtant où je suis ; mon corps garde le souvenir de sa main avec une obstination qui me fatigue, j'ai beau regarder son visage, je sens toujours cet endroit sur ma peau. — Vittoria. Le prénom me traverse. Je devrais m'en servir. Un seul mot, et je peux retrouver tout ce qui nous sépare, je peux lui répondre avec froideur, prétexter la fatigue, partir avant que mon silence devienne autre chose. Au lieu de cela, je lève les yeux vers lui. — Oui ? Ma voix est basse. Je ne cherche plus à la corriger. Il me regarde d'une manière qu
— MarlèneJe crois mes larmes presque effacées, c'est une pensée dérisoire, mais je m'y accroche ; je voudrais avoir le temps de retrouver un visage qui ne demande aucune explication avant que Luca me regarde vraiment.Il est près de moi.Je sens sa présence avec une précision qui me gêne, je sais où se trouve sa main sans la regarder, ou plutôt j'en prends conscience dès qu'elle approche de la mienne.Il m'effleure.Le contact est si léger que je pourrais le laisser passer pour un hasard.Mon corps, lui, ne me laisse pas ce choix.Je frissonne.Cela part de ma main et remonte vite, beaucoup trop vite, le long du bras, jusqu'à cet endroit sous les côtes où tout se contracte ; mes doigts s'ouvrent légèrement, je sens une chaleur brève, presque douloureuse, puis le manque immédiat quand le contact cesse.Je regarde sa main.Il ne me saisit pas, rien ne me retient.C'est précisément ce qui me trouble.Je peux reculer, je peux re
— MarlèneQuand Luca s'installe au piano, je garde les yeux sur ses mains.Je ne pense plus à lui parler, cette nécessité disparaît presque avec les premières notes, et le soulagement est si net que je desserre enfin mes doigts.Il joue.Je m'attends à reconnaître quelque chose, un air peut-être, une mélodie assez familière pour me permettre de rester à sa surface ; rien ne me vient, je ne peux pas me réfugier dans un titre ou dans un souvenir précis, il n'y a que les sons et cette façon qu'ils ont de m'atteindre avant que je sache quoi en faire.Je baisse légèrement le menton.Les mains de Luca se déplacent avec une assurance qui ne ressemble pas à celle des hommes autour des tables de négociation ; je ne vois pas de dureté dans ses gestes, seulement ce qu'ils doivent faire, la pression exacte, puis le relâchement.Je remarque des choses minuscules, un doigt qui attend une fraction de seconde, la main qui reprend sa place, ce temps qu'il laisse







