LOGINÉlena
Elle ne me regarde pas. Elle lit un document, le front plissé. Je reste debout, ne sachant pas si je dois parler, partir, attendre.
— Votre emploi du temps. Réunion à 9h avec l'équipe financière, déjeuner à 13h avec des investisseurs japonais, visioconférence avec New York à 16h. Vos courriers sont triés, les urgences marquées en rouge, les...
— Élena.
Je me tais. Elle lève les yeux vers moi, et son regard est le même qu'hier. Percant. Intense. Comme si elle cherchait quelque chose au fond de moi.
— Vous êtes ponctuelle. C'est bien.
Elle prend une gorgée de café. Je regarde ses lèvres toucher le bord de la tasse, et je ne devrais pas regarder ça, mais je regarde. Ses lèvres sont rouges, parfaitement dessinées. Je me demande quel goût elles ont.
Elle repose la tasse.
— Votre bureau est à côté. Vous y avez accès par cette porte. Vous frapperez avant d'entrer, toujours, même si la porte est ouverte. Vous répondrez à tous mes appels avant la troisième sonnerie. Vous ne parlerez de mon travail à personne, pas même à votre compagnon. Vous lirez tous les dossiers que je vous donne, et vous les comprendrez avant que j'aie besoin de vous poser des questions.
— Compris.
— Allez. Le travail commence.
Je sors. Je referme la porte derrière moi. Mon bureau est petit mais élégant, vitré, avec une vue sur Paris. Je m'assois, j'allume l'ordinateur, je commence à classer les emails.
Toutes les cinq minutes, je regarde la porte qui mène au bureau d'Adriana.
Toutes les cinq minutes, je me demande ce qu'elle fait. À quoi elle pense. Si elle pense à moi comme je pense à elle.
C'est ridicule. C'est mon premier jour. C'est ma patronne. Je suis hétéro. Je suis en couple. Je suis normale.
Je suis complètement obsédée.
Elle est partie.
Je repose le document que je ne lisais pas, et je prends une longue inspiration. Mon cœur bat plus vite que la normale. Ridicule.
J'entends ses pas derrière la porte, le bruit de sa chaise qui grince, le cliquetis de son clavier. Elle est là, à quelques mètres de moi, séparée par une simple porte. Je pourrais me lever, ouvrir, la voir.
Je ne me lève pas. Je ne bouge pas.
Le café qu'elle m'a apporté est parfait. Pas trop chaud, pas trop froid, juste comme j'aime. Elle a noté, dès le premier jour. Elle est observatrice, attentive. Elle veut plaire.
Je bois une autre gorgée. Le goût du café est celui de tous les matins. Pourtant, aujourd'hui, il est différent. Parce que c'est elle qui l'a préparé.
Je pose la tasse brusquement. Je dois me reprendre. Je suis sa patronne, pas une adolescente en rut. Elle a un copain, une vie, une normalité que je ne pourrai jamais lui offrir. Je dois rester professionnelle.
La matinée passe. Je travaille, vraiment, sur les dossiers, les chiffres, les stratégies. Mais toutes les dix minutes, je l'appelle pour un dossier, un renseignement, une question. Prétextes, tous des prétextes. J'ai besoin de l'entendre. J'ai besoin de la voir entrer, de la regarder poser les papiers sur mon bureau, de voir ses doigts effleurer le bois.
Chaque fois, elle est parfaite. Rapide, efficace, discrète. Chaque fois, ses yeux évitent les miens, mais je vois ses joues rosir. Chaque fois, je sens son trouble, et j'aime ça.
À 13h, elle m'apporte le déjeuner. Une salade, comme j'aime. Elle a demandé à Irina mes habitudes. Elle est efficace, vraiment.
— Votre déjeuner, Madame Volkov.
Elle pose le plateau sur le coin du bureau, loin de mes papiers. Précautionneuse. Attentive.
— Merci, Élena. Vous avez déjeuné ?
— Pas encore, Madame Volkov. Je le ferai pendant votre réunion avec les investisseurs.
— Vous devriez manger. Une journée de travail ne se fait pas le ventre vide.
Elle me regarde, surprise par ce souci soudain. Je suis surprise moi-même. Depuis quand je me soucie de ce que mangent mes employés ?
— Je... oui, Madame Volkov. Je le ferai.
Elle sort. Je regarde la porte se refermer. Je n'ai pas faim.
L'après-midi passe. 16h, visioconférence avec New York. Je parle, je décide, je dirige, et pendant tout ce temps, je sais qu'elle est là, derrière la porte, à prendre des notes, à préparer la suite.
18h. La journée est finie. Je devrais la laisser partir.
— Élena ?
Elle entre presque immédiatement, comme si elle attendait.
— Oui, Madame Volkov ?
— Vous pouvez rentrer. Bon week-end.
— Merci, Madame Volkov. Bon week-end à vous.
