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CHAPITRE 2

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-09 04:07:44

VILANOVA

— Alors dites-le-moi.

— Je ne peux pas.

Je le regardai sans le reconnaître.

— Non, rectifiai-je. Vous ne voulez pas.

Ses mâchoires se contractèrent.

Pendant une seconde, j’aperçus en lui l’homme d’affaires, celui qui impose, qui tranche, qui n’explique pas. Mais cette façade ne tenait plus complètement. Quelque chose, sous sa maîtrise, vacillait.

— Tu crois que cela m’est facile ? demanda-t-il d’une voix sourde.

— Je crois que si cela vous déchirait autant que vous le dites, vous auriez trouvé un autre moyen.

Il ferma les yeux un bref instant. Ce simple mouvement me troubla. Mon père ne montrait jamais sa fatigue. Jamais.

Je détournai le regard vers la fenêtre pour reprendre contenance. Mon reflet me parut étranger dans la vitre : pâle, immobile, les épaules droites comme si l’éducation pouvait encore tenir lieu de protection.

— Qui est-ce ? demandai-je enfin.

Je l’entendis inspirer.

— Kaelen Dravenor.

Le nom tomba entre nous comme une condamnation.

Pendant une seconde, je ne sentis plus mes jambes. Je m’appuyai discrètement au bord du fauteuil le plus proche pour ne pas chanceler. J’avais entendu ce nom toute ma vie, comme on entend parler des tempêtes qui frappent d’autres côtes que les nôtres : avec une distance prudente, mêlée de fascination et de méfiance.

Kaelen Dravenor.

Le Diable Noir.

Même ceux qui l’admiraient ne prononçaient jamais son nom avec légèreté.

On parlait de lui à demi-voix, dans les réceptions, derrière les éventails et les verres de cristal. On disait qu’il faisait tomber des hommes sans hausser le ton. Qu’il réglait les dettes comme d’autres règlent des comptes. Qu’aucune faiblesse ne survivait longtemps près de lui. On disait aussi qu’il ne pardonnait pas.

Et c’était cet homme-là que l’on voulait me donner pour mari.

Non.

Pas me donner.

Me livrer.

— C’est absurde, soufflai-je.

— Non.

Je tournai vivement la tête vers mon père.

— C’est monstrueux.

— C’est nécessaire.

— Pour qui ?

Cette fois, il répondit sans détour :

— Pour notre famille.

Je ris encore. Un rire sec, douloureux, qui me surprit moi-même.

— Bien sûr. Toujours la famille.

J’avançai jusqu’à la cheminée. La chaleur mourante me caressa à peine les doigts.

— Et moi, dans tout cela ? demandai-je sans me retourner. Que devient ma vie ? Mon avis ? Mon consentement ?

— Vilanova—

— Ai-je seulement été mentionnée autrement que comme un nom utile ?

Le silence derrière moi me donna la réponse.

Je me retournai lentement.

— Vous m’avez échangée.

Il se raidit.

— Je n’accepte pas ce mot.

— Pourtant c’est le bon.

J’avais l’impression que chaque phrase me séparait un peu plus de cette maison, de cet homme, de ce que j’avais encore la naïveté d’appeler ma place.

— Vous m’avez échangée contre votre sécurité, vos accords, vos fautes ou vos peurs. Je ne sais pas encore lesquelles, mais cela reviendra au même.

— Fais attention à ce que tu dis.

— Pourquoi ? Vous craignez encore le scandale ? Il me semble qu’à ce stade, nous avons déjà dépassé la décence.

Mon père fit un pas vers moi.

— Tu ignores les risques.

— Alors dites-les-moi !

Cette fois, ma voix se brisa.

Pas de façon théâtrale. Juste assez pour m’humilier devant lui.

Je respirai profondément, refusant de baisser les yeux.

— Dites-moi pourquoi il faut que j’épouse cet homme.

Il resta immobile.

Puis il dit quelque chose que je n’étais pas prête à entendre :

— Parce que s’il ne t’épouse pas, il nous détruit.

Le silence qui suivit fut pire que tout le reste.

Je le fixai, incapable de parler.

Il avait fini par le dire.

Pas l’essentiel. Pas la vérité entière. Mais suffisamment pour arracher le voile.

Ce mariage n’était pas une alliance.

C’était un prix à payer.

Je sentis ma colère se déplacer. Elle ne s’éteignait pas ; elle se densifiait. Elle devenait plus froide, plus nette.

— Donc vous avez peur de lui.

Mon père ne répondit pas.

Et pour la première fois de ma vie, je vis clairement la réponse dans ses yeux avant de l’entendre dans ses mots.

Oui.

Il avait peur.

Pas une peur vague, mondaine, exagérée par les rumeurs. Une peur réelle. Une peur d’homme acculé. Une peur qui va jusqu’au silence, jusqu’au compromis, jusqu’à offrir sa propre fille à ce qu’il redoute.

Je reculai d’un pas.

Cette vision me troubla davantage que le nom de Kaelen lui-même.

Car si mon père avait peur, alors tout cela dépassait ce que j’avais imaginé.

— Je refuse, dis-je malgré tout.

Les mots sortirent de moi comme un dernier sursaut de dignité.

— Tu ne peux pas.

— Je peux.

— Non.

— Je ne l’épouserai pas.

Je voulus que ma voix soit ferme. Elle le fut. Mais à l’intérieur, quelque chose commençait déjà à comprendre l’étendue du piège.

Il me regarda longuement.

Il y avait dans ses traits une fatigue écrasée, un désespoir retenu, et quelque chose d’autre encore que je n’aurais jamais pensé voir chez lui : de la pitié.

Pas pour lui.

Pour moi.

Ce fut cela, plus que tout, qui me glaça.

— Vilanova, dit-il enfin, plus bas, presque d’une voix que je ne lui connaissais pas, ce n’est plus une question de volonté.

Je secouai la tête.

— Vous vous trompez. Il y a toujours une volonté. Il y a ceux qui imposent et ceux qui cèdent. Vous avez choisi votre camp.

Ses lèvres se serrèrent. Je venais de le blesser, je le savais. Une partie de moi en éprouva encore de la peine. L’autre, plus neuve, plus lucide, n’avait plus assez de douceur pour s’en excuser.

Je m’approchai de la table et pris l’enveloppe. Le papier était épais, presque luxueux. Mon prénom y était calligraphié avec une élégance glaciale.

Je n’eus pas besoin de l’ouvrir pour savoir qu’elle venait de lui.

De Kaelen Dravenor.

Je passai mon pouce sur le sceau noir.

Puis je relevai les yeux vers mon père.

— Quand ?

Il resta silencieux quelques secondes.

J’eus le temps d’entendre la pluie, le bois qui craque, le battement lourd de mon propre cœur.

Puis il répondit.

D’une voix si blanche qu’elle semblait déjà appartenir à un homme vaincu :

— Il sera ici ce soir.

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