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Le Premier Doute

Author: Mafiel
last update publish date: 2025-12-08 14:00:06

Le jour suivant, la clarté matinale filtrait par les carreaux de son appartement, pareille à un passé indécis d'entrée.

Camille avait à peine fermé l’œil.

L’eau du lac restait gravée sous ses yeux, lourde, tel un souvenir flou. Elle était là, telle une pensée qui traîne. Pas moyen de l’effacer vite.

Elle s'est levée, a mis de l'eau à chauffer, sans vraiment y penser.

Son logement, normalement bien rangé, paraissait bizarre aujourd’hui.

Tout semblait un peu de travers : les photos accrochées, la machine à café, ou encore le bruit constant de l'horloge.

On aurait dit qu’un truc, doucement, s’était décalé dans l’ombre. Sans bruit.

Sur la table, le dépliant de l’expo traînait ouvert sur la photo du lac.

Elle l’observa longuement.

La petite fille se tenait là, toute petite, presque perdue dans le brouillard.

Penchant la tête, Camille a vu comme une ombre flotter sur l’eau - un autre visage, presque flou, pile sous la surface.

Elle attrapa son pc, puis ouvrit le fichier sur le disque dur où elle stockait ses séries d'images.

Pas la moindre ombre des « Jours translucides ».

Elle a fouillé les dossiers, puis aussi les disques de secours, ensuite des vieilles cartes de stockage.

Rien.

Elle a téléphoné à la galerie.

Le standard redirige l'appel vers Paul Duret, seulement il était occupé par un rendez-vous.

Une aide, gentille mais tête en l’air, lui a répondu :

- Ouais, les photos de la série I ? Elles viennent d’arriver depuis ton email classique, en qualité max.

— Impossible.

- Oui, oui, je vois toujours la marque de votre message. C'est bien vous… ou alors une autre personne avec vos accès.

Camille a eu une boule dans la gorge tout à coup.

- Tu pourrais m'envoyer ce message par mail, stp ?

— Bien sûr.

Un peu après, le mail est arrivé.

Expéditeur : c.delmas.photo@g***l.com

Objet : Les jours translucides – collection entière

Date : il y a deux mois.

Le mot avait un petit ajout :

> “Voici la série finalisée. Merci de la traiter avec discrétion. Ces images comptent beaucoup pour moi.”

— C.

Camille fixe l’écran.

La manière d'écrire, la structure des phrases, jusqu’à la façon de placer les signes - tout rappelait sa manière habituelle.

Elle ne se souvenait pourtant pas d’avoir écrit ces mots.

Elle a jeté un coup d'œil à la corbeille, puis aux brouillons, ensuite aux connexions.

Rien d’anormal.

Il n’y avait pas eu d’intrusion visible sur son compte.

Pendant un bon bout de temps, elle est restée figée, les yeux rivés sur l’image - une plage norvégienne prise par beau temps.

Elle s'est mise à penser qu'elle flanchait peut-être doucement.

Ce dernier temps, elle bossait énormément sans s’arrêter, avec des nuits courtes et presque rien à manger.

Un doute subsiste : un moment inventé qu’elle aurait oublié exprès ?

C'était dur à croire, mais elle y pensait quand même.

Elle se connaissait trop bien pour oublier un projet entier.

En début d’après-midi, elle prit la route vers la galerie pour retrouver Paul.

Chaque fois qu’elle prend le métro, elle a envie de vomir.

Dans le wagon, les reflets dans les vitres se superposent aux visages réels, déformant les traits.

Camille aperçut d’un coup l’ombre vague de la petite, juste derrière son propre reflet.

Elle a fermé les paupières, puis les a vite rouvertes.

Plus rien.

Paul la reçut calmement, comme d’habitude.

- Salut Camille ! Juste à temps, je pensais justement te téléphoner. L’expo démarre super fort. La presse adore ça.

- On doit discuter, lança-t-elle.

Ils se sont posés dans son bureau, entourés de maquettes de catalogues, et des cadres étaient accrochés aux murs.

Camille lui tend la feuille avec l’e-mail dessus, accompagné des données cachées du document.

Paul souleva un peu les sourcils.

- C’est ton adresse, ton style, ta signature. Tout concorde, Rien ne cloche là-dedans.

- Je comprends. Mais en vrai, ce n'est pas moi.

- Tu insinues que quelqu’un s’est fait passer pour toi afin de te renvoyer tes images ?

- Peut-être bien. Sinon, tout me paraît flou maintenant.

Paul l’observa un moment, avant de pousser un soupir.

- Camille, tu en fais vraiment trop. On s’était dit quelque chose là-dessus. Ce boulot te ronge de l’intérieur.

- C'est autre chose, Paul. Regarde ce dessin.

Elle attrapa son portable, ouvrit l’image du lac.

- Ce coin... j'ai l'impression de le reconnaître. Pourtant, aucune idée d'où ça vient.

Paul a levé les épaules sans rien dire.

- Tu préfères que j'enlève la série ?

- Non, pas pour l’instant, dit-elle au bout d’un moment.

- J’aimerais simplement savoir de quel endroit elle arrive.

Quittant l'exposition, il pleuvait déjà - une bruine discrète mais têtue.

Camille a marché pendant des heures en pleine rue, sans parapluie avec elle, au point que ses habits ont fini par coller à sa peau.

Elle avait un drôle de nœud dans le ventre, une nervosité mêlée à de l’excitation.

Comme si, derrière cette confusion, quelque chose l’attendait - une réalité pas encore dévoilée.

En rentrant, elle a rallumé son pc.

Elle zoome sur l’image, point par point, elle finit par voir, sous l’eau, une forme qui ressemble à quelqu’un.

Une ombre.

Presque une présence.

Elle sauvegarda le document, puis change son nom : origine _01.jpg.

Puis elle éteint la lumière, reste là sans bouger, les yeux rivés à l'écran vide.

Dehors, la pluie continuait de tomber, sans fin, un peu calmante.

Mais en elle, quelque chose avait craqué tout d’un coup.

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