Home / Mafia / La Dette du Don de la Mafia / Chapitre 5 : L'Offre

Share

Chapitre 5 : L'Offre

Author: Percy
last update publish date: 2026-10-12 14:31:14

Il est 20 h 52 un samedi soir, et je suis assise sur la dernière marche de l'escalier, tenant une calculatrice qui a cessé d'être utile il y a des heures.

Il reste huit minutes.

J'ai tout vérifié trois fois : chaque facture de la boîte à chaussures, chaque dollar grappillé au mont-de-piété, l'enveloppe de tante Claudette, la voiture. Tout compte fait : quinze mille cent six dollars. Tout est étalé en piles bien rangées sur la table basse, comme si, en les alignant juste comme il faut, elles allaient peut-être se multiplier.

Ce n'est pas le cas.

Theo s'assoit brusquement à côté de moi, toujours vêtu de son sweat à capuche d'école, les cheveux ébouriffés. Il n'a presque pas prononcé un mot de toute la journée, bien trop silencieux. Il se penche et me touche l'épaule.

« Quoi qu'il se passe, tu peux me le dire, Izzy. »

« Il ne se passe rien », dis-je.

« Tu as vendu la voiture. »

« Je voulais une nouvelle. »

Il me regarde, l'air grave. « Tu as pleuré dans la cuisine jeudi, et tu ne pleures jamais. » Il me redonne un coup d'épaule, maladroit mais doux. « Je ne suis pas un bébé. »

Je le regarde : poignets fins, cette mine maladive et grisâtre. Il a dû sauter ses médicaments encore une fois, probablement parce que l'argent manque et qu'il ne pense pas que je remarque qu'il compte ses pilules. Je déglutis avec difficulté.

« Je sais que tu n'en es pas un », dis-je doucement. « Juste... fais-moi confiance un peu plus longtemps. »

Il hoche la tête. Il ne me croit pas. Il me donne un dernier coup d'épaule et, honnêtement, cette gentillesse me brise presque sur place.

20 h 57.

L'horloge fait un bruit fort et impitoyable. Je ne l'avais jamais remarqué auparavant. Chaque seconde résonne comme un marteau.

S'il vous plaît. Je ne sais pas qui je supplie, mais le mot est là de toute façon. S'il vous plaît, laissez un miracle tomber du ciel.

À 20 h 59, des phares traversent le plafond en projetant leur lumière. Une voiture s'engage dans notre allée, et je sais, sans regarder, qui c'est.

Ce n'est pas seulement le bruit, c'est la façon dont la maison change. L'air se fige. Ma mère, figée à la table de la cuisine depuis des heures, se lève si vite que sa chaise bascule derrière elle.

Une porte s'ferme dehors. Puis une autre. Des pas lents et délibérés sur le porche.

Trois coups. Calmes. Patients. Comme s'il savait exactement combien de temps il pouvait attendre.

« Ne l'ouvre pas », murmure maman, collée contre le mur. « Isabella. S'il te plaît. »

« Il est neuf heures, maman. »

« S'il te plaît... »

J'ouvre la porte.

Il se tient sous la lumière du porche, son manteau rejetant encore des flocons de neige. Marco attend au bas des marches, et derrière eux, une autre voiture ronronne, moteur allumé.

Roman De Luca. Il me regarde, et je ressens ce haut-le-cœur, ce retournement lourd dans mon estomac. Peu importe à quel point je le dévisage, cela ne s'en va pas.

« Mademoiselle Laurent », dit-il. « Juste à l'heure. »

« Je n'ai pas votre argent. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi êtes-vous ici ? »

« Puis-je entrer ? »

Il pose la question, mais soyons réalistes, ce n'en est pas vraiment une. Il attend cependant, les mains dans les poches, un sourcil haussé, me laissant faire semblant d'avoir le choix. Je recule. En passant, son manteau frôle mon bras, et son parfum d'air froid et de cèdre envahit le salon comme une présence fantomatique.

Theo est debout maintenant, le menton haut, essayant tellement d'avoir l'air dur que j'en rirais presque.

« Vous êtes qui ? » demande Theo.

« Roman. » Il marque une pause. « Tu dois être Theo. »

Le visage de mon frère change, juste une seconde. Comment cet homme connaît-il son nom ?

« Theo », dis-je d'une voix douce. « Monte dans ta chambre. »

« Non. »

« S'il te plaît. »

Il hésite, puis s'exécute, jetant un regard furieux par-dessus son épaule. J'écoute ses pas dans l'escalier. J'entends sa porte se fermer. Il la laisse déverrouillée — il va écouter. Bien. Qu'il le fasse.

