LOGINPoint de vue d’Yvonne
Il n’y avait rien de tel qu’un jour de congé pour vous rappeler ce qu’était la paix. Pas de rapports, pas de dates limites qui me poursuivaient à travers un tableur. Juste moi, mon téléphone et une après-midi libre.
« L’action Koplin est en hausse, » murmurai-je en parcourant les actualités du marché tout en marchant pieds nus dans la cuisine. « Je ne m’y attendais pas après la révision de leur stratégie d’investissement. C’est une bonne chose pour eux. » Je tirai une bouteille d’eau du réfrigérateur, me sentant plus rafraîchie que je ne l’avais été depuis des semaines.
Les pâtes sur la cuisinière sentaient bon, représentant la seule bonne décision que j’avais prise de toute la journée. Soulevant le couvercle, j’en aspirai l’arôme. « J’aurais aimé que Paul en mange un peu avant de partir au travail. » Un petit soupir de fatigue m’échappa. Son humeur de ce matin avait été encore plus froide que d’habitude, distante d’une manière que je ne parvenais pas tout à fait à m’expliquer, et cela pesait lourdement sur ma poitrine comme un gros rocher depuis lors. Serais-je jamais assez bien pour lui ?
Je me servis une généreuse portion de pâtes dans mon assiette, m’installai à la table à manger avec mon ordinateur portable et lançai Stranger Things.
L’anniversaire de la veille se rejoua dans ma tête ; sa présence froide et consciencieuse était d’une certaine façon pire que son absence ne l’avait jamais été. Au moins, lorsqu’il envoyait des cadeaux et des fleurs avant de disparaître, je pouvais trouver un certain réconfort dans le geste. Hier soir, il n’y avait même pas eu cela. « Je ne vais pas laisser cela gâcher mon déjeuner, » me dis-je en enroulant des pâtes autour de ma fourchette. « Pas aujourd’hui. »
Un moteur vrombit dans l’allée. Je jetai un coup d’œil à l’horloge : dix-sept heures, bien trop tôt pour lui. La surprise se mua en quelque chose qui ressemblait presque à de l’espoir. Peut-être a-t-il changé d’avis. Peut-être que cette froideur ce matin était de la culpabilité, pas de l’indifférence.
J’étais encore vêtue de ma robe or rose de la veille lorsqu’il franchit la porte. « Bienvenue à la maison, mon chéri. Tu es rentré tôt, tout va bien au travail ? »
Il claqua de la langue et passa à côté de moi sans un mot, se dirigeant vers le canapé. Il est juste fatigué, me dis-je, comme je le faisais toujours.
Ses yeux balayèrent le salon, enregistrant chaque détail. « On dirait que tu as bien profité de ton jour de congé. »
« Coupable, » répondis-je en souriant. « C’est mon moment pour me détendre. »
Il baissa la tête, puis la releva lentement ; un sourire narquois effleura ses lèvres et s’évanouit avant de se former complètement. « Nous devons parler. »
« De nous ? » Je m’assis plus près de lui, l’espoir montant dans ma poitrine malgré moi.
Au lieu de cela, il s'écarta prudemment de quelques centimètres. « J’ai besoin que tu sois honnête avec moi. » Une pause s’étira, assez longue pour me faire frissonner. « Depuis combien de temps travailles-tu avec Sterling ? »
« Environ cinq ans. » Je penchai la tête. « Pourquoi ? »
Ses yeux restèrent immobiles, indéchiffrables. « Et tu as traité des rapports financiers pour d’autres entreprises, y compris Laurent ? »
« Oui. C’est mon travail. » Ma confusion augmentait à chaque question. « Paul, où veux-tu en venir ? »
« Tu as accès aux registres d’acquisition de ma société. » Cela me sonna comme une affirmation.
« Bien sûr que oui. » Je cherchai un indice sur son visage, mais ne trouvai qu'un mur sans signe.
Ses doigts s’enfoncèrent dans le bord du coussin du canapé, révélant une immense tension à travers ses articulations.
« Parle-moi, » dis-je en tendant la main vers lui. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Il se retira avant que je ne pusse le toucher. « Je ne m’attendais pas à ce que toi, entre toutes les personnes, tu essaies de couler ma société. »
« Moi ? » L’accusation m’arriva comme une gifle. « De quoi parles-tu ? »
« Ne joue pas les imbéciles avec moi. » Sa voix monta, remplissant la pièce. « J’ai vu les documents aujourd’hui : ta signature, ton approbation sur chaque rapport financier, chaque registre d'acquisition auquel est rattaché un problème. Vas-tu rester assise là à me dire que ce n’est pas réel ? Que je me l’imagine ? »
La compréhension me vint lentement, mais douloureusement. « D'accord, laisse-moi t'expliquer. Un rapport financier suit la performance d’une entreprise. Un registre d’acquisition documente un achat ou une fusion. Je signe les rapports après avoir fait l’analyse. C’est mon travail, Paul. »
« Tu me dis donc que tu sais exactement ce que contient chacun de ces documents. » Son visage se tordit dans une grimace proche du dégoût.
