Se connecterEléni
Le jour se lève, pâle et timide, sur une mer apaisée. Les vagues, épuisées par leur furie, ne sont plus que de douces lèches sur le rocher. Le silence dans la villa est aussi lourd que les draps de soie qui m’enserrent.
Je suis étendue dans mon lit, les yeux grands ouverts, fixant le plafond. Mon corps est un champ de bataille meurtri. Chaque muscle, chaque nerf, crie le souvenir de la nuit. De ses mains. De sa bouche. De l’abandon total, déchirant, dont je porte la marque indélébile.
Je me suis donnée à lui.
Pas par la force. Pas par la peur pour Nikos. Mais parce que mon propre désir, cette bête que j’avais enfermée au plus profond de moi, a brisé ses chaînes et m’a trahie. Dans la bibliothèque, après ce baiser qui a tout pulvérisé, il n’a pas eu à me porter. Je l’ai suivi. J’ai marché jusqu’à sa chambre, un sanctuaire de marbre noir et de bois sombre, sentant son regard brûler mon dos.
Et là, sous la lueur d’une seule lampe, tandis que les derniers grondements de la tempête mouraient au-dehors, je me suis offerte. Il a dénoué mon peignoir avec une lenteur ritualistique, ses doigts traçant le chemin que ses yeux avaient déjà parcouru mille fois. Et quand ma peau nue a rencontré l’air froid, puis la chaleur brûlante de la sienne, je n’ai pas reculé. Je me suis arc-boutée contre lui, muette, les yeux secs, brûlant de cette flamme qu’il avait allumée et que je laissais enfin me consumer.
C’était brutal et tendre, possessif et libérateur. Une conquête et une capitulation simultanées. Un silence hurlant, seulement brisé par le son de notre souffle et le craquement du lit. Il a pris ce qu’il voulait, et j’ai donné ce que je ne savais même pas posséder. Quand la vague finale m’a emportée, un cri étouffé s’est échappé de mes lèvres. Un cri de défaite. Un cri de victoire. Un cri qui appartenait à une autre femme.
Il ne m’a pas serrée dans ses bras après. Il s’est relevé, un spectre pâle et magnifique dans la pénombre, et m’a regardée comme on regarde une œuvre achevée.
— Maintenant, tu es à moi, avait-il murmuré, sa voix plus rauque que jamais.
Puis il était parti, me laissant seule dans les draps froissés, couverte de l’odeur de son corps et de notre péché.
Un bruit à la porte me fait sursauter. Ce n’est pas lui. C’est Daphné. Elle porte un plateau de petit-déjeuner, son visage est une masque de pierre polie. Elle pose le plateau sur la table de chevet sans un mot. Ses yeux effleurent les vêtements du soir dernier, abandonnés sur le sol comme des dépouilles.
— Maître Markos a dû partir tôt pour affaires, annonce-t-elle d’une voix neutre. Il a dit que vous deviez vous reposer.
Le message est clair. L’affaire est conclue. La proie a été consommée. La routine reprend.
Une colère froide naît soudain en moi, balayant la honte et la confusion. Il pense que c’est fini ? Qu’en me possédant, il a gagné ? Il a eu mon corps. Il a peut-être même eu un fragment de mon âme dans ce moment de folie partagée. Mais il ne m’a pas eue, moi. Eléni Petrakis, la femme qui tient le Kyrios.
Je repousse les draps et me lève. Mon corps me rappelle violemment chaque instant de la nuit, mais je serre les dents. Je marche jusqu’à la salle de bain et je me regarde dans le miroir. Mes yeux sont cernés, mais une lueur nouvelle y brûle. Une lueur de défi. Une lueur de guerre.
Il a cru que cette nuit était la fin. La fin de ma résistance.
Il se trompe.
C’en était le commencement.
Je prends une douche brûlante, comme pour laver son parfum, son toucher, le goût de lui sur ma peau. Mais je sais qu’il est en moi, maintenant. Comme un virus. Comme un poison. Je ne peux plus l’expulser. Alors, je vais devoir l’apprivoiser. L’utiliser.
Je sors de la douche, enveloppée dans une serviette. Je croise mon regard dans le miroir.
— Tu es à moi, ai-je murmuré à mon reflet, répétant ses mots.
Mais sur mes lèvres, ils ont un goût différent. Ce n’est pas une soumission. C’est une reprise de possession.
Il veut un soleil qu’il peut canaliser ? Qu’il prenne garde à ne pas se brûler.
La bataille a changé. Les règles viennent d’être réécrites. Et c’est moi, parmi les cendres de ma reddition, qui tiens désormais la plume.
