ログインTrois silhouettes surgissent simultanément des arbres, presque sans un bruit, avant que le garde le plus proche n’ait le temps de finir sa phrase d’alerte.
Le premier assaillant abat sa lame sur lui avant qu’il ait pu véritablement se défendre, le second se dirige droit vers moi.
Je recule, le cœur battant si fort que je l’entends presque couvrir les bruits de lutte autour de moi. Mireya crie mon nom depuis la tente.
Le capitaine Dorren surgit, torse nu, épée à la main, et intercepte l’homme qui fonçait sur moi avec une brutalité qui me fait reculer d’un pas supplémentaire.
Le combat, dans l’obscurité trouée seulement par les braises du feu, devient un chaos de silhouettes et de cris.
J’attrape le poignard que je garde toujours attaché à ma cuisse sous ma robe, une habitude que mon père a insisté pour que je conserve, même s’il n’a jamais espéré, je pense, que j’aurais réellement à m’en servir un jour.
Un homme surgit à ma droite, presque invisible dans le noir. Je pivote, la lame en avant, et je le sens plus que je ne le vois s’écarter au dernier moment, mais pas assez vite pour éviter que ma dague ne lui entaille l’avant-bras. Il pousse un cri étouffé et recule.
— Élyra ! hurle Mireya.
Le combat, aussi violent qu’il a commencé, se termine tout aussi vite. Les hommes de l’escorte, entraînés, finissent par avoir raison des assaillants, deux sont tués sur le coup, un troisième s’échappe dans les bois avant que quiconque ne puisse le rattraper.
Le quatrième, celui que j’ai blessé, gît au sol, la respiration sifflante, une plaie profonde à l’abdomen que le capitaine Dorren vient de lui infliger.
— Reculez, Dame Élyra, dit le capitaine, mais je m’agenouille malgré tout près de l’homme mourant.
Sa peau est déjà pâle, presque grise dans la faible lumière des braises ranimées.
Il n’est pas vêtu comme les soldats royaux que j’ai vus à Karthenn, pas d’uniforme officiel, pas de blason apparent sur sa tunique sombre.
Mais à sa main droite, tandis qu’il porte les doigts vers sa blessure dans un geste réflexe et inutile, je remarque un éclat métallique.
Une bague.
Je saisis sa main, malgré son grognement de protestation, et l’approche de la lumière du feu qu’un garde vient de raviver.
L’anneau est fin, en argent, gravé d’un symbole que je ne reconnais pas immédiatement, un faucon, ailes repliées, encerclé d’un motif de laurier.
Ce n’est pas le blason de la Couronne. Ce n’est pas non plus un motif que j’ai déjà vu à Valthera.
— Qui êtes-vous ? je demande, ma voix plus dure que je ne l’aurais voulu. Qui vous envoie ?
L’homme tousse. Du sang perle au coin de sa bouche.
— Répondez-moi, dis-je encore, en resserrant ma prise sur sa main. Cette bague, à qui appartient-elle ?
Ses yeux, vitreux, cherchent les miens dans la pénombre.
Pendant un instant, je crois qu’il va refuser de parler, qu’il va mourir en silence comme un soldat fidèle à ses commanditaires.
Puis ses lèvres bougent.
— Vous ne savez pas…, commence-t-il, la voix réduite à un souffle rauque.
— Je ne sais pas quoi ?
Un dernier effort. Son regard se fixe sur un point au-delà de moi, comme s’il voyait quelque chose que je ne peux pas voir.
— Vous ne savez pas ce que vous transportez.
Sa tête retombe. Sa main, dans la mienne, se relâche complètement.
Je reste immobile un long moment, la bague toujours serrée entre mes doigts, tandis qu’autour de moi, les gardes s’affairent à sécuriser le campement, à compter les blessés, à envoyer un homme vérifier que le troisième assaillant n’est pas revenu avec des renforts.
— Élyra, dit Mireya derrière moi, sa voix tremblante. Élyra, tu m’entends ?
Je me relève lentement, les jambes encore incertaines, et me tourne vers elle. Son visage, dans la lumière du feu, est aussi pâle que celui de l’homme qui vient de mourir devant moi.
— Il a dit “ce que je transporte”, dis-je, davantage pour moi-même que pour elle. Je ne transporte rien. Je n’ai que mes malles, mes robes, quelques lettres de mon père pour la Cour.
