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LA FEMME QUI AIME SON ASSASSIN
LA FEMME QUI AIME SON ASSASSIN
Autor: Déesse

Chapitre 1 : Le dernier dîner

Autor: Déesse
last update Data de publicação: 2026-10-19 23:49:19

Marlène

L'odeur du thym brûlé me monte à la gorge, âcre, insistante, je retire la poêle du feu d'un geste sec et la sauce déborde sur la plaque vitrocéramique dans un crépitement rageur, une éclaboussure brune qui s'étale comme une tache de vieille peur sur le blanc impeccable, mes mains tremblent, je les essuie sur le torchon pendu à la poignée du four, ce torchon que je devrais laver, qui garde l'odeur de toutes les autres fois, de tous ces dîners où je souris en comptant les secondes, où je sers le vin en écoutant les silences de Matteo qui pèsent plus lourd que ses mots, et je touche mon lobe gauche, ce petit geste que je fais depuis l'enfance, ce frottement du pouce et de l'index sur le cartilage tiède, un tic, une ancre, quelque chose à quoi me raccrocher quand le sol se dérobe sous mes pieds, et le sol se dérobe, oui, il se dérobe depuis des semaines, depuis que j'ai trouvé ces papiers dans le tiroir du bureau, ces documents que je n'aurais jamais dû voir, que je n'aurais jamais dû photographier, que je n'aurais jamais dû imprimer et glisser dans cette enveloppe kraft que je porte contre ma hanche comme une brûlure, comme une bombe, et Matteo rentre dans vingt minutes, peut-être moins, il ne prévient jamais, il apparaît dans l'embrasure de la porte avec son sourire tranquille et ses yeux qui ne sourient pas, ses yeux qui fouillent la pièce, qui pèsent chaque objet, chaque déplacement, chaque respiration de travers, et je remue la sauce du bout du doigt, elle est trop salée, j'ajoute de l'eau, une goutte de miel, je goûte encore, ce n'est pas ça, ce ne sera jamais ça, ce dîner est une mascarade, une dernière représentation avant le rideau de fer, et je sais que je pars ce soir, que cette enveloppe dans ma poche intérieure de veste est mon billet de sortie, ma condamnation aussi peut-être, et je touche mon lobe encore une fois, ce lobe que ma mère pinçait quand j'étais petite pour me faire taire, ce lobe que Matteo mordille parfois dans le noir et qui me glace, et je pose les assiettes sur la table, deux assiettes, deux verres, deux sets de table en lin gris qui ne se froissent jamais, et je dispose les couverts avec cette précision qui m'épuise, cette précision qui est ma seule défense, ma seule façon de ne pas hurler, et la porte d'entrée claque, il est là, ses pas résonnent dans le couloir, lourds, réguliers, il pose ses clés dans la coupelle de céramique bleue, je l'entends, ce petit bruit métallique qui me noue l'estomac chaque soir, et je souris, je souris comme on serre les dents, comme on retient un cri, et il entre dans la cuisine, il m'embrasse dans le cou, ses lèvres sont froides, il sent le tabac et le cuir

— Ça sent bon

et je réponds

— Oui, c'est presque prêt

ma voix ne tremble pas, elle ne tremble jamais quand il est là, c'est après, c'est dans le noir que tout se fissure, et je sers le vin, ce rouge épais qui tourne dans le verre comme du sang, il s'assied, il déplie sa serviette, il me regarde, et dans son regard il y a quelque chose que je ne sais pas nommer, une lueur, une question, et je touche mon lobe, une fois, deux fois, et je m'assieds en face de lui, mes genoux se touchent sous la table, l'enveloppe contre ma hanche me brûle, et je commence à manger, une bouchée, deux bouchées, le goût du thym et de la peur mêlés sur ma langue, et il dit

— Tu es silencieuse ce soir

et je réponds

— Fatiguée, juste fatiguée

et il hoche la tête, il sait, il sait toujours tout, et il repose son verre, et il me regarde encore, et il dit

— Tu as quelque chose à me dire

et mon cœur s'arrête, une seconde, deux secondes, et je secoue la tête, et je touche mon lobe, et je dis

— Non, rien, pourquoi

et il hausse les épaules, il dit

— Comme ça

et le mot flotte entre nous comme une menace, et je bois une gorgée de vin, et le liquide me brûle la gorge, et je touche mon lobe encore, et le temps s'étire comme un élastique sur le point de céder, et je compte les minutes, les secondes, les battements de mon cœur qui résonnent jusque dans mes tempes, et il coupe sa viande, lentement, et il dit

— Tu sais que je te fais confiance

et je hoche la tête, et je ne peux pas parler, et il continue

— Tu sais que je n'aime pas les secrets

et je touche mon lobe, et je dis

— Je n'ai pas de secrets

et il sourit, ce sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux, et il dit

— Tant mieux

et je sens l'enveloppe contre ma hanche, et elle pèse des tonnes, et le dîner continue, et chaque bouchée est un supplice, et la nuit tombe derrière les vitres, et je sais que je ne dormirai pas.

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