LOGINÉlena
Le soir, Thomas ouvre une bouteille de vin qu'il gardait pour une occasion spéciale. Un Pomerol, 2015, qu'il a acheté pour nos trois ans et qu'on n'a jamais ouvert. Il est fier de moi, il le dit, il le répète. Il embrasse mon front, mes joues, mes lèvres, et je réponds machinalement.
— Ma nana chez Volkov Industries ! Ma nana qui va bosser pour la milliardaire la plus canon de Paris !
— Canon ? Je croyais que tu ne l'avais jamais vue.
— Les photos, dans les magazines. Elle est belle, tu trouves pas ?
Je réfléchis. Belle. Le mot est trop faible. Adriana Volkov n'est pas belle, elle est autre chose. Magnétique. Hypnotique. Terrifiante.
— Oui, elle est belle.
Thomas rit.
— Attention, je vais être jaloux !
Il rit encore, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit. Pourquoi serait-il jaloux ? Je suis avec lui depuis quatre ans. Je suis normale. Je ne regarde pas les femmes.
On commande des sushis, on regarde un film sur N*****x, on boit le Pomerol jusqu'à la dernière goutte. Sur le canapé, Thomas se rapproche, sa main glisse sur ma cuisse, remonte sous ma jupe.
— On fête ça ? murmure-t-il.
Je dis oui. Je dis toujours oui.
Il m'embrasse, défait mon chemisier, me caresse. Je ferme les yeux. Et je vois des yeux gris. Des doigts longs. Une bouche rouge qui dit savez-vous obéir ?
Je rouvre les yeux brusquement. Thomas est au-dessus de moi, il ne voit rien, il ne sent rien. Il est en moi, il gémit, il jouit, et moi je suis ailleurs, dans un bureau au sommet de Paris, face à une femme qui m'a regardée comme si j'étais la seule personne au monde.
Après, Thomas s'endort, la tête sur mon épaule, le souffle régulier. Je reste éveillée longtemps, à regarder le plafond, à sentir son poids sur moi, à penser à celle qui n'est pas là.
Pourquoi est-ce que j'ai pensé à elle pendant que Thomas me touchait ? Pourquoi est-ce que son image a rendu ce moment plus intense, plus... excitant ?
La culpabilité s'installe dans ma poitrine, petite bête silencieuse qui ronge. Je suis en couple. Je suis fidèle. Je suis normale.
Alors pourquoi je brûle de retourner dans ce bureau ?
Adriana
Je n'arrive pas à dormir.
C'est rare. Je dors toujours bien, huit heures par nuit, réglée comme une horloge. C'est une discipline, comme tout le reste. Le sommeil est une arme, un outil, pas un plaisir.
Mais ce soir, je tourne dans mon lit, j'écoute le silence de mon appartement, et je pense à elle.
Élena.
Son nom tourne dans ma tête comme une ritournelle. Élena, Élena, Élena. Je le prononce à voix basse, pour voir comment il sonne dans ma bouche. Il sonne bien. Doux. Chaud. Humain.
Je me lève, je vais à la fenêtre. Mon appartement est au seizième étage, avec vue sur la Seine. Les lumières de la ville dansent sur l'eau, et je regarde sans voir.
Pourquoi elle ?
J'ai connu des dizaines de femmes. Des belles, des intelligentes, des puissantes, des soumises, des dominatrices, des passagères, des qui voulaient s'attacher. J'ai tout eu, tout vu, tout oublié.
Mais celle-ci, je l'ai vue une heure, et je ne l'oublie pas.
Je retourne dans mon lit. Je ferme les yeux. Je pense à son regard, à ce mélange de peur et de fascination. Je pense à sa bouche, à cette lèvre inférieure qui a tremblé. Je pense à sa voix, à ce oui arraché, presque malgré elle.
Ma main glisse entre mes cuisses.
Je ne devrais pas. C'est ridicule. C'est pathétique. Je suis Adriana Volkov, je ne me touche pas en pensant à une employée que je viens d'embaucher.
Mais je le fais quand même.
