MasukÉlena
La porte se referme derrière moi, et je m'appuie contre le mur du couloir.
Je tremble. De la tête aux pieds, sans pouvoir m'arrêter. Mes jambes sont en coton, mes mains sont moites, mon cœur bat si fort que j'entends le sang cogner dans mes tempes.
Qu'est-ce qui vient de se passer ?
Elle s'est approchée de moi. Elle était si proche. Son parfum , bois de santal et vanille, chaud et froid à la fois , est encore dans mes narines. Son regard gris, presque transparent, est encore imprimé dans ma mémoire. Sa voix grave, posée, qui a demandé savez-vous obéir ?
Et j'ai dit oui. Sans réfléchir. Sans savoir pourquoi. Comme si elle avait le pouvoir de m'arracher ce mot, de le prendre de force.
— Ça va ?
Irina est devant moi, une liasse de papiers à la main. Elle me regarde avec une expression que je n'arrive pas à déchiffrer.
— Oui, oui, ça va.
— Vous êtes blanche comme un linge. Venez, je vais vous donner de l'eau.
Elle me prend par le coude sa main est ferme, rassurante et me guide vers une petite salle de réunion vitrée. Je m'assois, je bois l'eau qu'elle me tend. Mes mains tremblent encore.
— Félicitations. Vous êtes la première à tenir plus de cinq minutes sans bafouiller.
Je la regarde sans comprendre. Elle hausse à peine les épaules, mais il y a comme un sourire au coin de ses lèvres.
— Mme Volkov aime tester les gens. Elle les regarde, longtemps, jusqu'à ce qu'ils craquent. Vous n'avez pas craqué. Vous avez survécu.
Je pense à son regard sur moi, à ce parcours lent de la tête aux pieds, à la façon dont je me suis sentie nue, exposée, vulnérable. Est-ce que c'était ça, le test ?
— Et la question ? demandé-je. Sur l'obéissance ?
Irina range ses papiers, évite mon regard.
— Signez ici, ici et ici. Vous commencez demain, 7h30. Ne soyez pas en retard.
Elle ne répond pas à ma question. Je ne pose pas.
Je signe sans lire, machinalement. Je veux sortir, prendre l'air, respirer. Je veux être loin de ce building, de ce silence, de ce regard gris qui me poursuit encore.
Dehors, sur le trottoir, je prends une grande inspiration. L'air de Paris est pollué, bruyant, normal. Il me fait du bien. Je lève les yeux vers le building de verre et d'acier. Tout en haut, tout au sommet, il y a une femme en tailleur noir qui me regarde peut-être, ou pas.
J'ai le travail. J'ai le travail chez Adriana Volkov.
Pourquoi est-ce que j'ai peur ?
Mon téléphone vibre. Thomas.
— Alors ?
— Je l'ai eu. Le poste.
— Génial ! Ma nana est une chef ! On fête ça ce soir ?
Sa voix est joyeuse, enthousiaste, normale. Thomas est toujours joyeux, toujours enthousiaste, toujours normal. C'est pour ça que je suis avec lui, probablement. Pour sa normalité. Pour sa stabilité. Pour le fait qu'il ne me fera jamais peur, qu'il ne me troublera jamais, qu'il ne me regardera jamais comme si j'étais nue.
— Oui, bien sûr. On fête ça.
Je raccroche. Je pense à Thomas, à notre appartement, à notre vie. Je pense à la façon dont il va m'embrasser ce soir pour fêter ça, et à la façon dont mes lèvres répondront par habitude.
Je pense à Adriana Volkov qui m'a regardée comme si elle voyait à travers moi. Comme si elle savait des choses que moi-même je ne sais pas.
Et j'ai peur. Mais je ne sais pas de quoi.
— Elle a signé.
Irina pose le contrat sur mon bureau. Je ne le regarde pas. Je regarde par la fenêtre, je regarde Paris, je regarde les toits, les immeubles, les rues où des milliers de gens vivent sans moi.
— Bien.
— Quelque chose ne va pas, Madame Volkov ?
Je me retourne. Irina est la seule personne qui peut me poser ce genre de question sans que je la congédie sur-le-champ. Vingt ans de loyauté, ça donne des droits.
— Pourquoi demandez-vous ça ?