Elle hésite une seconde, comme si elle voulait dire quelque chose d'autre. Puis elle sort.
J'entends ses pas s'éloigner, la porte principale s'ouvrir et se fermer. Le silence retombe, plus lourd qu'avant.
Je reste seule dans mon bureau, face à Paris qui s'illumine doucement. Je pense à elle qui rentre chez elle, vers lui. Je pense à ses mains qui toucheront un autre corps, à sa bouche qui embrassera d'autres lèvres.
Je serre mon stylo si fort que mes jointures blanchissent.
Ce n'est que le premier jour. Je n'imagine pas ce que ce sera dans une semaine, dans un mois.
Je devrais la licencier. Maintenant, tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard.
Je ne le fais pas. Je sais que je ne le ferai pas.
Parce que pour la première fois depuis longtemps, j'ai envie de brûler. Même si c'est dangereux. Même si c'est mal. Même si ça doit me détruire.
Je marche dans les rues de Paris, et je ne vois rien.
Les lumières, les gens, les voitures, tout défile sans que je l'enregistre. Je suis ailleurs, dans un bureau au sommet d'un building, face à une femme aux yeux gris.
Elle m'a dit de manger. Elle s'est inquiétée pour moi. Pourquoi ? Je ne suis rien pour elle. Une employée, une assistante, une remplaçable parmi d'autres. Alors pourquoi ce regard, cette voix plus douce, cette question sur mon déjeuner ?
Peut-être que je rêve. Peut-être que j'imagine des choses qui n'existent pas.
Mais quand elle me regarde, je sens quelque chose. Un courant, une chaleur, une connexion. Et je sais, au plus profond de moi, qu'elle le sent aussi.
Thomas est déjà là quand j'arrive. Il a préparé le dîner, mis des bougies, ouvert une autre bouteille. Il veut me faire la surprise. Il est gentil, il est attentionné, il est tout ce qu'on peut souhaiter.
— Alors, ta semaine ? demande-t-il en servant le vin.
— Bien. Intense. Ma patronne est... exigeante.
— C'est une femme, ta patronne ? Je croyais que Volkov Industries était dirigé par un homme.
— La fille. Adriana Volkov. Elle a repris l'empire.
— Ah. Elle est comment ?
Je réfléchis trop longtemps à ma réponse.
— Froide. Distante. Parfaite.
Thomas rit.
— Parfaite ? Toi, tu es impressionnée.
— Oui, impressionnée. C'est tout.
Je bois une gorgée de vin. Je mens. Je mens à Thomas pour la première fois, et ça passe tout seul, comme si c'était naturel. La culpabilité s'installe, mais elle est noyée dans autre chose. De l'excitation. Du désir. De l'interdit.
Cette nuit-là, Thomas me prend dans ses bras. Je ferme les yeux. Et je vois des yeux gris, des doigts longs, une bouche rouge. Je me serre contre lui pour chasser l'image.
Elle revient. Elle revient toujours.
Mais cette fois, je ne veux pas la chasser. Cette fois, je la regarde en face, cette image, ce fantasme, cette obsession.
Je pense à Adriana.
Je pense à elle qui se touche peut-être, elle aussi, en pensant à moi.
Et je souris dans le noir.
ThomasLe lendemain matin, je me réveille tôt. Trop tôt. Le soleil n'est même pas encore levé. La chambre baigne dans une pénombre grise, cette lumière triste de l'aube parisienne qui ressemble à un deuil.Élena est à côté de moi, recroquevillée en boule, tout au bord du lit. Elle a accepté de dormir dans notre chambre, mais elle a refusé de se blottir contre moi. Elle a murmuré « pas ce soir » d'une voix lasse, et je me suis contenté de cette demi-présence. Je me contente de tout, depuis des semaines. Des miettes. Des restes. Des fragments d'elle qu'elle veut bien m'accorder.Je la regarde dormir. La lumière grise caresse son visage, creuse ses cernes, souligne les traces de larmes séchées sur ses joues. Elle est belle, malgré tout. Ou peut-être à cause de tout. Cet
ÉlenaIl est presque minuit quand mes pieds me portent devant sa porte. Devant notre porte. Celle de l'appartement que j'ai partagé avec Thomas pendant dix ans. Je n'ai pas choisi de venir ici. Mes jambes ont décidé pour moi, mues par un instinct de survie que ma raison ne contrôle plus. L'animal blessé retourne toujours à son terrier, même quand le terrier est en ruines.Je sonne. J'attends. La nuit est glaciale. Le froid s'infiltre sous mon manteau, me mord la peau. Je grelotte. De froid, de fatigue, de désespoir. Mes doigts sont gourds, mes lèvres gercées, mes yeux brûlés par les larmes qui ne cessent de couler.La porte s'ouvre. Thomas est là, en pyjama froissé, les cheveux en bataille, les yeux gonflés de sommeil. Il cligne des paupières, essayant de comprendre ce qu'il voit. Une femme dévastée sur le pas