Je pense à ses yeux, à sa peur, à sa soumission. Je pense à ce que ce serait de la voir à genoux devant moi, de la voir supplier, de l'entendre dire oui encore et encore. Je pense à ses mains, à sa bouche, à sa peau.
Je jouis en silence, les dents serrées, le poing sur la bouche pour étouffer mon cri.
Après, je reste allongée, honteuse, confuse, furieuse contre moi-même.
Demain, elle sera là. Demain, elle sera assise dans le bureau à côté du mien. Demain, je la verrai, je lui parlerai, je la regarderai travailler.
Demain, je ferai comme si de rien n'était.
Parce que je suis Adriana Volkov, et que je ne montre jamais rien.
Élena
7h29. Je suis devant la porte du bureau, un café serré dans chaque main, le dossier du jour sous le bras. J'ai couru dans le métro, couru dans la rue, couru dans le hall, et je suis là, essoufflée, en sueur, mais à l'heure. Précise.
La porte s'ouvre avant que je frappe.
— Entrez.
Sa voix. Grave, posée, parfaitement modulée. Je la reconnaîtrais entre mille.
Adriana est déjà là. Bien sûr qu'elle est déjà là. Elle est assise à son bureau, impeccable, pas un cheveu déplacé. Elle porte un chemisier blanc, une veste noire, et ses cheveux sont tirés en arrière, dégageant son visage parfait. Elle est belle. Terrifiante.
— Votre café, Madame Volkov.
Je pose la tasse sur le bureau, à côté du dossier. Mes mains tremblent à peine. Je contrôle.
— Posez-le là.
ÉlenaJe rentre chez moi, et chaque pas dans l'escalier est un effort surhumain. Mes jambes sont lourdes, comme si du plomb coulait dans mes veines. Ma tête tourne encore de ses baisers, de ses mots, de sa présence qui imprègne chaque pore de ma peau. Adriana. Son prénom tourne dans ma tête comme une musique obsédante, une ritournelle dont je ne peux pas me défaire.Adriana.Je le murmure dans le silence de la cage d'escalier, et ce simple son fait battre mon cœur plus vite.J'ouvre la porte de l'appartement, et l'odeur du dîner m'enveloppe comme un piège. Un bon dîner, préparé avec soin. Des bougies sur la table, qui vacillent doucement. Du vin qui respire dans un carafon, comme dans les magazines de décoration. La table est joliment dressée, avec la nappe du dimanche, celle qu'on sort pour les occasions.Thomas est là, s
AdrianaElle est partie.Je reste là, au milieu de mon bureau, à toucher mes lèvres du bout des doigts. Elles sont encore chaudes, encore imprégnées d'elle.Je l'ai embrassée. J'ai craqué. J'ai fait exactement ce que je m'étais promis de ne pas faire.Et je ne regrette rien.Ses lèvres étaient douces, timides d'abord, puis plus ardentes. Elle a répondu immédiatement, comme si elle n'attendait que ça. Comme si tout ce temps, toutes ces journées de tension, n'étaient qu'une longue attente de ce moment.Je retourne à mon bureau, je m'assois. Je devrais travailler, préparer la réunion de demain, répondre aux emails. Mais je n'y arrive pas. Je revois son visage quand elle a dit du désir. La façon dont ses joues ont rougi, dont ses yeux ont brillé. Elle a avoué. Elle a avoué qu'elle me désire.Et moi, j'ai avoué aussi. En l'embrassant. En lui montrant que je la désire autant.Qu'est-ce qu'on va devenir maintenant ? Comment je vais la regarder demain, après ça ?Mon téléphone sonne. Irina. J