— Parce que vous êtes bizarre depuis cet entretien. Parce que vous regardez dans le vide. Parce que vous n'avez pas encore critiqué le rapport financier que je vous ai donné ce matin.
Je regarde le rapport. Il est toujours sur mon bureau, pas ouvert.
— Je le lirai plus tard.
Irina hoche la tête. Elle ne dit rien, mais ses yeux disent tout. Elle a compris quelque chose. Elle comprend toujours tout.
— Elle commence demain, 7h30.
— Je sais.
— Je lui ai donné les consignes de base. Le reste, c'est vous qui...
— Je sais, Irina.
Elle sort. Je reste seule avec le contrat, avec le rapport, avec le silence.
Pourquoi est-ce que je pense encore à elle ?
Ce n'est pas la première fois que j'embauche une assistante. J'en ai eu des douzaines, certaines bonnes, certaines mauvaises, certaines que j'ai oubliées le jour même où elles sont parties. Alors pourquoi celle-ci ?
Ses yeux. Sa façon de me regarder sans fuir. Sa voix quand elle a dit oui. Le tremblement de sa lèvre. La goutte de sueur à sa tempe.
J'ai aimé ça. J'ai aimé la voir vulnérable. J'ai aimé sentir son trouble, sa peur, son désir de plaire. J'ai aimé le pouvoir que j'avais sur elle, ce pouvoir immédiat, instinctif, presque animal.
Je ne devrais pas aimer ça. C'est malsain. C'est dangereux.
Mais je n'ai jamais fait ce que je devais faire.
Je prends le contrat, je le lis. Élena Dubois, née le 15 mars 1995 à Paris. Adresse dans le neuvième. Pas d'enfants. En couple avec Thomas Morel.
Thomas. Un homme. Bien sûr, un homme. Elle a l'air trop normale pour être autre chose. Trop douce, trop fragile, trop... hétéro.
Je repose le contrat. Je retourne à mes chiffres. Les chiffres ne me posent pas de questions sur ma moralité. Les chiffres ne me jugent pas d'aimer regarder les autres avoir peur.
Les chiffres sont sûrs. Les chiffres obéissent.
Comme elle a dit oui. Comme elle obéira.
ÉlenaJe rentre chez moi, et chaque pas dans l'escalier est un effort surhumain. Mes jambes sont lourdes, comme si du plomb coulait dans mes veines. Ma tête tourne encore de ses baisers, de ses mots, de sa présence qui imprègne chaque pore de ma peau. Adriana. Son prénom tourne dans ma tête comme une musique obsédante, une ritournelle dont je ne peux pas me défaire.Adriana.Je le murmure dans le silence de la cage d'escalier, et ce simple son fait battre mon cœur plus vite.J'ouvre la porte de l'appartement, et l'odeur du dîner m'enveloppe comme un piège. Un bon dîner, préparé avec soin. Des bougies sur la table, qui vacillent doucement. Du vin qui respire dans un carafon, comme dans les magazines de décoration. La table est joliment dressée, avec la nappe du dimanche, celle qu'on sort pour les occasions.Thomas est là, s
AdrianaElle est partie.Je reste là, au milieu de mon bureau, à toucher mes lèvres du bout des doigts. Elles sont encore chaudes, encore imprégnées d'elle.Je l'ai embrassée. J'ai craqué. J'ai fait exactement ce que je m'étais promis de ne pas faire.Et je ne regrette rien.Ses lèvres étaient douces, timides d'abord, puis plus ardentes. Elle a répondu immédiatement, comme si elle n'attendait que ça. Comme si tout ce temps, toutes ces journées de tension, n'étaient qu'une longue attente de ce moment.Je retourne à mon bureau, je m'assois. Je devrais travailler, préparer la réunion de demain, répondre aux emails. Mais je n'y arrive pas. Je revois son visage quand elle a dit du désir. La façon dont ses joues ont rougi, dont ses yeux ont brillé. Elle a avoué. Elle a avoué qu'elle me désire.Et moi, j'ai avoué aussi. En l'embrassant. En lui montrant que je la désire autant.Qu'est-ce qu'on va devenir maintenant ? Comment je vais la regarder demain, après ça ?Mon téléphone sonne. Irina. J
