FAZER LOGINLa pluie s'était arrêtée en dans la nuit, pourtant le matin ramenait une atmosphère moite.
Camille ouvrit les fenêtres pour chasser l’odeur de sommeil et de poussière. La ville restait calme : les murs renvoient des éclats du jour, pendant que le sol brillait dans une clarté douce. Un matin pareil à ceux qu’elle préférait - discret, flou, léger. Mais maintenant, tout semble secoué par un léger tremblement, presque comme si la terre attendait avant de bouger. Elle posa une tasse de café sur le bureau, près de l'écran, puis elle redémarre l’ordi pour revoir l’image du lac. L’image est apparue petit à petit, morcelée en carrés flous, puis elle s’est remise au clair. Elle est restée un bon moment à la regarder, sans bouger, presque en espérant qu’un truc sorte de là. C’était un décor tranquille : une étendue d’eau terne, des arbres çà et là sur le rivage, puis cette brume qui flottait tout au loin. Pourtant, ce dessin la captivait d’une drôle de manière. Elle avait beau se répéter qu’elle ne l’avait jamais prise, pourtant quelque chose en elle doutait quand même. Il y avait un truc dans la façon dont la lumière touchait l’eau du lac, qui semblait déjà vue. Une attitude en photo qu'elle identifie, même sans y penser vraiment. Elle zoome sur l’image, à la recherche de détails ou d'erreurs. C’est à ce moment qu’elle remarque quelque chose : sur le côté de l’image, flou à cause du brouillard, un rocher recouvert de mousse. Sur ce roc, dessiné à la va-vite, un truc en forme floue. Deux lettres qui se croisent : A, puis D. Son cœur se met à battre un peu plus fort. A.D. - ses propres initiales, à l’envers. Ou bien celles d'une autre personne ? Elle a bondi de sa chaise, renversa un peu de café sans s’en rendre compte, puis fila au fond du couloir pour attraper la boîte planquée dans l’armoire. Chaque photo qu'elle avait prise était classée, datée, répertoriée avec soin. Mais rien ne signale cette série précisément. Et pourtant, le style, la texture du papier, tout indiquait qu’il s’agissait d’un travail argentique, pris avec un modèle proche de son ancien appareil, celui de ces débuts, quand elle apprenait. Elle attrapa son portable, composa le numéro de Paul Duret. - Paul ? Faut que je sache d’où viennent ces fichiers-là. Qui te les a transmis, franchement ? - Je te l'ai dit, fit-il, ils sont arrivés par mail. Avec les documents, y avait un mot de passe : le même que tu mets toujours pour envoyer des trucs. - Qu’en est-il des méta-informations ? - Des photos scannées, vieux trucs... attends un peu... datant de 1998. Silence. - Paul, t'es certain ? - Ouaip. C’est quoi la raison ? - En 1998, j'avais une dizaine d'années. Il pouffa, mal à l'aise. - Alors tu avais de l’avance pour ton âge. Elle a coupé la ligne avant de dire un mot. L'après-midi, elle est partie en balade parce qu'elle voulait calmer le bazar dans son esprit. Elle partit vers le canal, suivant lentement les berges. Des reflets bougeaient dans l'eau. Un geste sur la surface créait une image qui disparaissait tout de suite après. Elle a revu le lac sur l’image. Sur ce trait marqué dans le roc. Un truc oublié lui revient d’un coup, bizarre et fort - des cris joyeux, une vague qui gicle, l’air mouillé en bouche. Elle freina net, doigts agrippés au bord du parapet. Des images lui traversaient l’esprit, aucune logique derrière ; parfois floues, d’autres nettes ; certaines anciennes, d'autres tout juste apparues ; comme un film qui saute, sans début clair ni fin marquée. Une petite fille avec un manteau jaune, ses bottes couvertes de terre mouillée, quelqu’un l’agrippe soudain au niveau du coude, elle hurle. Puis l’eau, partout. Elle secouait la tête, prise de peur face à cette image si claire. Peut-être un vieux souvenir de jeunesse ? Un mirage venu du trop grand épuisement ? Ou bien un souvenir, qui revient d’un lieu qu’elle pensait