AdrianaJe n'ai pas dormi de la nuit.Chaque fois que je fermais les yeux, je la voyais. Debout dans l'encadrement de la porte, les yeux écarquillés, le souffle coupé. Je voyais son trouble, son désir malgré elle. Je voyais qu'elle avait aimé voir.Ce matin, je suis devant mon miroir, et je me prépare avec plus de soin que d'habitude. Un tailleur noir, mais plus ajusté. Le chemisier légèrement déboutonné. Les cheveux lâchés, pour une fois.Pour qui je me fais belle ?Pour elle. La réponse est là, évidente, terrifiante. Je me fais belle pour elle.7h28. J'attends. Je sais qu'elle sera là dans une minute, avec mon café, avec mes dossiers. Mon cœur bat plus vite. Ridicule. Je suis Adriana Volkov, je ne suis pas une adolescente.7h29. Des pas dans le couloir. Un frappement léger à la porte.— Entrez.Elle entre. Elle porte la même tenue qu'hier, le chemisier blanc, la jupe noire. Mais ses yeux... ses yeux sont cernés. Elle n'a pas dormi, elle non plus.— Votre café, Madame Volkov.Elle po
ÉlenaMon corps réagit. Une chaleur monte en moi, un désir violent, incontrôlable. Je pense à sa main, à ce qu'elle faisait. Je pense à la remplacer. Je pense à être à sa place, à la toucher, à la faire gémir plus fort.Je suis folle. Je suis complètement folle.Je reste là, adossée au mur, pendant je ne sais pas combien de temps. Une minute ? Cinq ? Dix ? Je ne sais plus. Je n'entends rien. Je ne vois rien. Je ne sens que ce corps qui brûle, ce cœur qui cogne, cette image qui me hante.Puis j'entends un bruit derrière la porte. Des pas. Elle se lève.La porte s'ouvre.Adriana est devant moi. Parfaite. Impeccable. Pas un cheveu déplacé. Sa jupe est remise en place, son chemisier est immaculé. Seuls ses yeux... ses yeux disent autre chose. Ils brillent d'une lueur que je ne connais pas.— Le contrat, Élena ?Sa voix est calme. Trop calme.— Je... je suis désolée, Madame Volkov. J'aurais dû frapper.Je lui tends le contrat. Mes mains tremblent si fort que le papier bruisse.— En effet.
Elena Son regard parcourt mon visage, s'attarde sur mes lèvres, remonte vers mes yeux. Je sens mon souffle s'accélérer. Je sens mon corps qui répond à sa présence, à son regard, à ce magnétisme impossible à nier.— Vous pouvez disposer.Sa voix est plus douce. Ou peut-être que je l'imagine.Je sors. Je retourne à mon bureau. Et je ne travaille pas de l'après-midi. Je passe mon temps à revivre chaque seconde, chaque mot, chaque regard.AdrianaElle est sortie.Je reste immobile, face à la porte fermée, et je respire profondément. Mon cœur bat plus vite que la normale. Mes mains tremblent légèrement.Je retourne à mon bureau, je m'assois, j'essaie de me concentrer sur les dossiers. Impossible. Je vois encore son visage, ses joues roses quand j'ai dit c'est réussi. Je vois ses lèvres entrouvertes, ses yeux qui fuyaient les miens puis revenaient, comme attirés malgré elle.Elle a fait un effort aujourd'hui. Elle a choisi cette tenue pour moi. Elle s'est maquillée pour moi. Elle le sait,
ÉlenaUne semaine a passé depuis mon premier jour. Une semaine depuis que j'ai franchi cette porte, depuis que j'ai rencontré son regard, depuis que ma vie a basculé sans que personne le sache.Ce matin, je suis devant le miroir de ma salle de bain, et je ne me reconnais pas. Pas physiquement , je suis toujours la même, avec mes cheveux châtains, mes yeux marron, mon visage ordinaire. Mais à l'intérieur, quelque chose a changé. Quelque chose que je n'arrive pas à nommer.Je choisis ma tenue avec plus de soin que d'habitude. Un chemisier blanc, simple mais bien coupé. Une jupe noire, juste au-dessus du genou. Des escarpins que je n'avais pas portés depuis des mois. Je me maquille légèrement, un peu plus que d'habitude.Pour qui je me fais belle ?Pour elle. La réponse est là, évidente, terrifiante. Je me fais belle pour elle.Thomas est déjà parti. Il est toujours parti le premier. Il m'a embrassée sur le front ce matin, distraitement, en disant bonne chance pour ta journée ma chérie.