LéandrosHuit heures sonnent au vieux cartel du hall, des notes graves qui se propagent dans la maison comme un glas. Le son résonne dans mes os, dans le silence de la salle à manger. La table est dressée pour deux, une nappe de lin immaculée, de l’argent et du cristal qui captent la lumière tamisée des bougeoirs. Un spectacle de normalité criante. Une parodie d’intimité.Je suis debout près de la cheminée, un verre de whisky à la main que je n’ai pas touché. Je fixe les flammes qui dansent derrière la grille. Elles me rappellent autre chose. L’éclat dans ses yeux quand elle dessinait. Le tremblement de sa peau sous mes lèvres.Toute l’après-midi a été un supplice d’attente calculée. J’ai donné des ordres à Daphné. Des ordres précis. « La robe de soie bleu nuit. Celle qui est dans l’armoire de la chambre verte. Apportez-la à Mademoiselle Eléni. Et qu’elle se prépare pour le dîner. » Pas une demande. Une directive. Une étape de plus dans le rituel que je suis en train de créer.Les pas
LéandrosElle a terminé le dessin. Ou plutôt, elle a cessé de bouger la main, laissant le fusain suspendu au-dessus d’un papier maintenant noirci, strié, vivant. Le résultat est une tempête. Ce n’est pas un portrait, c’est une cartographie de la tension. On y voit l’ombre d’un homme, mais aussi la cage qui l’entoure, les barreaux qui pourraient être des traits de lumière ou des chaînes. On y voit le désir, aussi net qu’une lame. On y voit la peur.Elle ne me regarde plus. Ses yeux sont rivés sur sa création, comme si elle venait de mettre au monde une bête qu’elle ne reconnaît pas. Son souffle est court, haletant. Elle a les bras croisés sur son torse, se tenant elle-même, les doigts crispés sur ses épaules. Elle a l’air d’avoir couru un marathon. Ou d’avoir survécu à un naufrage.Le silence est revenu, mais il est différent. Avant, il était chargé d’attente. Maintenant, il est saturé de ce qui a été dit. De ce qui a été révélé. Les mots que j’ai prononcés flottent encore dans l’air,
LéandrosLe temps n’existe plus, réduit à l’intervalle entre le son du fusain et le silence qui le suit. Elle dessine. Je pose. Mais c’est une pose en mouvement, chargée d’une électricité presque audible. Son regard, cet outil implacable, trace des lignes sur ma peau bien avant que sa main ne les imprime sur le papier. Chaque trait qu’elle esquisse, je le ressens comme un effleurement physique, une griffure délicate.Je vois ses yeux se poser sur mes lèvres. Je retiens mon souffle, laissant une tension différente modeler mon visage. Ses doigts bougent, le fusain gratte, capturant cette bouche fermée, ce désir contenu. Elle descend le long de mon cou. Je sens mes muscles se contracter sous l’inspection, je tends légèrement la tête en arrière, offrant la ligne de ma gorge. Le bruit du papier devient plus rapide, plus fébrile. Elle capture cette vulnérabilité offerte.Puis son regard tombe sur ma main, celle posée à quelques centimètres d’elle sur le bord du tabouret. Elle étudie la vein
LéandrosL’aube a laissé place à une matinée froide et cristalline. Je ne dors pas. Je n’ai pas dormi. Le désir est un serpent de braise enroulé autour de ma colonne vertébrale. Je descends, le rituel du petit-déjeuner est un leurre. Le journal est un fouillis de signes sans sens, le café un prétexte pour sentir la chaleur du bol contre ma paume et imaginer la sienne.Je monte.La porte de l’atelier est entrouverte. Un rai de lumière découpe la pénombre du couloir. Je m’arrête sur le seuil. Je la vole, ce moment où elle ne sait pas encore que je suis là.Elle est penchée sur le chevalet, le dos arqué dans une concentration absolue. Le vieux t-shirt a remonté, dévoilant un lambeau de peau lombaire, la naissance de sa colonne vertébrale. Un frisson primitif me parcourt. Ses cheveux échappés du chignon caressent sa nuque. Le silence n’est brisé que par le frottement rageur du fusain sur le papier. Elle est à la fois profondément ici et totalement ailleurs. Dans un monde que j’ai autorisé
LéandrosLa nuit est un vide bruissant. Le manoir dort, ou fait semblant. Moi, je veille, prisonnier d’une cellule dont les murs sont faits de son souvenir. Le whisky ne fait qu’attiser le feu au lieu de l’éteindre.Toute la nuit, je pense à elle.Je pense à cette trace de fusain sur sa joue, un stigmate de création que j’ai eu envie d’effacer du pouce. Non pour la nettoyer, mais pour la sentir, cette poussière de carbone mêlée à la chaleur de sa peau. Sa peau… Une surface que je n’ai jamais touchée, sinon par violence ou par nécessité. Je l’imagine sous mes paumes. Non pas la fermeté d’un otage, mais la chaleur vivante d’un corps qui s’abandonne. Je la veux courbée sur une toile, oui, mais je la veux aussi courbée sous moi, son souffle se mêlant au mien, ses doigts tachés de couleur s’accrochant à mes épaules.Ses lèvres. Ces lèvres qui ont prononcé un « merci » déchirant. Je les imagine s’entrouvrant, non pour parler, non pour avaler un médicament ou un affront, mais sous la pressio
LéandrosLe vendredi arrive, chargé d’une tension exquise. Je l’observe depuis mon bureau, à travers les écrans discrets. Elle est prête depuis une heure, tournant en rond dans le hall, une esquisse d’agitation nerveuse qu’elle tente de comprimer. Elle porte les vêtements simples que Daphné a disposés , un pantalon de lin, un chemisier , mais une lumière différente est en elle. C’est la lumière de l’attente, du projet. Ma création prend forme.Dimitrios me fait un signe de tête depuis le périmètre. Fidèle, silencieux, une extension de ma volonté. Il est l’émissaire parfait : impassible, il ne lui offrira ni complicité ni conversation, seulement le cadre de fer de mes conditions.Je descends, non pour lui parler, mais pour être vu. Pour être le dernier visage qu’elle aperçoit avant de partir vers son supposé rêve.Elle sursaute en me voyant apparaître dans l’embrasure. Ses doigts se crispent sur le sac à dessin neuf que Daphné lui a remis.— Profite bien de ton cours, Eléni.Je lance ce







