FAZER LOGINLe jour suivant, la clarté matinale filtrait par les carreaux de son appartement, pareille à un passé indécis d'entrée.
Camille avait à peine fermé l’œil. L’eau du lac restait gravée sous ses yeux, lourde, tel un souvenir flou. Elle était là, telle une pensée qui traîne. Pas moyen de l’effacer vite. Elle s'est levée, a mis de l'eau à chauffer, sans vraiment y penser. Son logement, normalement bien rangé, paraissait bizarre aujourd’hui. Tout semblait un peu de travers : les photos accrochées, la machine à café, ou encore le bruit constant de l'horloge. On aurait dit qu’un truc, doucement, s’était décalé dans l’ombre. Sans bruit. Sur la table, le dépliant de l’expo traînait ouvert sur la photo du lac. Elle l’observa longuement. La petite fille se tenait là, toute petite, presque perdue dans le brouillard. Penchant la tête, Camille a vu comme une ombre flotter sur l’eau - un autre visage, presque flou, pile sous la surface. Elle attrapa son pc, puis ouvrit le fichier sur le disque dur où elle stockait ses séries d'images. Pas la moindre ombre des « Jours translucides ». Elle a fouillé les dossiers, puis aussi les disques de secours, ensuite des vieilles cartes de stockage. Rien. Elle a téléphoné à la galerie. Le standard redirige l'appel vers Paul Duret, seulement il était occupé par un rendez-vous. Une aide, gentille mais tête en l’air, lui a répondu : - Ouais, les photos de la série I ? Elles viennent d’arriver depuis ton email classique, en qualité max. — Impossible. - Oui, oui, je vois toujours la marque de votre message. C'est bien vous… ou alors une autre personne avec vos accès. Camille a eu une boule dans la gorge tout à coup. - Tu pourrais m'envoyer ce message par mail, stp ? — Bien sûr. Un peu après, le mail est arrivé. Expéditeur : c.delmas.photo@g***l.com Objet : Les jours translucides – collection entière Date : il y a deux mois. Le mot avait un petit ajout : > “Voici la série finalisée. Merci de la traiter avec discrétion. Ces images comptent beaucoup pour moi.” — C. Camille fixe l’écran. La manière d'écrire, la structure des phrases, jusqu’à la façon de placer les signes - tout rappelait sa manière habituelle. Elle ne se souvenait pourtant pas d’avoir écrit ces mots. Elle a jeté un coup d'œil à la corbeille, puis aux brouillons, ensuite aux connexions. Rien d’anormal. Il n’y avait pas eu d’intrusion visible sur son compte. Pendant un bon bout de temps, elle est restée figée, les yeux rivés sur l’image - une plage norvégienne prise par beau temps. Elle s'est mise à penser qu'elle flanchait peut-être doucement. Ce dernier temps, elle bossait énormément sans s’arrêter, avec des nuits courtes et presque rien à manger. Un doute subsiste : un moment inventé qu’elle aurait oublié exprès ? C'était dur à croire, mais elle y pensait quand même. Elle se connaissait trop bien pour oublier un projet entier. En début d’après-midi, elle prit la route vers la galerie pour retrouver Paul. Chaque fois qu’elle prend le métro, elle a envie de vomir. Dans le wagon, les reflets dans les vitres se superposent aux visages réels, déformant les traits. Camille aperçut d’un coup l’ombre vague de la petite, juste derrière son propre reflet. Elle a fermé les paupières, puis les a vite rouvertes. Plus rien. Paul la reçut calmement, comme d’habitude. - Salut Camille ! Juste à temps, je pensais justement te téléphoner. L’expo démarre super fort. La presse adore ça. - On doit discuter, lança-t-elle. Ils se sont posés dans son bureau, entourés de maquettes de catalogues, et des cadres étaient accrochés aux murs. Camille lui tend la feuille avec l’e-mail dessus, accompagné des données cachées du document. Paul souleva un peu les sourcils. - C’est ton adresse, ton style, ta signature. Tout concorde, Rien ne cloche là-dedans. - Je comprends. Mais en vrai, ce n'est pas moi. - Tu insinues que quelqu’un s’est fait passer pour toi afin de te renvoyer tes images ? - Peut-être bien. Sinon, tout me paraît flou maintenant. Paul l’observa un moment, avant de pousser un soupir. - Camille, tu en fais vraiment trop. On s’était dit quelque chose là-dessus. Ce boulot te ronge de l’intérieur. - C'est autre chose, Paul. Regarde ce dessin. Elle attrapa son portable, ouvrit l’image du lac. - Ce coin... j'ai l'impression de le reconnaître. Pourtant, aucune idée d'où ça vient. Paul a levé les épaules sans rien dire. - Tu préfères que j'enlève la série ? - Non, pas pour l’instant, dit-elle au bout d’un moment. - J’aimerais simplement savoir de quel endroit elle arrive. Quittant l'exposition, il pleuvait déjà - une bruine discrète mais têtue. Camille a marché pendant des heures en pleine rue, sans parapluie avec elle, au point que ses habits ont fini par coller à sa peau. Elle avait un drôle de nœud dans le ventre, une nervosité mêlée à de l’excitation. Comme si, derrière cette confusion, quelque chose l’attendait - une réalité pas encore dévoilée. En rentrant, elle a rallumé son pc. Elle zoome sur l’image, point par point, elle finit par voir, sous l’eau, une forme qui ressemble à quelqu’un. Une ombre. Presque une présence. Elle sauvegarda le document, puis change son nom : origine _01.jpg. Puis elle éteint la lumière, reste là sans bouger, les yeux rivés à l'écran vide. Dehors, la pluie continuait de tomber, sans fin, un peu calmante. Mais en elle, quelque chose avait craqué tout d’un coup.La journée avait commencé sous un ciel pâle et frais.Dans la cuisine, le café tiédissait doucement dans sa tasse, mis de côté.Camille regardait le meuble nu, les mains crispées sur le canard en plastique.La discussion d’hier repassait sans arrêt dans son esprit : “Ce n’était pas ta faute.”Ces paroles, elle n'arrivait pas à les supporter.Pas sans comprendre.Louise arriva, bien habillée, comme si de rien n'était.