Je me retourne. Roman ne me regarde même plus.

Il observe ma mère.

Elle est toujours collée au mur, pâle et tremblante. Il la fixe et je ne peux pas déchiffrer ce regard. Ce n'est ni de la colère ni de la jubilation. C'est pire.

De la reconnaissance.

« Madame Laurent », dit-il doucement. « Il y a longtemps. »

Ma mère pousse un petit gémissement plaintif.

« Vous vous connaissez ? » Ma voix se brise. « Maman ? »

Elle ne peut détacher ses yeux de lui. « Roman », murmure-t-elle. « Tu n'étais qu'un gamin. »

« J'avais dix-neuf ans. »

« Je suis tellement désolée. Je suis tellement, tellement désolée... »

Il l'interrompt, d'une voix calme mais tranchante. « Ne dites rien. Pas ce soir. »

La pièce se met à tourner.

« Qu'est-ce qui se passe ? » demandé-je. « De quoi parlez-vous ? »

Roman finit par me regarder. Cette expression étrange et vulnérable est à présent enfermée derrière un verre glacial.

« Demandez à votre mère », dit-il. « Quand vous serez prête à l'entendre. »

Ma main tremble. Je plonge la main dans ma poche et en sors la photo que je transporte depuis vingt et une heures. Chaude, elle me brûle la hanche comme une marque.

« C'est à cause de ça ? » Je la tends.

Il la prend, étudiant l'image usée : une plage, de la lumière, une femme en robe jaune en plein fou rire. Pendant une seconde, il reste planté là, son pouce glissant sur le bord.

Je fixe son visage. C'est troublant de voir à quel point il est à vif — pas de colère ni de haine, juste quelque chose de juvénile et d'exposé. L'homme le plus redouté de la ville a l'air, l'espace d'un instant, d'un gamin planté devant une école déjà démolie.

Il finit par me rendre la photo, aussi délicatement que s'il s'agissait de verre.

« Où as-tu trouvé ça ? »

« Dans la commode de ma mère. »

Il hoche la tête, à peine audible. « Bien sûr que oui. » Il cligne des yeux, et le masque retombe, plus dur qu'avant. « Nous ne sommes pas là pour parler du passé. Il est neuf heures, mademoiselle Laurent. Votre temps est écoulé. »

Je me redresse. « Alors prenez l'argent que j'ai. »

« Combien ? »

« Quinze mille cent six. »

« C'est insuffisant. »

« C'est tout ce qu'il y a. »

« Je sais », dit-il doucement, les yeux dérivant vers les piles de billets. « C'est bien là le problème. »

Il sort un document épais de couleur crème, le pose à côté de l'argent — le même format que le dossier du cimetière.

« Je suis prêt à régler la dette de votre père. En totalité. Chaque dollar. Maintenant. »

J'arrête de respirer.

« Quoi ? »

« À une condition. »

L'espoir me frappe comme un train en pleine face — vif, stupide et impossible à ignorer. « Quelle condition ? »

Il le dit d'un ton si neutre que cela a du mal à faire son chemin dans mon esprit.

« Épousez-moi. »

La pièce se fige.

J'ai presque envie de rire. Ou de pleurer. Ou les deux. « Pardon, quoi ? »

« Un an », dit-il. « Vous devenez mon épouse. Vous vivez dans ma maison. Vous m'accompagnez aux événements requis. En public, vous êtes madame De Luca. En privé, vous respectez ce contrat. » Il fait un signe de tête vers le dossier. « Après douze mois, le mariage prend fin. La dette est effacée. Votre famille recouvre la liberté. »

« Vous êtes fou. »

« Je suis méthodique. » Sa voix se fait plus grave. « Et je ne demande jamais deux fois. »

« Pourquoi moi ? Vous pourriez avoir n'importe qui. »

Il n'hésite pas une seule seconde. « Parce que je vous veux. »

Une bouffée de chaleur me monte aux joues, embarrassante et vive. La pièce vacille. Soudain, il est trop près et tout ce à quoi je peux penser, c'est au frôlement de son pouce sur mon poignet deux nuits plus tôt.

« Je vous veux là où je peux vous voir », dit-il, d'un ton froid et mesuré. « C'est tout. »

Un frisson glacé me traverse le ventre.

Là où il peut me voir. Pas à ses côtés. Pas avec lui.

« Vous n'achetez pas une épouse », dis-je, à peine plus fort qu'un murmure. Les mots ont un goût amer. « Vous achetez une otage. »

Quelque chose bouge sur son visage.

