LOGINAdriana
— Irina.
J'appuie sur l'interphone sans lever les yeux du dossier que je lis. Un rapport financier, encore un, toujours un. Les chiffres dansent sous mes yeux, familiers, rassurants. Les chiffres ne mentent pas, eux. Les chiffres obéissent.
— Madame Volkov ?
— La candidate pour le poste d'assistante. Où en est-on ?
Irina entre sans frapper. Elle sait qu'elle peut. Vingt ans qu'elle travaille pour ma famille, vingt ans qu'elle connaît mes habitudes, mes humeurs, mes silences. Elle est la seule personne à qui je permets cette familiarité.
— J'ai convoqué Élena Dubois pour cet après-midi. 14h30.
— Dubois. Française ?
— Oui. Assistante juridique, vingt-huit ans, au chômage depuis six mois. En couple avec un certain Thomas Morel, commercial dans une startup. Pas d'enfants. Pas de dettes. Pas de passé problématique.
Je hoche la tête. Irina a déjà fait tout le travail, comme toujours. Elle me tend une photo. Une femme brune aux yeux clairs, souriant timidement devant un monument que je ne reconnais pas. Des traits doux, presque fragiles. Rien d'extraordinaire.
Pourtant, je regarde la photo plus longtemps que nécessaire.
— Pourquoi elle ?
Irina hausse les épaules.
— Son profil est bon. Elle a besoin de ce travail, donc elle sera motivée. Elle n'a pas d'enfants, donc disponible. Elle n'a pas d'ambitions démesurées, donc loyale.
— Les ambitieux sont plus faciles à manipuler.
— Les désespérés aussi. Mais ils sont moins prévisibles.
Je repose la photo. Les yeux d'Élena Dubois continuent de me fixer depuis le papier. Pourquoi est-ce que je ne peux pas détourner le regard ?
— Faites-la venir. Je verrai bien.
Irina sort. Je reste seule dans mon bureau, face à la baie vitrée qui donne sur Paris. La ville s'étend à mes pieds, minuscule, docile. Je contrôle des milliers de vies sans même les connaître. Des employés, des clients, des concurrents. Des pions sur un échiquier.
Pourquoi est-ce que je pense encore à cette femme sur la photo ?
Je secoue la tête et je retourne à mes chiffres. Les chiffres ne posent pas de questions. Les chiffres ne me regardent pas avec des yeux trop clairs. Les chiffres sont sûrs.
Élena
Le building de verre et d'acier se dresse devant moi comme une forteresse.
Je lève la tête, et je ne vois pas le sommet. Il se perd dans le ciel gris de Paris, absorbe la lumière, la reflète en éclats aveuglants. Je me sens minuscule, insignifiante, écrasée par cette masse qui semble vouloir me dire tu n'as pas ta place ici.
Je pousse la porte vitrée, et le hall d'entrée me coupe le souffle.
Marbre blanc partout, au sol, aux murs, sur les immenses colonnes qui soutiennent le plafond vertigineux. Des œuvres d'art partout, des sculptures modernes en métal poli, des tableaux abstraits aux couleurs violentes, des installations lumineuses qui changent lentement de teinte. Tout doit coûter une fortune. Tout crie l'argent, le pouvoir, l'exclusion.
Les gens marchent vite. Ils sont tous habillés avec une élégance qui semble naturelle, comme s'ils étaient nés en costume. Ils parlent fort au téléphone, en plusieurs langues, ils échangent des dossiers, ils sourient à des inconnus. Ils ont l'air chez eux, ici. Moi, je suis une intruse.
Je regarde mes escarpins fatigués sur le marbre immaculé, et j'ai honte.
— Élena Dubois ?
Une femme d'une cinquantaine d'années s'approche. Brune, sévère, habillée d'un tailleur gris perle qui doit coûter trois mois de mon loyer. Son visage est lisse, sans expression, mais ses yeux... ses yeux m'examinent, m'évaluent, me jugent en une fraction de seconde.
— Irina Petrova. Suivez-moi.
Sa poignée de main est ferme, rapide, professionnelle. Elle se retourne déjà, et je dois presque courir pour la suivre.
Nous traversons le hall, passons des portiques de sécurité sans même ralentir – un garde en costume noir nous fait un signe de tête – et nous entrons dans un ascenseur privé, vitré, qui donne sur l'immense atrium.
