Share

CHAPITRE 6

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-14 15:31:29

VILANOVA

Son regard glissa sur moi une seconde, puis s’écarta. C’était désormais sa manière de supporter ce qu’il avait fait : ne pas me regarder assez longtemps pour y voir ma condamnation.

À l’intérieur, tout respirait le luxe discret, la perfection étudiée, l’humiliation rendue belle.

Les tissus pendaient dans des nuances de blanc, d’ivoire, de perle et de crème, comme si l’on avait suspendu ici toutes les versions possibles d’une innocence que l’on vendait ensuite à prix d’or. Le parquet clair brillait. Les miroirs étaient immenses. Les couturières se déplaçaient sans bruit, avec cette grâce précise de celles qui savent qu’on leur confie les apparences destinées à apaiser les catastrophes.

Madame Valerieux vint à notre rencontre avec son sourire professionnel.

— Mademoiselle Dersis. Quel honneur.

Je faillis lui répondre qu’il y avait bien peu d’honneur dans ce qui se passait ici, mais je me tus. J’avais déjà compris que le monde raffiné dans lequel on me conduisait aujourd’hui reposait sur une seule règle : tout peut être violent, à condition de rester élégant.

— Nous avons préparé plusieurs propositions, poursuivit-elle. Mais je crois savoir que les préférences de… la famille ont déjà été transmises.

Les préférences de la famille.

Jamais les miennes.

On me conduisit dans un salon privé. Ma mère s’assit aussitôt, les mains jointes sur ses genoux. Selene se plaça près des robes comme une spectatrice choisissant le meilleur siège. Mon père, lui, resta debout près de la fenêtre, exactement comme la veille dans le salon de la maison. Comme s’il appartenait partout au camp de ceux qui annoncent, jamais à celui de ceux qui subissent.

La première robe fut apportée.

Ivoire, longue, impeccable, avec une traîne fine et un bustier si travaillé qu’il donnait l’impression d’avoir été conçu non pour une femme réelle, mais pour une figure qu’on expose. Deux couturières s’approchèrent de moi.

— Si mademoiselle veut bien…

Je faillis reculer.

Pas à cause du tissu.

À cause de tout ce qu’il signifiait.

Je me laissai pourtant faire, et ce fut peut-être cela le plus humiliant : cette sensation de sentir des mains inconnues ajuster autour de mon corps une destinée que je refusais encore en silence. On me délaça. On me rhabilla. On tira, on pinça, on épingla. Mon reflet grandissait dans le miroir à mesure que moi, intérieurement, j’avais l’impression de disparaître.

Quand enfin je me tournai vers la glace, un étrange vertige me saisit.

La robe était magnifique.

Je la détestai immédiatement.

Parce qu’elle faisait de moi exactement ce que l’on attendait : une mariée parfaite. Une image sans faille. Un visage digne au service d’une histoire qui n’était plus la mienne.

Derrière moi, Selene laissa échapper un léger souffle admiratif.

— Voilà, dit-elle. On dirait presque que tout cela a été choisi avec amour.

Je rencontrai son regard dans le miroir.

— Tu devrais écrire des condoléances. Tu as un vrai talent pour la nuance.

Elle sourit.

— Je dirais plutôt que j’ai le sens du réel.

Madame Valerieux intervint avec cette douceur artificielle qui me donnait envie de fuir.

— Peut-être pourrions-nous essayer le second modèle. Celui-ci est très noble, mais peut-être un peu… sévère.

— Sévère ? répéta Selene. Je trouve au contraire qu’il lui convient parfaitement. Cela lui donne l’air de quelqu’un que l’on offre avec cérémonie.

Ma mère tourna enfin la tête vers elle.

— Selene.

— Oh, pardonne-moi. Était-ce trop direct ?

Je vis alors quelque chose se briser un peu plus en moi. Pas à cause de Selene seule. À cause du fait que personne ne la remettait réellement à sa place. Comme si sa cruauté servait à dire tout haut ce que les autres n’osaient plus formuler.

Je retirai moi-même le voile qu’on venait de poser sur mes cheveux.

— C’est donc cela ? demandai-je en me tournant vers eux. Vous allez me regarder être habillée comme une offrande, faire semblant de parler de coupes et de dentelles, puis rentrer à la maison comme si rien de fondamental ne venait d’être détruit ?

