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CHAPITRE 1.
LE POINT DE VUE DE NAOMIE
Je vais vous dire quelque chose que personne dans ce métier n'ose admettre.
On finit par aimer le contrôle.
Pas la scène. Pas l'argent — enfin, si, l'argent aussi, mais c'est une autre histoire. Je parle du contrôle. Cette sensation précise, presque physique, d'avoir le pouvoir absolu sur ce que ressent quelqu'un sans qu'il puisse rien y faire. Les hommes entrent dans ce club avec leur argent, leur costume, leur nom, leurs certitudes. Et en l'espace de trois minutes de musique, tout ça fond. Ils redeviennent simples. Prévisibles. Lisibles.
C'est ma drogue à moi.
Je m'appelle Naomie. J'ai vingt-six ans. J'ai abandonné des études de droit en troisième année pour des raisons que je n'explique à personne. Et depuis quatre ans, je gagne ma vie dans un club privé du huitième arrondissement de Paris qui s'appelle L'Aparté ce nom ridicule que les clients adorent parce qu'il leur donne l'impression d'être dans un secret.
Tout le monde aime croire qu'il est dans un secret.
Cette nuit-là — la nuit où tout a commencé, même si je ne le savais pas encore — j'aurais dû rentrer. J'avais fait mes deux sets. Mes pieds me brûlaient. J'avais un fond de migraine derrière l'œil droit qui menaçait depuis le milieu de la soirée. La nuit dehors était froide, nette, et mon lit m'attendait avec la patience silencieuse des choses inanimées qui ne vous déçoivent jamais.
Serge m'a interceptée dans le couloir.
Serge cent kilos, mains comme des battoirs, regard de comptable m'a interceptée avec cette façon qu'il a de poser une main sur votre épaule juste assez longtemps pour que vous compreniez que vous n'avez pas vraiment le choix.
— La douze, il demande une privée. Il veut toi.
— Je finis à minuit, Serge.
— Il est minuit cinq.
Je l'ai regardé. Il a soutenu mon regard avec le calme de quelqu'un qui sait déjà comment ça va finir.
— Triple tarif, a-t-il ajouté.
J'ai fermé les yeux une demi-seconde. Dans le noir de mes paupières, j'ai vu le relevé de compte que j'avais évité d'ouvrir depuis une semaine. Les médicaments de ma mère. Le loyer du mois suivant qui allait tomber dans onze jours.
— Une heure, ai-je dit. Pas une de plus.
Je suis retournée dans la loge refaire mon maquillage.
Le fond de teint. Le trait d'eye-liner que je fais depuis tellement longtemps que ma main ne tremble plus. Le rouge à lèvres — bordeaux profond, presque brun, la couleur que j'ai choisie parce qu'elle dit ne t'approche pas tout en disant autre chose que je préfère ne pas nommer.
Dans le miroir, j'ai vu Cora se glisser derrière moi. Cora trente ans, cheveux courts teints en blanc, le genre de beauté frontale et sans excuse qui met les gens mal à l'aise.
— C'est lui ? elle a dit.
— Probablement.
— Il t'a regardée tout le show, Naomie. Sans bouger. Sans même commander à boire. T'as vu un homme faire ça, toi, depuis que tu travailles ici ?
J'avais vu. Bien sûr que j'avais vu.
Sur scène, je ne regarde personne c'est ma règle, ma protection, ma façon de rester entière dans un endroit qui mange les femmes qui s'attachent. Mais je perçois. Je perçois les regards comme on perçoit la chaleur ou le froid. Et ce regard-là, depuis la table du fond, avait une texture différente.
Pas du désir brut du moins, pas seulement. Quelque chose de plus posé. De plus patient.
Les hommes patients me méfiaient davantage que les impatients.
— C'est mon boulot, ai-je répondu à Cora. Je gère.
Elle a haussé une épaule, ce qui chez elle valait un discours.
— T'as toujours tout géré. C'est pas pour ça que tout va toujours bien.
Je n'ai pas répondu. J'ai remis le capuchon sur mon rouge à lèvres, lissé ma robe noire, courte, une matière qui captait la lumière sans en donner trop et je suis sortie.
Le salon privé numéro trois.
C'est le plus petit du club, et paradoxalement le plus demandé. Murs tendus de velours bordeaux, lumière ambrée et basse, un fauteuil large face à une surface dégagée qui fait office de scène improvisée. Pas de miroirs c'est moi qui ai demandé ça à Serge, il y a deux ans. Les miroirs changent la dynamique. Quand les hommes se voient dans le reflet, ils reprennent conscience d'eux-mêmes. Je préfère qu'ils n'aient nulle part où regarder qu'en face.
J'ai posé la main sur la poignée.
Trois respirations — lente, lente, lente. Pas par nervosité. Par habitude. Comme un acteur qui entre en scène. On ne pousse pas cette porte en étant soi-même. On pousse cette porte en étant Naomie la version calibrée, maîtrisée, intouchable.