oublié ? Elle est retournée à son appartement peu avant que l’obscurité tombe. Le ciel prenait des tons roux et sombres, pendant que la cité s’estompait sous la clarté tombante. Elle a allumé une petite lampe, puis attrapé un cahier où elle a écrit deux ou trois choses > “Le lac. Gravure A.D. — souvenir d’une enfant. Eau. Mère ? Bruit de vent.” Elle passa à la suivante, griffonna un peu plus : > “Pourquoi maintenant ? Pourquoi ces images reviennent-elles ?” Elle laissa tomber le crayon. Elle a vu la photo sur le mur, une vieille prise d’elle avec un appareil photo en main, près de son visage. Derrière elle, une fenêtre se devinait à peine dans le décor. En voyant ça, une image apparaît dedans. un reflet, à peine reconnaissable comme une forme vivante. Elle n'avait jamais fait gaffe à ça. Elle s'est redressée, puis a avancé la tête vers le cadre. La vitre montrait son visage, mêlé à des souvenirs anciens. En plus, dans ce mélange flou, elle a eu l’impression de découvrir une autre forme, comme une ombre vivante à côté - celle d’une petite fille, toujours là. Le bruit du portable l’a fait sursauter. Elle décrocha. Une femme parla doucement, d’un ton pas très sûr - Camille ? C'est Louise. Un silence. - Ça fait longtemps, je le sais bien. Mais, j'ai remis la main sur quelque chose. Un coffret que ta maman m'avait donné juste avant... tu vois, peu de temps avant son départ. Camille a eu un nœud dans la gorge. - Pourquoi tu me téléphones à cette heure ? - Parce que ce que j’ai trouvé te concerne. Et parce que je crois que tu es prête à le savoir. Le son s’arrêta, ensuite repris, comme un murmure discret : - Il est temps de revenir, ma fille. Tout commence là où l’eau se tait. Le fil a craqué, après ça, tout est devenu calme. Camille est restée sur ses pieds, le portable coincé entre les doigts. Dans la glace du séjour, sa figure semblait bizarre, comme floue. Derrière elle, l’image du lac bougeait un peu dans la faible lumière, presque vivante. Derrière, le reflet tremblait, tenu par une énergie discrète. La scène frémissait, guidée par un souffle muet. L’eau figée donnait l’impression de battre en silence. Elle comprit alors que ce n’était pas une simple erreur, ni un hasard. Quelque chose, quelque part, venait de se réveiller. Elle le sentait, même si elle n’en disait rien, que ce coffre évoqué par sa tante renfermait autre chose que de vieux souvenirs. Elle sentit en elle la première ombre du malaise.La journée avait commencé sous un ciel pâle et frais.Dans la cuisine, le café tiédissait doucement dans sa tasse, mis de côté.Camille regardait le meuble nu, les mains crispées sur le canard en plastique.La discussion d’hier repassait sans arrêt dans son esprit : “Ce n’était pas ta faute.”Ces paroles, elle n'arrivait pas à les supporter.Pas sans comprendre.Louise arriva, bien habillée, comme si de rien n'était.- Tu es resté éveillé toute la nuit ?- Non.- Tu n’as qu'à sortir un peu. L'air du lac, ça t'aiderait.Camille leva les yeux vers elle.- Pourquoi tu m’as menti ?Louise soupira.- Ce n’était pas un mensonge. C’était une protection.- Une protection contre quoi ?- Contre toi-même.- Non, Louise. Contre la vérité.Elles se regardèrent longuement, l’une debout, l’autre assise.Un silence dense, coupant.Louise finit par détourner le regard.- Tu
Le jour d’après, l’eau paraissait tranquille, presque trop.Un léger brouillard flottait toujours au bord de l’eau, pareil à un voile posé sur la terre.Camille se tenait sur la terrasse, emmitouflée dans un châle.Dans la lumière du matin, le canard en plastique bleu qu’elle avait trouvé la veille paraissait presque inoffensif.Mais au fond, elle sentait bien que ce n’était pas le cas.Louise n'était toujours pas revenue.Camille avait passé la nuit à tourner en rond dans la maison, incapable de dormir.Un bruit sec dans le bois lui donnait l'impression d'être observé, sans voir qui.Vers dix heures, elle a fait un choix : elle devait retrouver le père de Léonie.Sa maison était située loin du village, tout au fond d’un sentier couvert de mauvaises herbes.Une bâtisse étroite, aux volets clos, comme un visage fermé.Elle frappa, plusieurs fois, sans réponse.Puis une voix rauque, hésitante, répondit de l’intérieur