L'ascenseur monte. Lentement, majestueusement. Paris s'éloigne sous nous, les immeubles deviennent des jouets, les rues des lignes, les gens des fourmis. Je pose une main sur la vitre pour me stabiliser, et je vois ma main trembler légèrement.
— Vous avez lu la description du poste ?
La voix d'Irina me fait sursauter. Elle me regarde sans sourire, sans chaleur, mais sans hostilité non plus. Juste... neutre. Professionnelle.
— Oui, bien sûr. Assistante personnelle de Mme Volkov. Gestion de l'agenda, des déplacements, courrier, dossiers confidentiels, préparation des réunions, filtrage des appels...
— Ce n'est pas un travail comme les autres.
Elle se tourne vers moi, et cette fois son regard est différent. Plus sérieux. Plus lourd. Comme si elle cherchait à me transmettre quelque chose sans le dire.
— Mme Volkov n'est pas comme les autres patrons. Elle exige une loyauté absolue. Une discrétion absolue. Une disponibilité absolue.
— Je comprends.
— Non.
Elle secoue la tête, lentement.
— Vous ne comprenez pas. Pas encore. Mais vous allez voir.
L'ascenseur s'arrête. Les portes s'ouvrent sur un couloir silencieux, moquetté de gris clair, éclairé par des spots discrets. Aucun bruit, aucune porte visible à part celle du fond. Une porte massive, en bois sombre, sans aucune inscription.
— Attendez ici. Je vais l'informer de votre arrivée.
Irina disparaît derrière la porte. Je reste seule dans ce silence feutré, les mains moites, le cœur qui tape trop fort dans ma poitrine. Pourquoi je stresse autant ? C'est juste un entretien. Juste un boulot.
Juste Adriana Volkov.
J'entends des voix derrière la porte, étouffées. Je distingue des intonations, mais pas les mots. Puis plus rien. Le silence.
La porte s'ouvre.
— Entrez.
Il apporte les plats. Un rôti, parfaitement cuit, encore fumant. Des légumes rôtis, carottes, pommes de terre, panais. Une sauce brune, onctueuse, qui sent le vin et les champignons.Mon plat préféré. Celui que sa mère lui a appris à faire. Celui qu'il prépare pour les grandes occasions. Les anniversaires. Les réussites. Les moments importants.— C'est magnifique, dis-je.— Merci.Il s'assied en face de moi.Ses yeux brillent. Il est nerveux. Je le vois à ses mains qui tremblent légèrement sur la nappe. À sa voix qui hésite, qui cherche ses mots. À sa pomme d'Adam qui monte et descend quand il avale sa salive.— Élena, dit-il.— Oui ?— Ça fait dix ans qu'on est ensemble.Sa voix est grave. Solennelle. Comme s'il prononçait un discours qu'il a r&eac
Je perds pied. Je perds connaissance. Je ne suis plus qu'un corps qui tremble, qu'une bouche qui crie, qu'un cœur qui bat pour elle.Elle ne s'arrête pas.Ses doigts continuent. Plus doucement maintenant, mais sans s'arrêter. Elle me prolonge. Elle me fait durer. Elle me garde dans cet état second, entre plaisir et douleur, entre conscience et extase.Sa bouche descend sur mes seins, mon cou, mes lèvres.— Encore, dit-elle.— Adriana... je ne peux pas...— Si. Tu peux. Encore une fois. Pour moi. Pour nous.— Adriana...— Encore. Je veux encore.Elle me retourne.Mes mains s'agrippent à l'accoudoir du canapé. Mes genoux s'enfoncent dans les coussins. Mes fesses se lèvent vers elle.Ses mains sur mes hanches. Fermes. Autoritaires. Qui me maintiennent en place.Sa bouche sur ma nuque. Des baisers humides, br
Les mots sortent d'un coup, en vrac, sans ordre, sans filtre. Ils sont là depuis des jours, coincés dans ma gorge, et maintenant ils explosent, ils se libèrent, ils s'envolent vers elle.— Moi aussi. Je t'aime plus que tout. Plus que ma vie. Plus que ma raison. Plus que ma fierté.On se rejoint.Nos mains se touchent.Ses doigts sont froids. Les miens aussi. Mais ensemble, ils créent une chaleur, une étincelle, un feu.Nos doigts s'entrelacent. Lentement, précautionneusement, comme si on avait peur que l'autre se brise. Ses doigts s'enroulent autour des miens, les serrent, les pressent.Nos corps se rapprochent.— Ferme la porte à clé, murmure-t-elle.Sa voix est chaude maintenant. Pleine de promesses. Pleine de désir.Je me retourne. Je tourne la clé dans la serrure. Le bruit résonne dans le silence. Un bruit d&
Au bureau, je croise Sophie. Elle me voit arriver avec les fleurs et ses yeux s'arrondissent.— C'est pour... ? demande-t-elle.— Élena. Tu les déposes sur son bureau. Maintenant.— Tout de suite, Adriana.— Et Sophie ?— Oui ?— Ne dis pas que c'est de moi. Elle saura.Sophie sourit. Elle prend le bouquet, disparaît dans le couloir. Elle ne pose pas de questions. Elle sait. Tout le monde sait, probablement. Les regards insistants dans les couloirs. Les chuchotements. Les sourires entendus.Je m'en fous.Je m'enferme dans mon bureau. Je ne peux pas travailler. Je ne peux pas faire semblant. Je ne peux rien faire d'autre qu'attendre.J'attends devant mon téléphone. Les minutes sont des heures. Les heures sont des jours.Je regarde l'écran. Rien.Je regarde la porte. Rien.Je regarde l'écran. Rien.