AdrianaLa voiture file dans la nuit parisienne. Les lampadaires défilent, projetant des ombres mouvantes sur le visage d'Élena. Elle est assise à côté de moi, le visage tourné vers la vitre, les bras croisés sur sa poitrine comme pour se protéger d'un froid qui n'existe pas. Elle n'a pas dit un mot depuis le restaurant. Pas un regard. Pas un souffle dans ma direction.Le silence est une chape de plomb qui m'écrase les poumons.Je sais. Je sais que Natalia lui a parlé. J'ai vu son sourire en revenant du vestiaire. J'ai vu le visage d'Élena, exsangue, dévasté. Je sais ce que Natalia a fait. Elle l'a fait à Camille. Elle l'a fait à Juliette. C'est son arme. Sa spécialité. Elle trouve la faille, elle s'y infiltre, et elle détruit tout.Mais je ne peux pas en parler. Pas dans ce taxi, avec le chauffeur qui no
ÉlenaJe n'aurais jamais dû la suivre. Mais quand Natalia s'est levée de table, ses yeux verts ont accroché les miens comme des griffes. Un ordre muet. Une sommation. Adriana était au téléphone, debout près de la baie vitrée, le dos tourné. Elle n'a rien vu. Elle ne voit jamais rien quand il le faudrait.Je me lève à mon tour. Mes jambes ne m'appartiennent plus. Ce sont des prothèses mal ajustées qui me portent à travers la salle du restaurant, ce tombeau de velours et de cristal. Chaque pas est un glas. Chaque battement de mon cœur est une condamnation annoncée.Je pousse la porte des toilettes. L'air y est plus froid, saturé d'un parfum de lys qui masque à peine une odeur plus âcre, plus ancienne. Quelque chose de pourri sous la surface propre. Natalia est là, appuyée contre le marbre du
ÉlenaJe ne voulais pas venir. J’ai résisté, argumenté, tempêté. Mais Adriana a insisté. C’est sa façon de me prouver sa bonne foi, m’a-t-elle dit. Une mise en scène en forme de preuve d’amour. Un dîner. Pas un dîner en tête-à-tête, non. Un dîner d’affaires, dans un restaurant trois étoiles où le chuchotement des serveurs vaut plus que mon salaire. Un dîner avec elle.Le restaurant est une cage de velours et de cristal. Le plafond est haut, les murs sont couverts de miroirs qui nous renvoient nos reflets déformés. Pour l’occasion, j’ai mis une robe noire, simple, une armure de soie. Adriana est au summum de son élégance, un tailleur-pantalon bleu nuit, un collier de saphirs sombres autour du cou. Mais ce soir, cette beauté n’est pas pour moi. Elle est
ÉlenaMes mains tremblent encore quand je pousse la lourde porte du bureau d’Adriana. Je n’ai pas frappé. Je ne pouvais pas. La politesse, les formes, les apparences, je m’en fous. Thomas vient de me jeter hors de dix ans de vie comme une malpropre, et mon univers se réduit à une seule question, une question absurde et délirante qui me ronge de l’intérieur : suis-je en train de tout perdre pour quelqu’un qui ne me regarde plus ?Adriana est debout devant la baie vitrée, le dos tourné, un téléphone collé à l’oreille. Elle se retourne en entendant la porte s’ouvrir avec fracas. Son visage est un masque de surprise et d’épuisement.— Je te rappelle, dit-elle dans le combiné avant de raccrocher précipitamment. Élena ? Qu’est-ce qui se passe ?— Thomas sait.
Elle me regarde. Calme. Pas surprise. Pas fâchée.— Pourquoi ?— Parce que... Thomas. Parce que je ne sais pas. Parce que j'ai peur.— Peur de quoi ?— De vous. De moi. De ce qu'on devient. De ce que je deviens.
AdrianaJ'entre sans faire de bruit.C'est un talent que j'ai développé enfant, pour surprendre ma mère, pour échapper à mon père, pour me fondre dans les murs quand il le fallait. Aujourd'hui, ce talent me sert à la voi
AdrianaElle est partie. Je reste seule dans la salle de réunion, et je souris.J'aime jouer avec elle. J'aime la voir trembler, rougir, perdre tous ses moyens. J'aime ce pouvoir que j'ai sur elle, cette capacité à la réduire à l'état de d&e
Elena Son regard parcourt mon visage, s'attarde sur mes lèvres, remonte vers mes yeux. Je sens mon souffle s'accélérer. Je sens mon corps qui répond à sa présence, à son regard, à ce magnétisme impossible à nier.— Vous pouvez disposer.Sa voix est plus douce. Ou peut-être que je l'imagine.Je sor