— Peut-être qu’il délirait, dit Mireya, sans grande conviction.
Le capitaine Dorren s’approche, essuyant sa lame sur un pan de tissu. Il regarde la bague que je tiens toujours à la main, et son visage se referme d’une manière que je ne lui connaissais pas.
— Vous reconnaissez ce symbole ? je demande.
Il hésite, ce qui, chez un homme habituellement aussi direct, en dit déjà long.
— Un faucon cerclé de laurier, dit-il enfin. C’est un ancien blason, Dame Élyra. Une maison noble d’Eldoria, éteinte depuis longtemps, si je me souviens bien de mes leçons d’héraldique.
— Éteinte comment ?
— Officiellement, la lignée s’est éteinte il y a une trentaine d’années. Aucun héritier direct.
— Alors pourquoi un homme portant ce blason nous attaque-t-il en pleine forêt, à des lieues de tout territoire royal ?
Dorren ne répond pas. Il se contente de regarder les corps des assaillants, alignés maintenant près du feu, comme s’il espérait y trouver une réponse que leurs visages figés ne peuvent plus lui offrir.
— Ce n’étaient pas des soldats royaux, dis-je lentement, en assemblant les pièces à voix haute. Pas de blason officiel. Une bague ancienne, censée appartenir à une famille éteinte. Et ils ne cherchaient pas à me tuer.
— Comment le savez-vous ? demande Mireya.
— Parce que si c’était le cas, dis-je en repensant à la rapidité avec laquelle l’homme s’était écarté après ma frappe, quatre hommes bien entraînés auraient suffi amplement pour une jeune femme et une poignée de gardes surpris dans leur sommeil. Ils cherchaient autre chose.
Le silence qui suit est rompu seulement par le crépitement du feu qu’on vient de reconstituer, et par le vent qui commence à forcir, chargé des premières gouttes de la pluie annoncée.
Je regarde la bague dans ma paume, ce faucon minuscule et froid, et je sens, pour la première fois depuis le départ de Valthera, que le danger auquel mon père faisait allusion n’était peut-être pas seulement politique.
— Nous devons repartir avant l’aube, dit le capitaine Dorren. Je ne veux pas rester une minute de plus que nécessaire dans cette forêt.
Je hoche la tête, sans quitter la bague des yeux. Vous ne savez pas ce que vous transportez.
Les mots de l’homme tournent en boucle dans mon esprit, aussi insaisissables que la pluie qui commence à tomber sur le campement, effaçant peu à peu les traces de sang sur la terre battue.
Je ne sais pas ce que je transporte.
Mais quelqu’un, visiblement, le sait très bien.
Elle s’approche de la fenêtre, croise les bras, le regard perdu sur les jardins baignés de la lumière déclinante de l’après-midi.— Vous pensez toujours qu’il s’agit d’une personne au palais, dit-elle. Pas seulement une menace extérieure.— J’en suis de plus en plus convaincu, oui. Personne d’extérieur n’aurait pu obtenir un laissez-passer signé du sceau officiel du Conseil, ni connaître les détails exacts de l’organisation de la cérémonie.Un serviteur frappe à la porte, annonçant le retour de l’un des messagers envoyés par Rehn. Je l’invite à entrer ; il me tend un dossier fin, relié d’un simple cordon.— Le capitaine Rehn m’a chargé de vous remettre ceci immédiatement, Votre Altesse. La liste des personnes ayant eu accès au bureau du secrétariat cette semaine.Je le remercie, le congédie, et ouvre le dossier devant Élyra sans attendre.Une dizaine de noms, consignés avec les heures d’accès enregistrées par le garde posté en permanence devant le secrétariat général. Je parcours la
Point de vue de DARIAN— Le registre, dis-je en le posant sur la table devant le capitaine Rehn. Expliquez-moi ce que je suis en train de regarder.Rehn, responsable de la garde royale depuis près de quinze ans, fronce les sourcils en parcourant les lignes que je viens de lui indiquer.— C'est le registre des affectations, Votre Altesse. Chaque garde posté dans le palais y est consigné, avec l'heure de sa prise de service.— Je le sais, capitaine. Ce que je veux que vous m'expliquiez, c'est pourquoi les deux hommes affectés à l'aile princière hier soir ne sont pas les mêmes que ceux prévus initialement.Il se penche davantage, plisse les yeux.— Vous avez une raison, Votre Altesse. Selon le planning d'origine, c'était Torvin et Bek qui devaient prendre le poste. Mais le registre indique Sallow et Dreth.— Qui a autorisé ce changement ?— Je… je devrais vérifier, Votre Altesse. Normalement, aucun changement de dernière minute ne se fait sans mon approbation directe.— Alors vérifiez. M