- Tu es resté éveillé toute la nuit ?- Non.- Tu n’as qu'à sortir un peu. L'air du lac, ça t'aiderait.Camille leva les yeux vers elle.- Pourquoi tu m’as menti ?Louise soupira.- Ce n’était pas un mensonge. C’était une protection.- Une protection contre quoi ?- Contre toi-même.- Non, Louise. Contre la vérité.Elles se regardèrent longuement, l’une debout, l’autre assise.Un silence dense, coupant.Louise finit par détourner le regard.- Tu
Le jour d’après, l’eau paraissait tranquille, presque trop.Un léger brouillard flottait toujours au bord de l’eau, pareil à un voile posé sur la terre.Camille se tenait sur la terrasse, emmitouflée dans un châle.Dans la lumière du matin, le canard en plastique bleu qu’elle avait trouvé la veille paraissait presque inoffensif.Mais au fond, elle sentait bien que ce n’était pas le cas.Louise n'était toujours pas revenue.Camille avait passé la nuit à tourner en rond dans la maison, incapable de dormir.Un bruit sec dans le bois lui donnait l'impression d'être observé, sans voir qui.Vers dix heures, elle a fait un choix : elle devait retrouver le père de Léonie.Sa maison était située loin du village, tout au fond d’un sentier couvert de mauvaises herbes.Une bâtisse étroite, aux volets clos, comme un visage fermé.Elle frappa, plusieurs fois, sans réponse.Puis une voix rauque, hésitante, répondit de l’intérieur
Depuis la veille, un orage rôdait sur Saint-Orlac.Le ciel s’était chargé d’une lumière jaune, presque maladive, qui faisait vibrer la surface du lac comme une peau vivante.Camille n’avait presque pas dormi.La cassette tournait en boucle dans son esprit — cette voix, ce cri, ce nom : Léonie.Le matin, elle a pris la voiture de Louise pour aller au village.Les rues restaient vides, vu que les rues étaient désertes, les vitrines closes.Saint-Orlac respirait à peine, coincé entre hier et demain.Au bout de la ruelle principale, elle trouva la bibliothèque municipale, un bâtiment aux murs fissurés qui sentait la pierre humide et la poussière.Une dame d’environ soixante ans, petite taille, portait des lunettes rondes. Elle releva les yeux depuis sa table de travail.- Bonjour. - Bonjour. Je cherche des archives locales… anciennes. Fin des années 90.- De quoi tu parles ? Camille hésite. - incidents… arrivés près du lac.Elle l’a regardée un moment, après quoi elle a poussé un peti
La brise avait changé pendant la nuit.Quand Camille a tiré les volets, le lac semblait vert foncé, traversé par des petites vagues fines.Le ciel, de son côté, ne bougeait pas, telle une pause avant l’averse.Un dimanche. Ce type de journée où l’horloge ralentit, sans but précis ni fin claire.Elle est descendue au salon, toujours prise par sa lassitude.Louise avait posé un petit mot là, sur la table> “Je suis allée au marché. Revient avant midi - il va pleuvoir.”Camille resta un moment à observer l’écriture, régulière, ferme. Puis son regard glissa vers la boîte en bois, toujours là sur la table, posée à côté du carnet bleu.Quelque chose, dans sa présence muette, l’appelait encore.Elle la vida entièrement, cherchant un nouvel indice, un signe.Et sous le double fond — qu’elle ne remarqua qu’en soulevant la doublure de velours — elle découvrit un petit objet rectangulaire, couvert de poussière.Une cassette audio.Sur l’étiquette, à moitié effacée, on pouvait lire :> “Été 199
La nuit avait été blanche.Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores.Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin.En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours.Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents.Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler.Elle prit une décision sans rien dire.Elle allait rester.Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas.Une parole donnée sans vraiment le savoir.Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac.Louise l’a vue dehors, occupée à
La nuit avait été blanche.Un léger brouillard flottait toujours au-dessus du lac, pareil à un air doux collé à la surface.Dans la maison, tout était calme.Camille a marché doucement vers la cuisine, elle a mis en route la bouilloire, mais n’attendit pas qu’elle sifflé.Elle fixa la table, là où traînait toujours l’écrin en bois, légèrement ouvert, pareil à une blessure au milieu du décor.Elle s’assit, tira la boîte vers elle, et sortit son contenu avec précaution. Des photos, puis des lettres froissées, aussi un cahier d’écolier habillé de tissu bleu fané.Son nom apparaît griffonné, presque timide : Camille D.Elle l’ouvrit.Les premières pages étaient remplies de dessins naïfs — des maisons, des arbres, un grand cercle qui ressemblait à un soleil.Mais en avançant dans les pages, les lignes devenaient tendues, presque lourdes.Les maisons voyaient leurs toitures s’envoler, les arbres se tordaient dans tous les sens, puis au bout d’un moment, tout n’était que inondation.De l’eau