J'ai ouvert.
Il était debout.
C'est la première chose qui m'a frappée les clients n'attendent jamais debout. Ils s'installent, ils s'étalent, ils occupent l'espace avec la décontraction de ceux qui ont l'habitude qu'on vienne à eux. Lui était debout, face à la petite fenêtre dépolie, les mains dans les poches de son pantalon. Pas croisées sur la poitrine dans les poches. Ce détail m'a semblé important sans que je puisse dire pourquoi.
Quand il s'est retourné, j'ai pris une fraction de seconde de plus que d'habitude pour ajuster.
La quarantaine peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, ce genre d'homme brouille les pistes. Grand, une tête de plus que moi même avec mes talons, ce qui était assez rare pour que je le remarque. La carrure large mais pas excessive le corps de quelqu'un qui ne va pas à la salle de sport pour le plaisir mais parce que l'énergie accumulée doit bien sortir quelque part. Le costume était sombre, anthracite, d'une coupe irréprochable qui ne cherchait pas à impressionner parce qu'elle n'en avait pas besoin.
Mais c'est le visage qui posait problème.
Mâchoire haute et nette. Front large. Une cicatrice fine au-dessus du sourcil gauche — ancienne, bien intégrée, le genre qu'on n'essaie plus de cacher parce qu'on a décidé, un jour, qu'elle faisait partie du paysage. Les yeux sombres, d'un brun qui tirait vers le noir dans cette lumière ambrée. Et dans ces yeux — là était le problème — pas ce que j'avais l'habitude de lire.
Pas de l'impatience. Pas de la convoitise mal dissimulée. Pas cet attendrissement humide des hommes qui confondent une danse privée avec de l'intimité réelle.
De la concentration.
— Bonsoir, ai-je dit.
Ma voix le registre que je réserve à ces pièces. Légèrement plus grave que d'habitude. Posée. Sans chaleur excessive mais sans froideur non plus. Le point d'équilibre exact entre l'accueil et la distance.
Bonsoir, a-t-il répondu.
Une voix basse. Pas travaillée — naturelle. Le genre de voix qui n'a pas besoin de se forcer pour remplir l'espace.
Je me suis avancée lentement, avec cette démarche que j'ai mise des mois à construire pas la séduction caricaturale de celles qui débutent et pensent que tout est dans le déhanché, mais quelque chose de plus subtil. Quelque chose qui dit je suis là, et tu n'en reviendras pas, et ça sera exactement ce que tu mérites.
— On ne se connaît pas, ai-je dit en m'arrêtant à distance calculée. Vous avez un prénom ?
Un silence. Court, mais suffisant pour que je comprenne qu'il n'était pas du genre à répondre par réflexe.
— Roméo, a-t-il dit.
J'ai failli sourire. Vraiment. Parce que ce prénom était une absurdité magnifique pour un homme comme lui — trop romantique, trop chargé, trop grand — et en même temps, dans cette lumière, avec ce visage, il ne sonnait pas faux. Il sonnait comme quelque chose qu'on lui avait donné très longtemps avant qu'il devienne ce qu'il était, et qu'il avait décidé de porter quand même, sans s'en excuser.
— Roméo, ai-je répété.
— Vous trouvez ça drôle.
— Je trouve ça... inattendu.
— Les choses inattendues vous dérangent ?
— Non. Elles me rendent prudente.
Il s'est retourné depuis la baie vitrée. M'a regardée — et dans ce regard, pour la première fois depuis que je le connaissais, quelque chose qui ressemblait à de la difficulté. Pas de l'hésitation — Roméo n'hésitait pas. Mais une difficulté réelle, celle de quelqu'un qui sait que ce qu'il va dire va changer quelque chose d'irréversible.— Je n'aurais pas voulu officialiser notre union dans le mensonge, a-t-il dit.— Dans le mensonge.— Oui.J'ai posé mes mains à plat sur mes genoux.— Continue.— L'autre soir. Le contrat. — Il a fait une pause. — Tu l'as bien lu avant de signer ?La question m'a légèrement surprise — sa forme, son timing.— Oui, ai-je dit. Je l'ai lu.— Rappelle-moi les clauses principales. Celles que tu as retenues.Je l'ai regardé. Ce n'était pas un test condescendant — quelque chose dans sa façon de demander disait qu'il avait besoin d'entendre ce que j'avais compris. Pour savoir exactement où nous en étions.— Mariage légal, durée dix-huit mois, ai-je dit. Résiden