Il s'avance, assez près pour que je doive rejeter mon menton complètement en arrière. Je remarque une cicatrice à travers son sourcil gauche — fine, pâle. Sa mâchoire se contracte.

« Oui », dit-il.

Pas d'excuse. Pas d'hésitation. Juste ce mot, calme et définitif.

« Je vous donne le choix, Isabella. Plus que votre famille n'en a jamais donné à quiconque. »

Je manque de m'étouffer en respirant.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

Il se contente de poser un stylo noir et brillant sur le contrat.

« Lisez la page trois. Les soins de Theo sont pris en charge. Les dettes de votre mère : effacées. Plus de collectionneurs. Lisez attentivement. Vous avez jusqu'à minuit. »

« Et si je dis non ? »

Il ne cligne pas des yeux. « Mes hommes seront là à minuit une. On commencera par la maison. »

Il se tourne vers la porte. S'arrête.

« Votre père aimait dire quelque chose, n'est-ce pas ? » demande Roman, sans se retourner. « Vous vous souvenez ? »

Ma gorge refuse de fonctionner. « Une dette impayée est une porte laissée ouverte. »

« C'est ça. » Il marque une pause. « J'ai attendu longtemps avant de la fermer. »

Il est parti.

La maison est silencieuse, à l'exception de ma mère, effondrée contre le mur et en pleurs. Les pas de Theo résonnent dans l'escalier, lents et incertains.

Le contrat est sur la table, luisant comme un objet radioactif.

Et sur la troisième page, l'encre noire se détache clairement :

L'Épouse ne devra, en aucune circonstance, enquêter sur les événements de la nuit du 14 octobre.

Mon rythme cardiaque s'arrête.

Le 14 octobre. Je connaissais cette date depuis toujours, sans jamais en comprendre la raison. Maman allume une bougie blanche dans la cuisine chaque année et reste assise à côté. Papa s'enfermait dans son bureau et n'en sortait qu'à l'aube, les yeux rouges. Personne n'en parlait jamais.

Je croyais autrefois qu'il s'agissait d'un anniversaire, ou d'un chagrin trop intime pour être partagé.

À présent, il y a un contrat m'interdisant de poser des questions, une photographie passée par le soleil, et un homme qui prétend attendre depuis quinze ans pour fermer une porte que ma famille a laissée ouverte.

Que s'est-il passé le 14 octobre ?

Et pourquoi cela a-t-il poussé ma famille à devoir tout aux De Luca ?

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 10 : Les Préparatifs

    On pourrait penser qu'il faut plus de quarante minutes pour faire tenir vingt-cinq ans de vie dans une valise.C'est pourtant le temps qu'il me faut. Deux sacs de vêtements, mes couteaux enveloppés dans un torchon, une boîte de emporte-pièces de ma grand-mère, et le lapin en peluche que Theo m'avait donné quand je suis partie pour l'école de cuisine, dont une oreille était usée jusqu'à la trame. Je reste sur le seuil de ma chambre d'enfant à regarder les murs jaunes, l'étagère de travers, le poster que je n'avais jamais décroché.Marco est adossé au mur du couloir, observant le plafond comme s'il lui devait de l'argent. Il est poli depuis ce matin. Silencieux. Immense.« Prends ton temps », dit-il.« J'ai fini. »« Non. »Je le regarde.« La dernière pièce, c'est celle que tu évites », fait-il doucement. « Tout le monde en a une. »Je déteste qu'il ait raison.Le bureau de mon père se trouve au bout du couloir.La police y est passée. L'entreprise de pompes funèbres aussi, les gens de

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 9 : Les Petits Caractères

    Quand je suis terrifiée, je fais de la pâtisserie.À sept heures dimanche matin, cela fait une heure que je suis rentrée, que j'ai pris une douche, que je me suis changée, et j'ai préparé deux douzaines de brioches à la cannelle que personne ne mangera. La farine saupoudre le plan de travail. La pâte lève sous un torchon près de la fenêtre. Theo est réveillé à l'hôpital, dans le coltard, à lancer des blagues sur sa cicatrice, et ma mère dort à l'étage avec la porte verrouillée.Et le contrat est étalé sur la table de la cuisine comme un corps que je m'apprête à disséquer.J'ai décidé que je ne signerais plus rien les yeux fermés. C'est trop tard pour ça, c'est vrai, mais je suis comptable. Si je ne peux pas effacer l'encre, je peux au moins trouver les failles.Je photographie chaque page. Le recto, le verso, les marges, et même les trous d'agrafes. Une par une, avec mon téléphone, le déclic résonnant dans le silence.Puis je lis.Section 2. L'Épouse résidera dans la résidence princip

