ログインVILANOVA
Il y a des souvenirs qui ne reviennent pas comme des images.Ils reviennent comme une gêne.Une sensation de déjà-vu sans décor précis. Une phrase que l'on croit avoir oubliée et qui, soudain, reprend dans la mémoire une couleur plus sombre. Un visage aperçu autrefois cent fois sans qu'on comprenne, sur le moment, pourquoi il nous mettait mal à l'aise ou nous attirait un peu trop de silence.Rafael appartenait à cette catégorie.Je n'avaiVILANOVA Il y a des souvenirs qui ne reviennent pas comme des images.Ils reviennent comme une gêne.Une sensation de déjà-vu sans décor précis. Une phrase que l'on croit avoir oubliée et qui, soudain, reprend dans la mémoire une couleur plus sombre. Un visage aperçu autrefois cent fois sans qu'on comprenne, sur le moment, pourquoi il nous mettait mal à l'aise ou nous attirait un peu trop de silence.Rafael appartenait à cette catégorie.Je n'avais pas pensé à lui depuis des années avec une véritable attention. Son nom avait reparu dans ma tête par la faute de Selene, comme tout ce qu'elle touchait finit par revenir : non pas propre, jamais, mais déformé juste assez pour forcer à regarder. Sur le moment, j'avais rejeté son insinuation avec mépris. Je n'avais aucune envie de lui offrir la satisfaction de voir qu'elle pouvait encore faire remonter quelque chose en moi d'aussi ancien, d'aussi mal classé.Mais depuis, malgré moi, le
KAELEN Je laissai ma main tomber à plat sur le dossier du fauteuil voisin.— Tu m'accuses de quoi, exactement ?— De retard.Le mot me frappa de plein fouet.— Tu crois pouvoir encore contenir l'ordre des révélations. Tu crois que la vérité doit sortir selon ton rythme parce que tu t'es persuadé qu'en la dosant tu la rendrais plus supportable. C'est une erreur. Ce qui la rend aujourd'hui insupportable, ce n'est pas qu'elle remonte. C'est qu'elle remonte ailleurs que par toi.Je serrai les dents.— Très bien. Alors puisque tu vois si clair, dis-moi qui accélère.Elle détourna légèrement le regard vers la photographie. Ce geste, chez elle, valait déjà aveu d'importance.— Plusieurs mains ont intérêt à ce que Vilanova comprenne trop tôt certaines choses et trop mal certaines autres.— Noms.— Tu n'en auras pas ce soir.Je sentis monter en moi ce type de violence très dangereux,
KAELENIl existe des colères qu'on peut employer.On les prend, on les aiguise, on les dirige vers une cible utile, et elles font le travail. Elles coupent net. Elles rétablissent les distances. Elles permettent à un homme de garder le visage froid tout en donnant aux autres la mesure exacte de ce qu'il ne tolérera pas.Puis il existe les autres.Celles qui ne servent à rien parce qu'elles ne visent plus un adversaire extérieur, mais un point de faille à l'intérieur de la maison même. Celles-là sont plus dangereuses. Pas parce qu'elles sont plus violentes. Parce qu'elles vous obligent à reconnaître que le désordre ne vient plus du dehors seul, mais des murs que vous croyiez encore capables de le contenir.C'est dans cet état-là que j'allai trouver ma mère.Je sortais des appartements de Vilanova. J'y laissais derrière moi un feuillet jauni, un nom, une mention incomplète sur un enfant déplacé avant l'aube, et le sentiment de plus
VILANOVA Non.Je rapprochai la lampe.Sous le prénom et la date, une autre mention apparaissait. Plus difficile à lire, l'encre étant plus pâle, le coin du papier plus usé. Je déchiffrai lentement. Une partie manquait, arrachée avec le reste du document. Mais ce qui subsistait suffisait déjà à me faire comprendre que je ne tenais pas entre les mains un souvenir sans portée.Ce n'était pas un simple nom conservé.C'était une annotation liée à un événement.Une naissance.Ou un passage.Ou un transfert.Le mot exact m'échappait encore parce que la moitié de la phrase avait disparu, mais le sens, lui, montait déjà en moi comme une évidence empoisonnée.Je pris une grande inspiration.Puis je recommençai depuis le début, plus lentement, comme si en lisant mieux j'allais réussir à garder mon calme.AureliaUne date.Puis quelques mots dispersés.Un terme presque effacé qui évoqu
VILANOVA Il me ramena jusqu'à mes appartements sans me toucher. Je ne sais pas pourquoi ce détail m'a frappée avec autant de force. Peut-être parce qu'entre Kaelen et moi, tout semblait désormais reposer sur cette frontière étrange : il n'avait pas besoin de poser la main sur moi pour me déplacer. Sa voix suffisait. Son regard aussi. Sa colère, surtout, lorsqu'elle se tenait froide au lieu d'éclater. Je marchais devant lui dans les couloirs du domaine avec le papier serré dans ma main et l'impression de porter, en même temps, une preuve et une blessure. Il n'essaya pas de me le reprendre. Ce fut peut-être cela, au fond, le plus troublant. Comme s'il savait déjà que ce feuillet ne pouvait plus être ôté de moi sans provoquer quelque chose de pire encore. Comme s'il avait compris qu'à partir du moment où j'avais vu le nom d'Aurelia surgir seul, entier, au fond d'un tiroir oublié, il ne s'agissait plus d'un simp
KAELEN Vilanova se tenait près du vieux classeur, un feuillet jauni dans la main.Elle se retourna aussitôt en m'entendant.Je la vis d'abord comme une silhouette prise sur le fait : robe sombre, cheveux défaits, genoux encore un peu marqués par la poussière du tiroir qu'elle avait forcé, regard plus brillant qu'à l'ordinaire sous l'effet de l'adrénaline. Puis je vis autre chose. Le papier. Le nom que je pouvais presque deviner de là où j'étais. L'intensité de son visage. Et, derrière tout cela, cette impression de plus en plus insupportable qu'elle avançait au milieu du passé comme si le passé lui-même, décidément, se souvenait de son corps.Je refermai doucement la porte derrière moi.Pas de bruit.Je ne hausse jamais la voix quand la situation devient réellement grave.— Donnez-moi ça, dis-je.Elle jeta un coup d'œil au papier, puis releva les yeux vers moi.— Non.Une réponse simple. Sans
KAELEN Je ralentis près de la première bifurcation.Devant nous, les jardins intérieurs s'ouvraient en plusieurs directions : la terrasse basse vers les ifs, le petit cloître de roses blanches, l'allée droite menant aux cuisines anciennes, et, plus loin, presque hors de vue, la
KAELEN Je n'ai jamais cru aux disparitions désordonnées.Les gens fuient rarement au hasard. Même lorsqu'ils croient agir dans la panique, ils obéissent presque toujours à quelque chose de plus structuré qu'eux : une peur précise, un souvenir, une piste, un lieu mental vers leq
VILANOVA Je suis restée une seconde immobile sur le seuil. Devant moi, les jardins anciens s'étendaient dans une obscurité que la lune ne suffisait pas à blanchir tout à fait. Les allées de gravier, les cyprès, les massifs taillés avec une discipline presque funèbre, et, plus loin, ce q
VILANOVA Je n'ai pas fui le domaine.Pas cette nuit-là.Je n'ai pas cherché la grande grille, ni les voitures, ni la route, ni même cette illusion de liberté qui m'avait poussée, autrefois, à vouloir quitter la maison de mon père avant l'aube. Je savais déjà ce que vaut une fuite lorsqu'elle ne re







