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Le Retour Du Passé

Author: Mafiel
last update Last Updated: 2025-12-12 18:51:42

Le train filait vers le nord alors que le ciel pesait, rempli de gros nuages gris.

À travers la fenêtre, Camille observait les champs envahis par le brouillard dériver lentement. Les formes des arbres disparaissaient au gré des virages, pour réapparaître un peu plus loin.

Elle avait à peine fermé l’œil.

Depuis que Louise avait téléphoné, la veille au soir, une drôle de sensation lui courait sous la peau - pas vraiment de la panique, plutôt comme un instinct qui se réveille quand le ciel s’assombrit.

Le village de Saint-Orlac s'affichait sur l'écriteau de la gare.

Une bourgade perdue, qu'elle avait revue après deux décennies.

Elle sortit en traînant sa valise, l'air humide collait à ses joues.

Tout paraissait plus étroit que ce qu'elle croyait : la voie centrale, les murs des maisons, l'ancienne cabine qui tient toujours.

Rien n'avait bougé, seulement tout semblait faux, tel un décor de théâtre mal ajuster.

Louise l’attendait, appuyée contre sa vieille voiture.

Son visage montrait des signes de vieilles, pourtant son regard clair n’avait pas changé - vif, mais vraiment trop perçant.

Elle l’a prise un instant contre elle, sans trop de tendresse.

- Tu es toujours pareil, dit-elle d’un ton neutre.

- Toi non plus, répondit Camille, le coin des lèvres relevé sans que son regard suive.

La maison était à l’écart du village, en bordure du lac.

Le même lac.

Dès qu’elle roule sur le sentier avec des bouleaux, le décor se rapproche peu à peu.

L'air est devenu lourd, baigné par l’effluve du bois trempé avec la boue qui traînait là.

Les reflets du lac filaient sous les branches, hésitants, presque comme un souffle léger.

Louise coupa le moteur, une fois arrivé.

- Tu veux rentrer tout de suite, sinon on va plutôt vers le lac en premier ?

Camille hésita.

Ses yeux ont balayé l’étendue pâle et calme, comme figée dans le temps.

Elle trembla un peu. 

- Plus tard. Je préfère voir la maison.

L'intérieur embaumait la cire, mais aussi des herbes anciennes.

Les murs gardaient en eux des murmures vieux de longtemps.

Louise posa la bouilloire sur la cuisinière, secoua distraitement des mugs à moitié vides.

Camille prit place, regarda les photos accrochées : portraits de famille, scènes de campagne anciennes.

Au milieu, un cadre photo qu'elle connaissait pas du tout.

Une fillette près de l’eau stagnante.

Cheveux clairs, tout en blanc. Une tenue pâle, presque flottante.

Le regard tourné vers l’eau.

Camille vu l’inquiétude grandir.

- C’est qui ? a-t-elle demandé.

Louise l’observa, étonnée.

- C’est toi. Tu ne te souviens pas ?

-  Non.

- Tu avais dans les huit ou neuf ans. Ce jour-là, ton père avait pris une photo. C’était en été, juste avant…

Elle marqua une pause, à la recherche de ce qu’elle voulait dire.

- Juste avant l'accident.

Un calme lourd tombe entre elle.

Camille baissa les yeux.

Le terme "accident" sonnait comme une voix loin derrière, familier mais inaccessible.

- Tu parles de quel accident, exactement ?

Louise la fixa, méfiante.

- Celui du lac. Tu étais tombée à l’eau.

Elle s'arrêta un instant. 

- On t'avait retrouvée inconsciente. Tu ne te souviens de rien, hein ?

Camille a remué lentement la tête.

Un trou apparut tout d’un coup dans ses souvenirs.

Elle savait depuis petite qu’il manquait des bouts de son passé, pourtant personne n’en avait jamais parlé aussi clairement.

Louise a mis une caisse en bois sur la table.

Elle la ouvert doucement.

À l’intérieur, il y avais des photos, puis quelques lettres, ensuite un cahier d’écolier avec sa couverture bleue.

- C’est ce que ta mère m’a confié avant son départ, dit-elle.

- Son départ ou disparition ? lança Camille, le regard baissé.

Louise n’a rien dit.

Camille prit la première photo : une image floue en noir et blanc du lac, avec des nuages lourds au-dessus.

Devant, une pierre toute verte de mousse.

Sur le roc, il y a une marque : A.D.

elle eut un hoquet dans la respiration.

- Où as-tu trouvé ça exactement ?

- Dans le coffret, dit Louise simplement. 

- Ta mère y tenait beaucoup. Elle disait que tout avait commencé là.

- Commencé quoi ?

- J’ignore, souffla-t-elle. Ou peut-être que je ne voulais pas savoir.

Le soir arriva sans tarder.

Camille n'arriva pas à trouver le sommeil.

Dehors, le vent secouait les fenêtres, pendant le clapotis de l’eau se mêlait aux bruits de la maison.

Elle se leva, enfila un manteau, sortit.

Le sentier menant au lac était glissant, zébré de lumière lunaire.

Un pas après un autre sonnait dans l'air moite.

Une fois arrivée en bordure, elle ne bougea pas pendant quelques instants.

La surface de l’eau ne bougeait pas, comme figée par le silence du matin.

Elle balaya les environs du regard à la recherche du rocher vu sur l’image.

Il se tenait là, en partie sous l’eau.

Elle s’approcha, s’agenouilla.

La mousse brillait un peu dans la clarté faible.

Les lettres étaient là, taillées dans la roche.

A.D.

Elle passa le doigt dessus.

Une sensation étrange la traversa, entre étourdissement et retour du passé.

Un parfum de sol humide, un peu comme un souvenir qui revient.

Un son - ou bien l’air qui bougeait. Une voix — ou peut-être le vent — murmura quelque chose dans la nuit.

Un mot qu’elle ne comprit pas, mais qu’elle sentit vibrer dans tout son corps.

En se relevant, le manteau mouillé, elle eut l’impression de voir, en face, Sur l’autre rive, une silhouette.

Fine, immobile.

Une enfant ?

Ou bien son image changée dans le brouillard ?

Elle est restée un moment les yeux rivés, sans pouvoir faire un geste.

Puis, peu à peu, la silhouette s'effaça.

Il ne restait que l’étendue d’eau, calme. Puis plus rien apart ce vide tranquille.

Elle a réalisé d'un coup que le passé n'était pas oublié :

il patientait.

À Saint-Orlac, l’eau gardait tout en mémoire.

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