AdrianaJe n'ai pas dormi de la nuit.Chaque fois que je fermais les yeux, je la voyais. Debout dans l'encadrement de la porte, les yeux écarquillés, le souffle coupé. Je voyais son trouble, son désir malgré elle. Je voyais qu'elle avait aimé voir.Ce matin, je suis devant mon miroir, et je me prépare avec plus de soin que d'habitude. Un tailleur noir, mais plus ajusté. Le chemisier légèrement déboutonné. Les cheveux lâchés, pour une fois.Pour qui je me fais belle ?Pour elle. La réponse est là, évidente, terrifiante. Je me fais belle pour elle.7h28. J'attends. Je sais qu'elle sera là dans une minute, avec mon café, avec mes dossiers. Mon cœur bat plus vite. Ridicule. Je suis Adriana Volkov, je ne suis pas une adolescente.7h29. Des pas dans le couloir. Un frappement léger à la porte.— Entrez.Elle entre. Elle porte la même tenue qu'hier, le chemisier blanc, la jupe noire. Mais ses yeux... ses yeux sont cernés. Elle n'a pas dormi, elle non plus.— Votre café, Madame Volkov.Elle po
ÉlenaMon corps réagit. Une chaleur monte en moi, un désir violent, incontrôlable. Je pense à sa main, à ce qu'elle faisait. Je pense à la remplacer. Je pense à être à sa place, à la toucher, à la faire gémir plus fort.Je suis folle. Je suis complètement folle.Je reste là, adossée au mur, pendant je ne sais pas combien de temps. Une minute ? Cinq ? Dix ? Je ne sais plus. Je n'entends rien. Je ne vois rien. Je ne sens que ce corps qui brûle, ce cœur qui cogne, cette image qui me hante.Puis j'entends un bruit derrière la porte. Des pas. Elle se lève.La porte s'ouvre.Adriana est devant moi. Parfaite. Impeccable. Pas un cheveu déplacé. Sa jupe est remise en place, son chemisier est immaculé. Seuls ses yeux... ses yeux disent autre chose. Ils brillent d'une lueur que je ne connais pas.— Le contrat, Élena ?Sa voix est calme. Trop calme.— Je... je suis désolée, Madame Volkov. J'aurais dû frapper.Je lui tends le contrat. Mes mains tremblent si fort que le papier bruisse.— En effet.
Elena Son regard parcourt mon visage, s'attarde sur mes lèvres, remonte vers mes yeux. Je sens mon souffle s'accélérer. Je sens mon corps qui répond à sa présence, à son regard, à ce magnétisme impossible à nier.— Vous pouvez disposer.Sa voix est plus douce. Ou peut-être que je l'imagine.Je sors. Je retourne à mon bureau. Et je ne travaille pas de l'après-midi. Je passe mon temps à revivre chaque seconde, chaque mot, chaque regard.AdrianaElle est sortie.Je reste immobile, face à la porte fermée, et je respire profondément. Mon cœur bat plus vite que la normale. Mes mains tremblent légèrement.Je retourne à mon bureau, je m'assois, j'essaie de me concentrer sur les dossiers. Impossible. Je vois encore son visage, ses joues roses quand j'ai dit c'est réussi. Je vois ses lèvres entrouvertes, ses yeux qui fuyaient les miens puis revenaient, comme attirés malgré elle.Elle a fait un effort aujourd'hui. Elle a choisi cette tenue pour moi. Elle s'est maquillée pour moi. Elle le sait,
ÉlenaUne semaine a passé depuis mon premier jour. Une semaine depuis que j'ai franchi cette porte, depuis que j'ai rencontré son regard, depuis que ma vie a basculé sans que personne le sache.Ce matin, je suis devant le miroir de ma salle de bain, et je ne me reconnais pas. Pas physiquement , je suis toujours la même, avec mes cheveux châtains, mes yeux marron, mon visage ordinaire. Mais à l'intérieur, quelque chose a changé. Quelque chose que je n'arrive pas à nommer.Je choisis ma tenue avec plus de soin que d'habitude. Un chemisier blanc, simple mais bien coupé. Une jupe noire, juste au-dessus du genou. Des escarpins que je n'avais pas portés depuis des mois. Je me maquille légèrement, un peu plus que d'habitude.Pour qui je me fais belle ?Pour elle. La réponse est là, évidente, terrifiante. Je me fais belle pour elle.Thomas est déjà parti. Il est toujours parti le premier. Il m'a embrassée sur le front ce matin, distraitement, en disant bonne chance pour ta journée ma chérie.