« Oui. Je le sais. »
Il hocha lentement la tête, comme si un verdict tombait. « Mes parents m’avaient mis en garde contre toi. J’aurais dû les écouter. »
« Paul, s’il te plaît, ne fais pas ça. Tirons cela au clair ensemble. Je ne veux pas que cela dégénère. » Ma voix se brisait et sanglotait déjà.
Il faillit sourire, et ce fut la chose la plus froide que j’eusse jamais vue sur son visage. « Tu n’as jamais été digne d’être une Laurent. Je t’ai épousée pour sécuriser ma place d’héritier, et c’est ainsi que tu me récompenses, par la trahison ?! J’ai joué à ce jeu bien assez longtemps. J’ai fini. »
Le mot jeu se ficha profondément dans ma poitrine, me transperçant comme une lance qui me traversait le torse pour ressortir dans mon dos.
« Ce petit spectacle que nous donnions pour tous ceux qui nous observaient, c’est terminé. » Ses yeux étaient plus froids que la glace.
« Quel spectacle ? » Des larmes brouillèrent ma vision. « Tu appelles notre mariage un spectacle ? Paul, je ne comprends pas ce que tu dis. »
Sa bouche s'entre-ouvrit légèrement, son visage affichant désormais une résolution ferme. « Ce mariage n’a jamais été rien d’autre qu’un spectacle au bénéfice des autres. Tout spectacle a une fin. Chaque jeu a sa manche finale. » Il s’assit sur le rebord du canapé comme un homme réglant une affaire commerciale, non comme quelqu’un mettant fin à une vie construite avec une autre personne.
« Que… que veux-tu dire ? » Ma voix se brisa immédiatement. « Es-tu en train de dire que rien de tout cela n’a eu de valeur pour toi ? Je t’ai tout donné pendant sept ans, et tu appelles cela un jeu ? »
Il se leva, les mains glissées dans ses poches. « Le jeu est terminé. J’en ai fini avec ce mariage. » Il se tourna pour partir.
Je plaquai mes paumes contre mon visage, essayant de me contenir, en vain.
« Je veux que tu penses à préparer tes affaires, » dit-il sans se retourner, « et que tu quittes cette maison. »
Les larmes coulaient librement désormais, traçant leur chemin sur mes joues. « Qu’ai-je fait de mal en sept ans, Paul ? N’ai-je pas été fidèle ? Ne t’ai-je pas aimé ? Comment peux-tu jeter tout cela et appeler ça un jeu, dire que je suis un jeu qui touche à sa fin ? »
Il s’éloigna sans répondre, sans même jeter un coup d’œil en arrière.
Je le suivis quand même, la voix tremblante. « Parle-moi. Tu es tout mon univers, je t’aime. Si j’ai fait quelque chose de mal, dis-le-moi et je le corrigerai. S’il te plaît, Paul. S’il te plaît, ne me fais pas ça. »
Il se retourna si vite que je sursautai. « Je ne t’ai jamais aimée. Pas une seule seconde. »
Les mots me frappèrent plus durement que je ne l’avais imaginé.
« Tu l’as senti, tout ce temps, et tu ne t’es jamais demandé pourquoi ? On ne t’a jamais voulue, Yvonne. On ne te voudra jamais. Cesse de courir après quelque chose qui n’a jamais existé. » Il tira une feuille de papier de sa veste et me la jeta. « Les papiers du divorce. Préparés aujourd’hui, au cas où tu te bercerais encore d’illusions sur ma détermination. »
Je les ramassai de mes mains tremblantes et vis la date, la date d’aujourd’hui, déjà imprimée, déjà définitive. « Paul, tu ne peux pas me faire ça. Je ne peux pas survivre à une telle humiliation. S’il te plaît, dis-moi juste ce que tu attends de moi. »
Il haussa les épaules, d'un air presque ennuyé. « Tu étais bien vivante avant de me rencontrer, n’est-ce pas ? »
Je hochai la tête avant même de comprendre ce à quoi je consentais.
« Alors il est temps que tu apprennes à vivre de nouveau, » dit-il doucement. « Sans moi. » Il gravit les marches sans se retourner.
Je m’effondrai sur la première marche, les papiers du divorce froissés dans mon poing. Comment me relever d’une telle épreuve ? Je relus la date une fois de plus, comme si elle avait pu changer. Dites-moi que c’est un rêve. S’il vous plaît, que quelqu’un me dise que ce n’est qu’un rêve.
