تسجيل الدخولChapitre 5
Dante
Le rapport est posé sur le coin de mon bureau, une simple note griffonnée par Luca, et je mets plusieurs secondes à enregistrer l'information. Aurora a quitté le manoir. Ces quatre mots n'éveillent rien en moi, aucune alarme, aucune curiosité, rien qu'une vague contrariété qui traverse mon esprit avant de disparaître, avalée par les préoccupations autrement plus importantes qui s'empilent devant moi. Mes doigts ne s'arrêtent pas de feuilleter les documents étalés sur le cuir grenat, des contrats, des rapports, des cartes annotées, et mes yeux ne quittent pas les colonnes de chiffres qui dansent sous la lumière de la lampe.
— Elle reviendra, dis-je sans lever la tête, la voix neutre, déjà tourné vers la page suivante.
Luca reste planté devant moi, les bras ballants, et je sens son hésitation flotter dans l'air comme une fumée légère. Il voudrait ajouter quelque chose, je le connais assez pour deviner ses silences, mais il n'ose pas. Il sait que je ne supporte pas les digressions, les états d'âme, les problèmes domestiques qui n'ont rien à faire dans ce bureau où se joue le destin d'un empire. Ma femme est partie. Et alors ? Elle n'a nulle part où aller, aucune ressource, aucun allié, aucun refuge qui ne soit pas sous mon contrôle. Elle reviendra, la queue entre les jambes, comme elle est venue, et tout rentrera dans l'ordre.
Je tourne une page, ma plume gratte le papier, et je signe un ordre de transfert sans même le relire. Le monde extérieur s'efface autour de moi, le bruit des pas de Luca qui s'éloigne, le murmure lointain des domestiques dans les couloirs, le tic-tac de l'horloge qui égrène les heures sans que je les voie passer. Rien n'existe en dehors de ces feuilles de papier, de ces enjeux de pouvoir, de cette guerre silencieuse que je mène depuis que mon grand-père a posé sa main sur mon épaule et m'a murmuré à l'oreille que diriger était la seule raison de vivre.
Je ne vérifie rien. Je ne demande pas où elle est allée, ni comment, ni pourquoi. Je ne consulte pas les comptes, je ne m'enquiers pas de ses affaires, je ne donne aucun ordre pour la retrouver. Elle est sortie de mon esprit aussi vite qu'elle y est entrée, c'est-à-dire jamais vraiment. Je l'ai épousée il y a six ans pour satisfaire une clause, une dette que mon grand-père avait contractée envers la famille De Luca, et je n'ai jamais considéré cette union comme autre chose qu'une formalité. Elle était là, dans un coin du manoir, silencieuse, discrète, transparente, et je n'avais ni le temps ni l'envie de m'occuper d'elle. Elle remplissait sa fonction, elle tenait son rôle, elle ne gênait pas. Une épouse idéale, en somme, pour un homme qui n'en voulait pas.
Ce soir-là, je travaille jusqu'à minuit, comme tous les soirs, et quand je traverse le hall désert pour regagner ma chambre, je ne remarque pas le silence particulier qui règne dans la maison. Je ne perçois pas l'absence, je ne sens pas le vide qu'elle a laissé derrière elle, parce qu'elle n'a jamais occupé de place. Elle était un meuble, un tableau accroché au mur, un élément du décor qu'on oublie de regarder. Et les meubles, quand ils disparaissent, ne laissent pas de trace dans le cœur d'un homme qui ne les a jamais vus.
Je m'endors sans penser à elle, et le lendemain, je me réveille sans y penser davantage. Les jours passent, les semaines s'empilent, et le nom d'Aurora De Luca s'efface lentement de ma mémoire, comme une inscription tracée à la craie que la pluie finit par dissoudre. Elle n'est plus rien, elle n'est plus personne, elle n'est plus. Et je continue de régner sur mon empire, seul, exactement comme je l'ai toujours été.
