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Chapitre 4 - Élena 1

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-16 18:57:42

Élena

La porte se referme derrière moi, et je m'appuie contre le mur du couloir.

Je tremble. De la tête aux pieds, sans pouvoir m'arrêter. Mes jambes sont en coton, mes mains sont moites, mon cœur bat si fort que j'entends le sang cogner dans mes tempes.

Qu'est-ce qui vient de se passer ?

Elle s'est approchée de moi. Elle était si proche. Son parfum , bois de santal et vanille, chaud et froid à la fois , est encore dans mes narines. Son regard gris, presque transparent, est encore imprimé dans ma mémoire. Sa voix grave, posée, qui a demandé savez-vous obéir ?

Et j'ai dit oui. Sans réfléchir. Sans savoir pourquoi. Comme si elle avait le pouvoir de m'arracher ce mot, de le prendre de force.

— Ça va ?

Irina est devant moi, une liasse de papiers à la main. Elle me regarde avec une expression que je n'arrive pas à déchiffrer.

— Oui, oui, ça va.

— Vous êtes blanche comme un linge. Venez, je vais vous donner de l'eau.

Elle me prend par le coude sa main est ferme, rassurante et me guide vers une petite salle de réunion vitrée. Je m'assois, je bois l'eau qu'elle me tend. Mes mains tremblent encore.

— Félicitations. Vous êtes la première à tenir plus de cinq minutes sans bafouiller.

Je la regarde sans comprendre. Elle hausse à peine les épaules, mais il y a comme un sourire au coin de ses lèvres.

— Mme Volkov aime tester les gens. Elle les regarde, longtemps, jusqu'à ce qu'ils craquent. Vous n'avez pas craqué. Vous avez survécu.

Je pense à son regard sur moi, à ce parcours lent de la tête aux pieds, à la façon dont je me suis sentie nue, exposée, vulnérable. Est-ce que c'était ça, le test ?

— Et la question ? demandé-je. Sur l'obéissance ?

Irina range ses papiers, évite mon regard.

— Signez ici, ici et ici. Vous commencez demain, 7h30. Ne soyez pas en retard.

Elle ne répond pas à ma question. Je ne pose pas.

Je signe sans lire, machinalement. Je veux sortir, prendre l'air, respirer. Je veux être loin de ce building, de ce silence, de ce regard gris qui me poursuit encore.

Dehors, sur le trottoir, je prends une grande inspiration. L'air de Paris est pollué, bruyant, normal. Il me fait du bien. Je lève les yeux vers le building de verre et d'acier. Tout en haut, tout au sommet, il y a une femme en tailleur noir qui me regarde peut-être, ou pas.

J'ai le travail. J'ai le travail chez Adriana Volkov.

Pourquoi est-ce que j'ai peur ?

Mon téléphone vibre. Thomas.

— Alors ?

— Je l'ai eu. Le poste.

— Génial ! Ma nana est une chef ! On fête ça ce soir ?

Sa voix est joyeuse, enthousiaste, normale. Thomas est toujours joyeux, toujours enthousiaste, toujours normal. C'est pour ça que je suis avec lui, probablement. Pour sa normalité. Pour sa stabilité. Pour le fait qu'il ne me fera jamais peur, qu'il ne me troublera jamais, qu'il ne me regardera jamais comme si j'étais nue.

— Oui, bien sûr. On fête ça.

Je raccroche. Je pense à Thomas, à notre appartement, à notre vie. Je pense à la façon dont il va m'embrasser ce soir pour fêter ça, et à la façon dont mes lèvres répondront par habitude.

Je pense à Adriana Volkov qui m'a regardée comme si elle voyait à travers moi. Comme si elle savait des choses que moi-même je ne sais pas.

Et j'ai peur. Mais je ne sais pas de quoi.

— Elle a signé.

Irina pose le contrat sur mon bureau. Je ne le regarde pas. Je regarde par la fenêtre, je regarde Paris, je regarde les toits, les immeubles, les rues où des milliers de gens vivent sans moi.

— Bien.

— Quelque chose ne va pas, Madame Volkov ?

Je me retourne. Irina est la seule personne qui peut me poser ce genre de question sans que je la congédie sur-le-champ. Vingt ans de loyauté, ça donne des droits.

— Pourquoi demandez-vous ça ?

— Parce que vous êtes bizarre depuis cet entretien. Parce que vous regardez dans le vide. Parce que vous n'avez pas encore critiqué le rapport financier que je vous ai donné ce matin.

Je regarde le rapport. Il est toujours sur mon bureau, pas ouvert.

— Je le lirai plus tard.

Irina hoche la tête. Elle ne dit rien, mais ses yeux disent tout. Elle a compris quelque chose. Elle comprend toujours tout.

— Elle commence demain, 7h30.

— Je sais.

— Je lui ai donné les consignes de base. Le reste, c'est vous qui...

— Je sais, Irina.

Elle sort. Je reste seule avec le contrat, avec le rapport, avec le silence.

Pourquoi est-ce que je pense encore à elle ?

Ce n'est pas la première fois que j'embauche une assistante. J'en ai eu des douzaines, certaines bonnes, certaines mauvaises, certaines que j'ai oubliées le jour même où elles sont parties. Alors pourquoi celle-ci ?

Ses yeux. Sa façon de me regarder sans fuir. Sa voix quand elle a dit oui. Le tremblement de sa lèvre. La goutte de sueur à sa tempe.

J'ai aimé ça. J'ai aimé la voir vulnérable. J'ai aimé sentir son trouble, sa peur, son désir de plaire. J'ai aimé le pouvoir que j'avais sur elle, ce pouvoir immédiat, instinctif, presque animal.

Je ne devrais pas aimer ça. C'est malsain. C'est dangereux.

Mais je n'ai jamais fait ce que je devais faire.

Je prends le contrat, je le lis. Élena Dubois, née le 15 mars 1995 à Paris. Adresse dans le neuvième. Pas d'enfants. En couple avec Thomas Morel.

Thomas. Un homme. Bien sûr, un homme. Elle a l'air trop normale pour être autre chose. Trop douce, trop fragile, trop... hétéro.

Je repose le contrat. Je retourne à mes chiffres. Les chiffres ne me posent pas de questions sur ma moralité. Les chiffres ne me jugent pas d'aimer regarder les autres avoir peur.

Les chiffres sont sûrs. Les chiffres obéissent.

Comme elle a dit oui. Comme elle obéira.

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