Depuis la veille, un orage rôdait sur Saint-Orlac.Le ciel s’était chargé d’une lumière jaune, presque maladive, qui faisait vibrer la surface du lac comme une peau vivante.Camille n’avait presque pas dormi.La cassette tournait en boucle dans son esprit — cette voix, ce cri, ce nom : Léonie.Le matin, elle a pris la voiture de Louise pour aller au village.Les rues restaient vides, vu que les rues étaient désertes, les vitrines closes.Saint-Orlac respirait à peine, coincé entre hier et demain.Au bout de la ruelle principale, elle trouva la bibliothèque municipale, un bâtiment aux murs fissurés qui sentait la pierre humide et la poussière.Une dame d’environ soixante ans, petite taille, portait des lunettes rondes. Elle releva les yeux depuis sa table de travail.- Bonjour. - Bonjour. Je cherche des archives locales… anciennes. Fin des années 90.- De quoi tu parles ? Camille hésite. - incidents… arrivés près du lac.Elle l’a regardée un moment, après quoi elle a poussé un peti
La brise avait changé pendant la nuit.Quand Camille a tiré les volets, le lac semblait vert foncé, traversé par des petites vagues fines.Le ciel, de son côté, ne bougeait pas, telle une pause avant l’averse.Un dimanche. Ce type de journée où l’horloge ralentit, sans but précis ni fin claire.Elle est descendue au salon, toujours prise par sa lassitude.Louise avait posé un petit mot là, sur la table> “Je suis allée au marché. Revient avant midi - il va pleuvoir.”Camille resta un moment à observer l’écriture, régulière, ferme. Puis son regard glissa vers la boîte en bois, toujours là sur la table, posée à côté du carnet bleu.Quelque chose, dans sa présence muette, l’appelait encore.Elle la vida entièrement, cherchant un nouvel indice, un signe.Et sous le double fond — qu’elle ne remarqua qu’en soulevant la doublure de velours — elle découvrit un petit objet rectangulaire, couvert de poussière.Une cassette audio.Sur l’étiquette, à moitié effacée, on pouvait lire :> “Été 199
La nuit avait été blanche.Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores.Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin.En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours.Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents.Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler.Elle prit une décision sans rien dire.Elle allait rester.Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas.Une parole donnée sans vraiment le savoir.Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac.Louise l’a vue dehors, occupée à
La nuit avait été blanche.Un léger brouillard flottait toujours au-dessus du lac, pareil à un air doux collé à la surface.Dans la maison, tout était calme.Camille a marché doucement vers la cuisine, elle a mis en route la bouilloire, mais n’attendit pas qu’elle sifflé.Elle fixa la table, là où traînait toujours l’écrin en bois, légèrement ouvert, pareil à une blessure au milieu du décor.Elle s’assit, tira la boîte vers elle, et sortit son contenu avec précaution. Des photos, puis des lettres froissées, aussi un cahier d’écolier habillé de tissu bleu fané.Son nom apparaît griffonné, presque timide : Camille D.Elle l’ouvrit.Les premières pages étaient remplies de dessins naïfs — des maisons, des arbres, un grand cercle qui ressemblait à un soleil.Mais en avançant dans les pages, les lignes devenaient tendues, presque lourdes.Les maisons voyaient leurs toitures s’envoler, les arbres se tordaient dans tous les sens, puis au bout d’un moment, tout n’était que inondation.De l’eau