Chapitre 53DanteJe retourne en Sicile. Je ne peux pas rester à New York, pas après ce que j'ai découvert, pas après avoir compris qui se cache derrière l'Ombre de Palerme. Mon bureau, mes affaires, mes réunions, tout cela me semble dérisoire à côté de cette vérité qui me consume. Aurora. Mon ex-femme. La femme que j'ai jetée sans un regard. La femme qui dirige l'empire qui me défie. Je dois la voir. Je dois la regarder dans les yeux, maintenant que je sais qui elle est, maintenant que je sais ce qu'elle est devenue.J'arpente les rues de Palerme sous un soleil écrasant. Les pavés renvoient la chaleur, l'air est chargé de poussière et d'odeurs de cuisine, et je marche sans rien voir, le regard fixé sur un seul objectif. La trouver. La voir. Comprendre. Je la traque sans rel&ac
Chapitre 52AuroraJ'apprends que Dante sait. C'est Enzo qui me l'annonce, un matin, alors que je suis dans mon bureau. Il entre sans frapper, ce qu'il ne fait jamais, et je comprends immédiatement que quelque chose de grave est arrivé. Son visage est fermé, plus fermé encore que d'habitude, et ses yeux noirs évitent les miens. Il reste sur le seuil, les mains croisées dans le dos, et je sens la tension qui émane de lui, cette tension que je ne lui connais que dans les moments les plus graves.— Madame. Sa voix est grave, prudente. Nous avons un problème.Je pose mon stylo. Je le regarde. J'attends.— Dante Marchetti sait. Il a fait le lien. Entre vous et l'Ombre de Palerme.Le silence retombe. Je sens mon cœur qui s'arrête une fraction de seconde, puis qui repart, plus lent, plus
Chapitre 51DanteJe reste prostré dans mon fauteuil jusqu'à l'aube. Les deux photos sont toujours posées devant moi, sur le cuir grenat du bureau, et je ne parviens pas à détourner les yeux de ces deux silhouettes qui se superposent et se confondent. La femme voilée de Palerme. La femme en robe de soie. La même. C'est la même. Cette certitude tourne dans ma tête comme un poison lent, insidieux, qui s'infiltre dans chaque recoin de mon esprit et qui ne me laisse aucun répit.Aurora. Mon ex-femme. La femme que je n'ai jamais regardée.Les heures passent. Les premières lueurs de l'aube commencent à filtrer à travers les rideaux de velours grenat, dessinant des rais dorés sur le tapis persan, mais je ne les vois pas. Je suis ailleurs. Perdu dans des souvenirs que je croyais avoir oubliés, des ima
Chapitre 50DanteJe fixe les deux images posées côte à côte sur le cuir grenat de mon bureau. La première est floue, granuleuse, prise de loin par un téléobjectif. Une silhouette féminine en noir, debout près d'un citronnier, le visage tourné vers l'horizon, un voile sombre couvrant ses cheveux et une partie de ses traits. La deuxième est ancienne, jaunie sur les bords, extraite d'un album que je n'avais pas ouvert depuis des années. Une femme en robe de soie claire, les cheveux relevés en chignon, le visage tourné vers l'objectif, le regard calme, presque absent. Aurora. Mon ex-femme.Mes yeux vont de l'une à l'autre. Même stature. Même port de tête. Cette façon qu'ont les deux femmes de se tenir, le dos droit, les épaules légèrement en arrière, le menton relevé. Cette élégance sobre, presque austère, qui ne cherche pas à séduire mais à imposer. Ces deux silhouettes se superposent dans mon esprit, se confondent, ne font plus qu'une. Et tout s'emboîte.Le jasmin. Ce parfum qui me han
Chapitre 49DanteLuca entre dans mon bureau sans frapper. Cela fait des jours qu'il enquête, des jours qu'il fouille, qu'il interroge, qu'il remue le passé. Je l'attends, assis derrière mon bureau, les mains à plat sur le cuir grenat, les yeux fixés sur la porte. Il tient une chemise en cuir qu'il serre contre sa poitrine, et son visage est fermé, plus fermé encore que d'habitude. Il s'approche, il pose la chemise sur le bureau, et il l'ouvre lentement, sans un mot.Deux photos. Il les dispose côte à côte, avec une lenteur délibérée. La première, je la connais. C'est la silhouette voilée de Palerme, celle que mes hommes ont capturée au téléobjectif dans le jardin de la villa aux bougainvilliers. Une femme en noir, debout près du citronnier, le visage tourné vers l'horizon, le voile cou
Chapitre 48LucaJe reçois l'ordre de Dante et je m'y mets immédiatement. Trouver tout sur Aurora De Luca. Où elle est. Ce qu'elle fait. Tout. Absolument tout. Ses mots résonnent encore dans ma tête tandis que je descends les escaliers du manoir, et je sens le poids de cette mission, cette urgence que je n'avais pas vue chez lui depuis des années. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après trois ans d'indifférence ? Pourquoi cette femme qui n'a jamais compté pour lui ?Je commence par les bases. Les registres d'état civil, les comptes bancaires, les propriétés, les cartes de crédit. Tout ce qui laisse une trace. Et très vite, je me heurte à un mur. Rien. Aucune trace depuis trois ans. Comme si elle s'était volatilisée.Je creuse plus profond. Je remonte le fil de sa vie avant le divorce. Le