Elle m’embrasse sur le front, comme elle le fait depuis toujours avant de me laisser seule pour la nuit, et quitte la pièce en refermant doucement la porte derrière elle.Je reste un long moment assise devant le miroir, observant mon propre reflet, cette femme en robe de nuit brodée, cette bague d’or à mon doigt, ce visage qui ressemble encore au mien mais qui appartient désormais, aux yeux de tout un royaume, à quelqu’un d’autre.C’est en me levant pour éteindre la dernière lampe que je remarque le désordre.Léger. Presque imperceptible, en fait, le genre de détail qu’on ne remarque que si l’on connaît parfaitement l’agencement d’une pièce, ce qui n’est absolument pas mon cas, puisque je n’ai découvert cette chambre qu’il y a quelques heures à peine. Et pourtant, quelque chose me dérange.Le tiroir de la commode, celui où j’ai rangé mes propres affaires personnelles apportées de Valthera, n’est pas complètement fermé. Une fraction de centimètre, à peine visible, mais suffisante pour
Point de vue de ÉLYRA— Non, dis-je.L’intendante du palais, une femme d’âge mûr au visage impassible nommée Dame Corvina, cligne des yeux, visiblement surprise que je conteste un arrangement qu’elle considère, de toute évidence, comme allant de soi.— Votre Altesse, les appartements princiers sont conçus pour accueillir le couple royal dans leur intégralité. Une seule chambre, un seul lit. C’est la tradition depuis…— Je me moque de la tradition, dis-je. Je veux une chambre séparée.— C’est… inhabituel, Votre Altesse.— Beaucoup de choses dans ma vie sont devenues inhabituelles ces dix derniers jours, Dame Corvina. Une de plus ne devrait pas trop bouleverser le palais.Nous nous trouvons dans le salon commun des appartements princiers, une pièce immense aux plafonds vertigineux, ornée de fresques représentant les grands mariages royaux d’Eldoria à travers les siècles, une ironie que je remarque à peine, tant je suis concentrée sur cette négociation improvisée. Darian, debout près de
Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Je me penche, l’embrasse, bref, presque chaste, un baiser purement protocolaire qui n’en est pas moins accompagné, malgré moi, d’une décharge d’électricité que je n’avais absolument pas anticipée.Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la chapelle. Je me redresse, cherchant dans le regard d’Élyra une trace de ce que je viens de ressentir, mais elle a déjà recomposé son masque de froideur parfaite, tournée vers la foule qui célèbre une union qu’elle méprise autant que moi, quelques minutes plus tôt encore.C’est en balayant l’assemblée du regard, dans ce moment de célébration générale, que je remarque le mouvement.Une silhouette, au fond de la chapelle, près de la sortie latérale, un homme, vêtu sobrement, qui se détourne et quitte les lieux avant même que la bénédiction finale ne soit prononcée. Un détail qui n’aurait rien d’anormal, en soi, si ce n’était la précipitation avec laquelle il s’éclipse, comme s’il cherchait délibéré
Point de vue de DARIAN— Vous êtes pâle, Votre Altesse, dit le tailleur en resserrant une dernière fois le col de ma tunique cérémonielle. Un peu de vin, peut-être ?— Je vais bien.— Bien sûr, Votre Altesse.Lucian, assis sur le rebord de la fenêtre de mes appartements, ne fait rien pour masquer son amusement.— “Je vais bien”, répète-t-il. Trois mots que je n’ai jamais entendu quelqu’un prononcer avec autant de conviction juste avant de mentir.— Tu n’as rien de mieux à faire ce matin que de me regarder me préparer ?— Absolument rien, dit-il. C’est le mariage de mon frère. Je compte savourer chaque seconde.— Tu pourrais au moins essayer de paraître compatissant.— Je pourrais. Mais ce serait moins drôle.Le tailleur s’écarte enfin, satisfait de son travail, et quitte la pièce sur un dernier salut. Je reste seul avec Lucian, face au miroir, dans cet uniforme bleu et argent que je n’ai porté qu’une seule fois auparavant, lors du couronnement de mon père, un souvenir flou, lointain,







