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CHAPITRE 3

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-09 04:14:48

KAELEN

Il existe des silences qui reposent.

Et puis il y a ceux qui commandent.

Le mien appartenait à la seconde catégorie.

Dans mon bureau, personne ne parlait plus que nécessaire. Ni les hommes qui entraient pour déposer des dossiers, ni les domestiques chargés du service, ni même les rares visiteurs admis à franchir cette porte sans autorisation préalable. Ce n’était pas une règle que j’avais énoncée à voix haute. Je n’en avais jamais eu besoin. Certaines exigences s’imposent d’elles-mêmes lorsqu’on a cessé depuis longtemps d’offrir au monde le luxe de ses hésitations.

Je me tenais debout devant la grande baie vitrée, les mains derrière le dos, tandis que la pluie assombrissait les jardins du domaine. Le parc s’étendait sous le ciel bas comme une terre sous surveillance : allées rectilignes, statues noircies par l’humidité, lignes d’ifs taillées avec une précision presque militaire. Rien ne dépassait. Rien ne débordait. J’avais bâti ma vie sur cette idée simple : ce qui reste à sa place ne menace pas l’ordre.

Pourtant, depuis quelques jours, un déplacement infime s’était produit.

Rien de visible pour les autres. Rien que je n’aurais pu nier si l’on m’avait interrogé. Mais je le sentais. Dans ma manière de relire certains documents. Dans la brièveté de mon sommeil. Dans cette irritation sourde qui apparaissait dès que le nom des Dersis surgissait dans une conversation.

Vilanova Dersis.

Je n’aimais pas laisser un nom s’installer trop longtemps dans mon esprit. Les noms deviennent des visages. Les visages deviennent des failles. Et les failles coûtent cher.

Je quittai la fenêtre et rejoignis mon bureau. Le cuir sombre du fauteuil n’avait pas encore gardé la chaleur de mon corps lorsque l’on frappa deux fois à la porte.

— Entrez.

Lysandre entra sans empressement.

Il était de ces hommes qui comprennent très tôt que le charme n’est pas un ornement, mais une arme de déplacement. Tout, chez lui, semblait toujours légèrement plus souple que nécessaire : le sourire, la démarche, la voix, la façon de boutonner une manchette comme si le monde entier n’était qu’un théâtre où il refusait la lourdeur. Les gens comme lui ont souvent l’air de ne croire à rien. C’est faux. Ils croient au déséquilibre. Ils s’en nourrissent.

Il referma la porte derrière lui et s’approcha du bureau sans demander la permission de s’asseoir. Il me connaissait assez pour savoir que je l’aurais autorisé, et assez pour comprendre que je remarquerais malgré tout l’impolitesse.

— Les Dersis ont confirmé l’heure, dit-il. Dix-neuf heures.

J’ouvris le dossier posé devant moi sans baisser réellement les yeux vers les pages.

— Je sais.

— J’imagine que ce soir ne relève pas exactement du dîner de courtoisie.

— Cela dépend de la définition qu’on donne à la courtoisie.

Un coin de sa bouche se releva.

— Chez toi, elle a toujours un parfum de menace.

— C’est une interprétation commode.

Lysandre se servit un verre sans y avoir été invité. Je le laissai faire. Il prit appui contre le meuble voisin et me regarda un instant en silence. Il savait attendre le moment précis où une phrase cessait d’être anodine pour devenir utile.

— Tu pourrais encore choisir une autre voie.

Je relevai enfin les yeux vers lui.

— Non.

— Tu pourrais, corrigea-t-il avec calme. Tu refuses simplement de le faire.

Je laissai le silence s’installer entre nous. Avec Lysandre, les mots inutiles sont une perte de temps. Il ne s’offusquait ni de mes réticences, ni de mes refus. C’était précisément pour cela qu’il demeurait l’un des rares hommes encore admis à me parler franchement.

— Les Dersis sont déjà à genoux, reprit-il. Tu as obtenu ce que tu voulais d’eux depuis des mois. Ce mariage n’est plus une nécessité stratégique. Alors dis-moi au moins qu’il s’agit d’autre chose.

Je repoussai lentement un papier du bout des doigts.

— Il s’agit d’autre chose.

Son regard se fixa sur moi.

— Voilà enfin une phrase sincère.

Je ne répondis pas tout de suite.

Le feu discret dans l’âtre ne faisait presque aucun bruit. La pluie, elle, poursuivait sa chute obstinée sur les vitres. Dans un monde moins ordonné, un homme aurait peut-être pris ce genre de journée pour un avertissement. Je ne croyais pas aux avertissements. Seulement aux conséquences.

— Les Dersis ne sont pas seulement faibles, dis-je enfin. Ils mentent depuis trop longtemps.

— Cela ne les distingue pas beaucoup des autres familles de notre monde.

— Leur mensonge ne concerne pas que l’argent.

Lysandre tourna légèrement le verre entre ses doigts.

— Non. Je m’en doutais.

— Alors évite de me faire perdre du temps avec des hypothèses que tu as déjà dépassées.

Il inclina la tête avec cette élégance insolente qui, chez un autre, m’aurait fatigué depuis longtemps.

— Très bien. Formulons les choses autrement. Cette femme… Vilanova… tu ne l’épouses ni pour son nom, ni pour sa dot, ni pour les apparences. Donc soit elle ouvre une porte, soit elle ferme une tombe.

Je soutins son regard sans ciller.

Il eut un silence plus long.

Puis il souffla presque :

— Je vois.

Non. Il ne voyait pas tout. Personne ne voyait tout. Pas encore.

Je me levai et me dirigeai vers le petit meuble latéral où l’on avait déposé le dossier principal des Dersis. Je l’ouvris avec lenteur. Les actes, les engagements bancaires, les traces de transferts, les renoncements signés, les concessions humiliantes : tout cela existait, bien sûr. C’était la surface. La part visible et respectable d’une opération qui ne l’était pas.

Sous la dernière chemise cartonnée se trouvait une enveloppe plus mince.

Je l’en sortis.

Lysandre ne bougea pas, mais je sentis son attention se resserrer.

À l’intérieur, il n’y avait qu’une photographie.

Je la connaissais déjà. Je l’avais regardée plus longtemps que je ne l’aurais admis devant qui que ce soit.

Je la posai devant moi.

Le portrait de Vilanova avait été pris sans excès de mise en scène, ce qui le rendait plus dangereux encore. Pas de bijou agressif. Pas de sourire travaillé. Pas cette prétention mondaine qui déforme les visages des jeunes femmes élevées pour séduire les regards utiles. Elle se tenait droite, vêtue de clair, presque immobile, avec cette réserve particulière de ceux qui ont appris très tôt à ne pas offrir plus qu’on ne leur demande.

Son visage n’était pas d’une beauté docile.

Il y avait dans ses traits quelque chose de net, d’intact, une forme de distance qui empêchait qu’on la réduise trop vite à ce qu’elle semblait être. Ses yeux surtout retenaient l’attention plus qu’il n’aurait fallu.

Des yeux capables de silence.

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