LE POINT DE VUE DE ROMÉO Naomie me regardait.Je ne respirais pas.Je réalise que c'est une expression qu'on utilise je ne respirais pas sans toujours la mesurer vraiment. Là, c'était exact. Mon corps avait suspendu cette fonction-là pendant les secondes qui ont suivi.Elle me regardait avec cette expression — cette expression que je n'avais jamais vue sur son visage.Pas le regard professionnel. Pas le regard évaluatif. Pas le sourire retenu de quelqu'un qui contrôle la situation.Quelque chose d'ouvert.Quelque chose qui ressemblait, dangereusement, à ce que je venais de dire moi-même.Et puis elle a dit :— Oui.Un mot.Une syllabe.Posée dans ce silence de salle retenue avec la même qualité directe que tout ce qu'elle disait — sans fioriture, sans performance, avec cette simplicité des choses vraies qui n'ont pas besoin d'être habillées.Oui.Quelque chose s'est passé dans ma poitrine.Je ne vais pas chercher le mot exact — il n'en existe probablement pas un seul qui soit suffisa
La salle de réunion avait été transformée pour l'occasion — une table dressée, des lumières différentes, ces détails qui changent l'atmosphère d'un espace sans qu'on puisse pointer exactement ce qui a changé.Douze personnes autour de la table.Les membres seniors du conseil. Lefèvre. Quelques directeurs que je connaissais depuis des années. Des visages qui portaient chacun à leur façon le poids du groupe Renoir — cet héritage commun, cette responsabilité collective.Naomie à côté de moi.Je l'avais sentie évaluer la salle en arrivant — ce réflexe qu'elle avait, cette cartographie instantanée des espaces et des gens, que j'avais appris à reconnaître comme sa façon naturelle d'entrer quelque part. Les épaules droites. Le regard direct. Cette façon d'occuper l'espace sans le revendiquer — qui était, je le savais maintenant, bien plus difficile à tenir qu'elle ne le rendait visible.Le dîner avait commencé.Les conversations — professionnelles d'abord, ce que ces dîners produisaient touj
LE POINT DE VUE DE ROMÉOJ'ai commandé la bague un mardi matin.Pas sur un coup de tête — ou plutôt si, mais le genre de coup de tête qui a été préparé pendant longtemps sans qu'on l'admette. Le genre de décision qu'on prend en une seconde parce que les semaines précédentes l'avaient déjà prise sans qu'on le sache.Le joaillier était rue de la Paix. Un homme d'une soixantaine d'années, discret, avec cette façon de présenter les choses sans pression — sans ce regard des vendeurs qui calculent la commission pendant qu'ils parlent. Il m'avait montré plusieurs pièces. Je les avais regardées.Et j'avais choisi.Pas la plus grande. Pas la plus spectaculaire. Pas celle qui cherchait à impressionner.Un diamant solitaire — taille coussin, monture en or blanc, sobre, net, avec cette façon d'exister sans avoir besoin de déclaration autour.Quelque chose qui lui ressemblait.Le joaillier avait souri — ce sourire de quelqu'un qui reconnaît un homme qui sait ce qu'il cherche.— Pour une femme part
La vendeuse — une femme d'une cinquantaine d'années avec cette élégance naturelle des gens qui travaillent depuis longtemps avec du beau et ont fini par l'incorporer — avait écouté sans intervenir.Puis elle avait dit :— J'ai peut-être quelque chose.Elle avait disparu dans l'arrière-boutique.Jazz et moi avions attendu — Jazz en faisant le tour des portants une dernière fois, moi debout au milieu de la boutique avec ce sentiment étrange de quelqu'un qui réalise progressivement où elle est et pourquoi.La vendeuse est revenue avec une housse.Elle l'a ouverte lentement.Et j'ai vu la robe.Je ne vais pas décrire la robe en termes techniques parce que je ne les ai pas — je ne suis pas couturière, je ne sais pas les noms des coupes et des matières avec la précision de quelqu'un du métier.Je vais dire ce que j'ai vu.Du blanc cassé — presque ivoire, avec cette chaleur que le blanc pur n'a pas. Une coupe qui commençait aux épaules — pas de bretelles fines, des épaules couvertes mais lég
CHAPITRE 28LE POINT DE VUE DE NAOMIE Jazz est arrivée à dix-neuf heures avec une bouteille de vin rouge qu'elle tenait par le col comme un trophée et cette façon d'entrer dans un espace n'importe quel espace comme si elle y avait toujours eu sa place.Elle s'est arrêtée dans l'entrée.A regardé le couloir. Le parquet clair. La lumière. La hauteur des plafonds.— Naomie.— Quoi.— C'est chez toi ça.— C'est chez nous. Temporairement.— Temporairement. — Elle a répété le mot avec ce ton qu'elle avait quand elle trouvait quelque chose à la fois exact et complètement à côté. — Naomie. Il y a des moulures au plafond.— Je sais.— Des vraies moulures. Pas du polyuréthane. Des vraies.— Jazz.— Je dis juste.Elle est entrée — a posé sa veste, sa bouteille, son sac, avec cette aisance de quelqu'un qui s'approprie un endroit en trente secondes. A tourné sur elle-même dans le salon en regardant tout.— J'aurais dû accepter sa proposition moi, a-t-elle dit.— Tu m'as dit de rappeler.— J'aurai