Point de vue de PaulJe regardai les feux arrière de sa voiture disparaître dans l’allée et sentis quelque chose en moi céder sous le coup de l’orgueil et de l’égo.Venait-elle vraiment de me dire que je le regretterais ? Un rire bref et incrédule m’échappa. Quelle audace de me dire cela avec une telle assurance, sans la moindre retenue. Je me détournai du pas de la porte et me laissai retomber sur le canapé.Je zappai sur des chaînes que j’avais regardées une centaine de fois, aucune d’elles ne retenant mon attention plus de quelques secondes. Mon orgueil cuisait encore de ses derniers mots, me piquant plus vivement que je ne voulais l’admettre en son absence. Croit-elle vraiment être irremplaçable ? Que ma vie s’effondre dès l’instant où elle franchit cette porte ? Je zappai encore sur quelques chaînes avant d’abandonner complètement, jetant la télécommande sur la table et laissant le silence de la maison m’envahir.Mes yeux se posèrent sur le tableau encadré au-dessus de la cheminé
Point de vue d’YvonneJe ne sus combien de temps je restai assise sur cette marche. Assez longtemps pour que le choc se transformât en une douleur intense au fond de mon cœur.La réputation de son entreprise vaut-elle vraiment plus à ses yeux que sept ans de mariage ? Je tournai et retournai la question sous tous les angles, cherchant une perspective dans laquelle cela avait du sens, sans jamais en trouver une seule. Croit-il réellement que je lui ferais une chose pareille ? Que j’essaierais de détruire tout ce que sa famille a bâti ?Notre mariage, sept années de vie commune, venait d'être réduit à un simple morceau de papier. Le divorce. La seule chose pire que cela, pensai-je, était peut-être la mort elle-même.Je ne savais même pas qui j'aurais pu appeler à l'aide à cet instant précis. Cette prise de conscience s’imposa à moi comme une eau glacée. Je enfouis mon visage dans mes mains et me laissai aller à ce sentiment, juste un instant, avant de me forcer à me relever. Mes jambes
Point de vue d’YvonneIl n’y avait rien de tel qu’un jour de congé pour vous rappeler ce qu’était la paix. Pas de rapports, pas de dates limites qui me poursuivaient à travers un tableur. Juste moi, mon téléphone et une après-midi libre.« L’action Koplin est en hausse, » murmurai-je en parcourant les actualités du marché tout en marchant pieds nus dans la cuisine. « Je ne m’y attendais pas après la révision de leur stratégie d’investissement. C’est une bonne chose pour eux. » Je tirai une bouteille d’eau du réfrigérateur, me sentant plus rafraîchie que je ne l’avais été depuis des semaines.Les pâtes sur la cuisinière sentaient bon, représentant la seule bonne décision que j’avais prise de toute la journée. Soulevant le couvercle, j’en aspirai l’arôme. « J’aurais aimé que Paul en mange un peu avant de partir au travail. » Un petit soupir de fatigue m’échappa. Son humeur de ce matin avait été encore plus froide que d’habitude, distante d’une manière que je ne parvenais pas tout à fait
Point de vue de PaulAu sein de la Laurent Corporation, une tempête couvrait déjà l’horizon, menaçant de briser tout ce que ma famille avait mis des décennies à bâtir.Qu’est-ce qui se passe, et pourquoi n’en sais-je rien ? Mes chaussures frappaient le sol en marbre assez fort pour résonner dans le couloir, chaque pas se faisant plus lourd que le précédent. Ce message m’avait gardé éveillé toute la nuit, repassant en boucle dans ma tête jusqu’à ce que le sommeil ne renonçât pour de bon.« Bonjour, Monsieur Paul. » Stanley, le concierge, me salua d’un hochement de tête joyeux au passage. Je parvins à lui répondre, prenant à peine conscience de sa présence. Je sentais les yeux du personnel me suivre, j’entendais les bas murmures évaluant mon visage, et à la façon dont les employés se redressaient à leur bureau quand je passais, je sus exactement quelle expression j’arborais.« Où est le rapport financier ? » Ma voix tonna dans le bureau comme un coup de fouet. « Je le veux maintenant. »
Point de vue d’YvonneL’horloge affichait 16 h, et mon estomac se remplit d’une sensation familière et d'un espoir inutile.« Enfer, Steph, je dois boucler ce rapport rapidement. » Je ne quittai pas l’écran des yeux.Steph approcha sa chaise en roulant, lisant sur mon visage plutôt que sur mon moniteur. « Pourquoi cette précipitation, ma belle ? »« C’est mon anniversaire de mariage aujourd’hui. Je dois rentrer à temps pour préparer le dîner. »Avec enthousiasme, Steph s’exclama : « Waouh, c’est une bonne nouvelle ! Une étape de plus pour toi. » Elle hésita, et sa voix trahit plus que de la simple joie. « Tu es sûre qu’il va vraiment venir, cette fois ? »« Je… je l’espère. » Les mots sortirent plus lentement que je ne l’avais voulu.« Eh bien, j’espère que tout se passera bien pour toi. Félicitations, encore. » Steph haussa les épaules et m’adressa un sourire qui se voulait réconfortant, mais qui ne servit presque à rien.Le silence retomba dans le bureau, ce genre de silence composé