AdrianaLundi matin, 6h32.Je n'ai pas dormi.Je n'ai pas dormi depuis jeudi soir. Quatre nuits. Quatre nuits à regarder le plafond, à compter les heures, à ressasser les mêmes pensées. Quatre nuits à pleurer jusqu'à ce que mes yeux soient secs, rouges, douloureux.Je n'ai pas mangé. Pas vraiment. Quelques bouchées par-ci par-là, pour faire semblant, pour que Sophie ne s'inquiète pas. Mais la nourriture n'a pas de goût. Plus rien n'a de goût.Je n'ai pas vécu. Je suis un zombie. Un corps vide. Une âme en peine. Un cœur qui continue de battre par réflexe, par habitude, pas par envie.Je suis allongée dans mon lit, dans ce lit où elle était il y a quatre nuits. Je respire son odeur. Elle est encore là, dans les draps, dans les oreillers, dans mes souvenirs. Je ferme les yeux et je la sens.
Et je pense à lui. À sa gentillesse. À sa patience. À son amour inconditionnel. À tout ce qu'il m'a donné. À tout ce qu'il continue de me donner sans rien demander en retour.Je suis un monstre. Une femme monstrueuse. Je ne mérite ni lui ni elle. Je ne mérite personne.— Tu es belle aujourd'hui, dit Thomas en posant sa main sur la mienne.Son contact me fait sursauter. Je retire ma main, doucement, prétextant aller chercher le sucre. Il ne dit rien. Mais je vois l'ombre qui passe dans ses yeux. Il a compris. Il a toujours compris. Il fait semblant, lui aussi.— Merci, dis-je en revenant avec la boîte à sucre que je n'avais pas besoin d'aller chercher.— On pourrait sortir ? Aller au cinéma ? Ou dîner quelque part ? Un restaurant. Un vrai. Avec des nappes blanches et des serveurs en costume.— Pas ce soir, Thom
Elle me regarde. Calme. Pas surprise. Pas fâchée.— Pourquoi ?— Parce que... Thomas. Parce que je ne sais pas. Parce que j'ai peur.— Peur de quoi ?— De vous. De moi. De ce qu'on devient. De ce que je deviens.
AdrianaJ'entre sans faire de bruit.C'est un talent que j'ai développé enfant, pour surprendre ma mère, pour échapper à mon père, pour me fondre dans les murs quand il le fallait. Aujourd'hui, ce talent me sert à la voi
AdrianaElle est partie. Je reste seule dans la salle de réunion, et je souris.J'aime jouer avec elle. J'aime la voir trembler, rougir, perdre tous ses moyens. J'aime ce pouvoir que j'ai sur elle, cette capacité à la réduire à l'état de d&e
AdrianaElle est partie.Je reste là, au milieu de mon bureau, à toucher mes lèvres du bout des doigts. Elles sont encore chaudes, encore imprégnées d'elle.Je l'ai embrassée. J'ai craqué. J'ai fait exactement ce que je m'étais promis de ne pas faire.Et je ne regrette rien.Ses lèvres étaient douc







