LOGINUn après-midi, je reçois un appel de Sophie, mon amie d'enfance, celle à qui Richard avait parlé de ma prétendue dépression. Nous ne nous sommes pas parlé depuis des semaines, et sa voix est hésitante, pleine de précautions.
— Camille ? C'est Sophie. Je... je voulais prendre de tes nouvelles. On m'a dit que tu avais fait un scandale à l'anniversaire de ta belle-mère.
— Qui te l
Je me tourne vers lui. Son visage est éclairé par le tableau de bord, par les phares des voitures qui arrivent en face, par les lumières des stations-service qui défilent.— Je pensais à ce qu'elle aurait vu, dit-il. Si elle avait été là. Elle aurait vu Sophie donner la main à Antonia. Elle aurait vu la mer. Elle aurait vu tout ça.— Oui.— Elle aurait aimé ça.— Oui.— Elle aurait aimé que Sophie aille voir la mer de Newport. Elle aurait aimé qu'Antonia lui montre les coquillages. Elle aurait aimé tout ça.— Oui.Il se tait un moment, puis il ajoute :— Elle me manque.— Je sais.— Même après tout ce temps. Même avec Sophie. Même avec toi. Elle me manque.— Je sais.— C'est bizarre, non ? D'aimer que
Julian pose la main sur mon épaule.— Camille.— Oui.— Regarde.— Je regarde.— C'est ma sœur.— Oui.— Elle n'a jamais eu d'enfant.— Je sais.— Elle n'a jamais pu.— Je sais.— Et là, elle est en train de montrer la mer à ma fille.Je ne dis rien.Je regarde la scène par la fenêtre. La mer grise, la pelouse verte, la vieille femme en robe de lin clair, la petite fille en robe bleue. Le vent qui soulève leurs cheveux. La lumière de juin qui descend sur elles comme une main posée, comme une bénédiction, comme quelque chose qui a attendu des décennies pour arriver.Antonia se baisse, lentement, avec peine, et ramasse quelque chose dans l'herbe. Un coquillage, peut-être, une pierre, une brindille, un morceau de ce monde qui existe au bo
Nous écrivons une lettre simple, une lettre de quatre lignes, pour dire que Sophie voudrait voir la mer de Newport, et que si Antonia est d'accord, nous pourrions passer un après-midi au début de l'été. Julian écrit la lettre à la main, dans son bureau, avec son stylo plume noir, et je le regarde écrire, je regarde sa main former les lettres avec cette application qu'il met dans tout ce qui concerne sa sœur, comme si chaque mot devait être pesé, mesuré, contrôlé, comme s'il n'avait pas le droit à l'erreur, comme s'il n'avait pas le droit à l'improvisation, comme si cette lettre de quatre lignes était le document le plus important de sa vie.La réponse arrive trois jours plus tard.Une carte. Encore une carte. L'écriture est la même, cette écriture penchée de femme de soixante-quinze ans qui a toujours écrit des car
CamilleElle a quatre ans quand elle demande, pour la première fois, à voir la mer.Pas la mer de Cape Cod, qu'elle connaît depuis toujours, qu'elle a vue chaque été depuis sa naissance, qu'elle a apprivoisée par petites vagues, par marées douces, par plages de sable fin où Julian lui a appris à marcher pieds nus, où elle a construit des châteaux de sable qui s'effondraient dans l'écume, où elle a appris à reconnaître les mouettes et à courir après les crabes minuscules qui disparaissaient dans des trous parfaitement ronds creusés dans le sable mouillé. Non. Elle demande à voir la mer de Newport, la mer de la maison de sa tante, la mer dont elle a vu des photos dans un livre que Julian lui a montré un soir, un livre sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, avec des images de falaises, de rochers, de phares,
CamilleUn an passe.Un an pendant lequel Sophie apprend à sourire, puis à rire, puis à tenir sa tête, puis à s'asseoir, puis à ramper à travers l'appartement en poussant un petit cri de conquête à chaque mètre parcouru, puis à se relever contre les jambes d'une table basse, puis à marcher trois pas hésitants un dimanche après-midi de novembre en s'accrochant à mon index tendu, trois pas qui sont plus qu'un progrès moteur, trois pas qui sont une entrée dans le monde, une entrée dans la verticalité, une entrée dans tout ce que l'espèce humaine a mis des millions d'années à conquérir et que Sophie vient de conquérir en une après-midi.Un an pendant lequel Julian et moi apprenons à être trois. Nous apprenons à ne plus dormir. Nous apprenons à redor
CamilleLe 25 décembre, nous sommes tous les trois dans le salon.Sophie a dix-huit jours.Nous n'avons décoré ni sapin ni bougies ni guirlande. Nous n'avons acheté aucun cadeau. Nous n'avons pas préparé de repas de fête. Nous avons simplement fait ce que nous faisons chaque jour : Sophie a mangé, Sophie a dormi, Sophie a été changée, Sophie a pleuré une fois pour une raison que nous n'avons pas comprise, Sophie s'est rendormie sur le ventre de Julian dans le canapé, dans cette position de confiance totale qui est devenue sa préférée, le ventre de son père comme un matelas vivant, chaud et calme.À dix-huit heures, Étienne, Léa, l'aînée et la petite dernière viennent dîner. Léa apporte une dinde. Étienne apporte une bouteille. L'aînée apporte trois dess