Mon père ne bougea pas.

Ma mère baissa les yeux.

Et ce silence, encore une fois, me fit plus mal qu’une insulte.

— Regardez-moi, dis-je.

Mon père ne le fit pas.

Je sentis ma gorge se nouer.

— Est-ce seulement une dette ? Une affaire d’argent ? Une menace ? Ou y a-t-il encore quelque chose que vous me cachez ?

Madame Valerieux se raidit aussitôt, embarrassée. Les couturières cessèrent tout mouvement. Même Selene perdit un instant son sourire.

Personne ne répondit.

Je fis un pas vers mon père, traîne à la main, robe trop belle, dignité trop mince.

— Répondez-moi.

Il finit par lever les yeux.

Seulement une seconde.

Mais cela me suffit pour comprendre.

Oui.

Il y avait autre chose.

Quelque chose de plus ancien. De plus sale. De plus profond qu’un simple arrangement financier. Quelque chose qui collait à notre nom comme une faute jamais dite.

Je respirai difficilement.

— Je vois, murmurai-je.

Selene reprit alors, d’une voix douce en apparence :

— Tu ne vois encore rien, Vilanova. C’est peut-être cela le plus tragique.

Je la fixai.

Elle soutint mon regard avec un calme parfait, presque lumineux.

Ma mère se leva brusquement.

— Cela suffit pour aujourd’hui.

Mais rien ne suffisait. Rien ne pouvait suffire, parce que tout était déjà allé trop loin.

On m’aida à retirer la robe. Je me rhabillai derrière un paravent dans un silence qui me semblait plein de mains invisibles. Lorsque je ressortis, mon visage était à nouveau calme. J’avais appris depuis longtemps à remettre mes émotions derrière mes traits comme on replace un rideau devant une fenêtre.

Nous allions partir lorsqu’une jeune employée entra, tenant un plateau d’argent.

— Excusez-moi, madame, dit-elle à l’adresse de Valerieux. Cela vient d’être livré pour mademoiselle Dersis.

Mon cœur manqua un battement.

La jeune femme se tourna vers moi et tendit le plateau.

Il y reposait une enveloppe ivoire, plus épaisse que les autres, fermée d’un sceau de cire noire.

Je reconnus aussitôt l’emblème imprimé dans la cire.

Les Dravenor.

Personne ne parla.

Je tendis la main.

Et, en prenant l’enveloppe frappée du sceau noir des Dravenor, je compris que ce mariage avait déjà commencé à me poursuivre partout.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 26

    VILANOVA L'orangerie apparaissait au fond d'un jardin taillé avec une précision presque insolente. Le lieu baignait dans cette lumière blanche des fins de matinée d'hiver, où tout paraît plus noble qu'il ne l'est réellement. Les baies vitrées immenses laissaient entrer un éclat froid qui se posait sur les nappes, sur l'argent, sur les fleurs blanches dressées au centre des tables comme autant de preuves qu'ici, la pureté n'était qu'une décoration.À notre arrivée, les domestiques se déplacèrent avec cette discrétion parfaite qui caractérise les maisons où l'on a appris à rendre invisibles ceux qui servent. On me débarrassa de mon manteau. Une jeune femme au sourire impeccable annonça notre présence comme si j'étais déjà une petite souveraine promise à un règne qui ne m'avait jamais été demandé.Toutes les têtes se tournèrent vers moi.Je sentis la chose avant même de la comprendre pleinement.Le regard du monde.Pas le monde ent

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 25

    VILANOVALa veille d'un mariage devrait ressembler à une caresse du temps.Un dernier jour suspendu, fragile, presque sacré, où une femme sent encore le monde ancien lui appartenir un peu avant d'en traverser un autre. On raconte cela aux jeunes filles comme on leur raconte les saisons heureuses : avec des mots doux, des rubans, des fleurs et des mains maternelles qui tremblent d'émotion plus que de peur.Je n'eus droit à rien de tout cela.La veille de mon mariage prit la forme d'un déjeuner.Pas un déjeuner intime. Pas une réunion de femmes venues m'entourer. Non. Un déjeuner officiel, choisi avec le soin particulier que les grandes familles réservent aux violences mondaines. Tout y était beau. Tout y était calme. Tout y était pensé pour que l'on puisse me regarder longuement sans jamais appeler cela une mise en scène.L'invitation venait de madame de Bressy.Ma mère m'avait seulement dit, la veille au soir, d'une voix basse :— Il faut y aller.Elle n'avait rien ajouté.Bien sûr qu