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 8 : Chirurgie

    La pire partie de l'attente, c'est que rien ne se passe.Pas de sirènes. Pas de cris. Juste un distributeur automatique qui bourdonne au bout du couloir, une horloge à l'aiguille bruyante et la certitude lente et nauséabonde que chaque tic-tac correspond à un battement de cœur qu'il m'est interdit d'entendre.Il est 2 h 07. Dante est parti il y a vingt minutes, m'embrassant le front comme une nièce préférée. « Je serai de retour à l'aube, cara. Essaie de te reposer. » Maman est allée à la chapelle de l'hôpital, serrant la poche de son gilet comme si elle était en feu.Ce qui nous laisse, Roman et moi.Il est assis en face de moi sur une chaise en plastique qui a l'air absurde sous ses larges épaules. Les coudes sur les genoux. Les mains jointes sans fermeté. Il n'a pas prononcé un seul mot depuis que les portes ont avalé Theo.Je ne sais pas pourquoi c'est exactement cela qui finit par me briser.« Vous n'êtes pas obligé de rester », dis-je.Rien.« C'est le milieu de la nuit. Vous av

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 7 : L'Oncle

    L'homme qui franchit les portes de l'hôpital n'a pas l'air d'un monstre.C'est ma première pensée, et elle est stupide, car je viens juste d'apprendre que les monstres portent de beaux manteaux. Mais il a les cheveux argentés, un peu d'embonpoint, des rides bienveillantes au coin des yeux et un gobelet de café en papier dans chaque main. Il ressemble à l'oncle préféré de quelqu'un. Il ressemble à l'homme qui vous glisse vingt dollars à Noël en vous disant de ne rien dire à votre mère.« Roman, » dit-il, et sa voix se brise de chaleur. « Mio ragazzo. Je suis venu dès que j'ai su. »Marco s'écarte. Roman ne bouge pas.« Oncle Dante. »« Et ce doit être elle. » Il se tourne, et tout son visage s'adoucit. « Isabella. Oh, cara, viens ici. »Avant que je ne puisse me préparer, je me retrouve dans une étreinte. De la laine, de la menthe poivrée et un parfum cher. Sa main coupe l'arrière de ma tête exactement comme le faisait mon père. Pendant une seconde folle, mes yeux me picotent, parce qu

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 6 : La Signature

    Je relus le contrat quatre fois.D'abord pour les mots. Ensuite pour les échappatoires. Puis pour le piège que je savais caché entre les virgules. Dès la quatrième lecture, je restais simplement fixée sur une phrase de la troisième page.L'Épouse ne devra, en aucune circonstance, enquêter sur les événements de la nuit du 14 octobre.« Izzy. » Theo était accroupi sur le tapis à côté de ma chaise, où il était depuis une heure. Maman s'était enfermée dans la salle de bains avec le robinet ouvert. « Tu ne vas pas vraiment le faire. »« Je le lis. »« Tu y penses. » Sa voix se brisa. « Je ne veux pas que tu fasses ça pour moi. »Je le regardai. Les ongles rongés. Le sweat trop grand. Cette légère ombre bleue sous ses lèvres que je feignais de ne pas voir depuis des jours.« Je le fais pour nous tous, » mentis-je. « C'est un an. Ce n'est rien. »Il hocha lentement la tête. Il savait à quel point j'étais nulle pour mentir. Il se leva pour m'apporter de l'eau.Il atteignit l'embrasure de la p

  • La Dette du Don de la Mafia   Chapitre 5 : L'Offre

    Il est 20 h 52 un samedi soir, et je suis assise sur la dernière marche de l'escalier, tenant une calculatrice qui a cessé d'être utile il y a des heures.Il reste huit minutes.J'ai tout vérifié trois fois : chaque facture de la boîte à chaussures, chaque dollar grappillé au mont-de-piété, l'enveloppe de tante Claudette, la voiture. Tout compte fait : quinze mille cent six dollars. Tout est étalé en piles bien rangées sur la table basse, comme si, en les alignant juste comme il faut, elles allaient peut-être se multiplier.Ce n'est pas le cas.Theo s'assoit brusquement à côté de moi, toujours vêtu de son sweat à capuche d'école, les cheveux ébouriffés. Il n'a presque pas prononcé un mot de toute la journée, bien trop silencieux. Il se penche et me touche l'épaule.« Quoi qu'il se passe, tu peux me le dire, Izzy. »« Il ne se passe rien », dis-je.« Tu as vendu la voiture. »« Je voulais une nouvelle. »Il me regarde, l'air grave. « Tu as pleuré dans la cuisine jeudi, et tu ne pleures

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status