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LES JOURS TRANSLUCIDES
LES JOURS TRANSLUCIDES
Author: Mafiel

L’exposition

Author: Mafiel
last update publish date: 2025-12-07 23:28:12

La galerie Duret donnait sur la chaussée, pareille à un trou de lumière dans le gris du mois de novembre.

Derrière les larges fenêtres, les images donnaient l'impression de flotter, encadré de lumière claire, accrochées là où même le vacarme de la rue ne parvenait pas.

Camille restait là, pas loin du buffet, avec son verre vin à la main. Elle regardait les gens passer d’un tableau à un autre, presque comme s’ils tournaient les pages d’un souvenir qui n’était pas le leur.

Elle connaissait chaque cliché, chaque nuance de lumière, chaque grain d’argent. Du moins, elle le croyait.

Depuis trois semaines, elle survit tendue comme avant l’annonce d'une nouvelle grave.

Un vernissage, pour elle, restait un test honnête : là où ses rêves prenaient forme, se montraient, souvent sans être saisis.

Le galeriste, Paul Duret, se déplaçait entre les groupes de clients potentiels, un sourire bien rodé aux lèvres.

Il avait opté pour un nom : Les jours translucides.

Camille n’a rien dit. Ça lui a semblé beau, flou, doux même. En fait, ça l’a calmée.

Elle tournait la tête quand un murmure attira son attention.

Deux dames venaient de s’immobiliser face à une impression qui lui était inconnue.

Un coin brouillé par la brume, l’eau figée en surface, des branches minces qui griffent le gris du haut.

Plus bas, on trouvait la signature : C. Delmas.

Camille a plissé le front.

Ce n'était pas son style, ni sont éclairage habituel. Bien trop froid, un peu lointain.

Et pourtant… un truc était à elle.

Un truc qui passe vite, une sensation bizarre, comme un déjà vu : l'odeur d’un marais calme, le son d’un oiseau qui crie, une brise tiède sur sa peau humide.

Elle avança pas à pas, puis laissa glisser son verre sur la table.

La légende indiquait : “Les jours translucides – Série I, 1998”.

Elle u un petit rire, l'air surprise.

En 1998, elle en avait dix ans. Elle n’avait pas encore de caméra, ni appareil photo du tout à l’époque.

– C'est superbe, lâcha une voix dans son dos.

Paul Duret, content, arrivait tout juste à ses côtés.

– J'étais certain que t'accepterais de l'inclure. Cette image colle parfaitement au tout. T'as déniché une vraie perle, Camille. La mémoire, les absences, cette lumière en attente... Y’a tout dedans.

Elle resta muette.

Ses mains frémissaient à peine, un léger flottement qu'elle tentait d'occulter en bloquant son souffle.

– Paul, lança-t-elle tout bas, cette image… je ne l'ai pas fait.

Il esquissa un léger sourire, mal à l’aise.

– En fait… t’as tout oublié ?

– Non. Je n’ai jamais vu cet endroit.

Il a haussé les épaules, comme pour calmer le jeu.

– T’as sans doute oublié. Des fois, il arrive aux artistes, que les idées filent entre les doigts. Un vieux boulot peut-être ? Ou une photo dénichée dans le fond d’un tiroir ?

Camille a remué la tête.

- C'est pas moi. Mais bon...

Elle s’interrompit.

Une forme floue se montrait sur l’image, toute petite près de l’eau.

Une petite fille porte un manteau pâle, les bras tendus, comme pour attirer une présence invisible. les bras ouverts, comme si elle appelait quelque chose hors du cadre.

Ses mains s’ouvrent vers le vide, presque en prière. Le tissu flotte doucement autour d’elle, léger. Aucun bruit ne vient troubler cet instant suspendu.

Un frisson lui courut le long du dos.

Elle sentit, tout d’un coup, que l’enfant posait les yeux sur elle - comme si le temps n’existait pas, comme si le brouillard ne cachait rien.

La nuit avança entre des échanges flous et des rictus figés.

Elle signa des catalogues, répondit aux compliments, rit même parfois. Mais ses yeux revenaient sans cesse vers cette image, posé tout au fond de la pièce, là où la clarté semblait presque tendre.

Elle restait accrochée malgré tout.

Une fois que la galerie eut fini de se vider, elle demeura isolée devant l’impression.

La petite avait l'air mieux soignée maintenant.

Camille eut envie de lui parler, de lui demander d’où elle venait.

Mais le calme n’a pas bougé, aussi calme que la surface du lac.

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