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 24

    KAELEN—Parce que ce que vous ignorez vous met déjà en danger.—Et vous seriez donc mon unique rempart ?—Ce soir, oui.La haine revint dans son regard. Pas pure. Rien, chez elle, ne restait simple très longtemps. Même sa colère cherchait déjà les lignes de fracture derrière mes mots.—Vous voulez que je vous croie ? souffla-t-elle.—Non. Je veux que vous rentriez.Elle ferma les yeux un instant.Je crus d’abord qu’elle allait céder. Puis je compris qu’elle se retenait de trembler. Ses doigts lâchèrent enfin le sac, comme si son propre corps admettait avant son orgueil ce qu’il n’y avait plus à tenter. Elle le laissa pendre contre sa jambe avec une lassitude que je n’étais pas préparé à voir.Le vent se leva davantage. Un froid plus humide encore passa sur l’allée.Elle frissonna franchement cette fois.Je regardai son manteau. Trop fin pour

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 23

    KAELENJe fis un pas vers elle. Pas pour l’intimider. Pour qu’elle cesse de croire qu’un mensonge à elle-même suffirait à la protéger de la réalité.—Vous sortiriez du domaine. Vous atteindriez la route. Vous gagneriez peut-être la gare, ou une ville où votre nom vous contraindrait encore à vous cacher jusqu’à ce qu’il finisse par vous trahir. Vous n’avez pas assez d’argent pour tenir durablement sans aide. Pas de relais sûr. Pas de structure. Vous partiriez avec votre peur, votre colère et l’illusion qu’un simple éloignement géographique peut suffire à défaire ce qui a déjà été enclenché.Elle me regarda avec une intensité presque violente.—Vous me surveillez donc assez pour connaître jusqu’à ce que je n’ai pas.—Je n’ai pas besoin de vous surveiller pour lire ce que votre situation permet.—Vous savez tout, alors.—Non.Ma réponse partit plus vite que prévu.Cela la

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 22

    KAELEN Je n’aime pas les scènes. Ni les cris. Ni les supplications. Ni ces démonstrations de désespoir qui donnent aux événements une théâtralité inutile. La plupart du temps, quand les gens pensent assister à un moment décisif, ils ne voient en réalité que le débordement de ce qui a déjà été décidé bien avant eux. Les vraies bascules sont silencieuses. Elles ont lieu dans un bureau fermé, sur une page signée, dans une mémoire que l’on croyait contenue, ou à l’instant précis où l’on comprend que l’autre ira jusqu’au bout de sa fuite si personne ne l’arrête. Quand j’avais fait poster cette voiture près de l’allée latérale, je ne cherchais pas à tendre un piège. Je corrigeais une probabilité. Il aurait été naïf de croire que Vilanova attendrait docilement le jour du mariage comme on attend un train annoncé depuis trop longtemps. Sa résistance n’était pas une humeur. C’était une str

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 21

    VILANOVAPuis je la vis.Une voiture noire, stationnée dans l'ombre au-delà des ifs, moteur éteint, invisible depuis les fenêtres principales. Elle semblait attendre là depuis longtemps. Non pas comme un hasard. Comme une certitude.Je m'arrêtai net.Tout mon corps se glaça.Pendant une seconde, mon esprit refusa de comprendre. Il chercha une explication absurde, un chauffeur, une livraison, un passage quelconque. Mais au fond, avant même que je l'admette, je savais.On m'avait anticipée.Ma fuite n'avait pas seulement été prévue.Elle avait été attendue.Un vertige violent me saisit. Je voulus reculer, courir dans l'autre sens, retrouver la maison, me cacher, mentir, nier. Mes jambes refusèrent de m'obéir. J'étais clouée au sol par cette panique blanche qui vous fait soudain comprendre que même votre désespoir n'était pas assez secret pour vous appartenir.La portière avant

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status