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Chapitre 5

Penulis: Les écrits
last update Tanggal publikasi: 2026-06-14 21:18:05

Chapitre 5

Dante

Le rapport est posé sur le coin de mon bureau, une simple note griffonnée par Luca, et je mets plusieurs secondes à enregistrer l'information. Aurora a quitté le manoir. Ces quatre mots n'éveillent rien en moi, aucune alarme, aucune curiosité, rien qu'une vague contrariété qui traverse mon esprit avant de disparaître, avalée par les préoccupations autrement plus importantes qui s'empilent devant moi. Mes doigts ne s'arrêtent pas de feuilleter les documents étalés sur le cuir grenat, des contrats, des rapports, des cartes annotées, et mes yeux ne quittent pas les colonnes de chiffres qui dansent sous la lumière de la lampe.

— Elle reviendra, dis-je sans lever la tête, la voix neutre, déjà tourné vers la page suivante.

Luca reste planté devant moi, les bras ballants, et je sens son hésitation flotter dans l'air comme une fumée légère. Il voudrait ajouter quelque chose, je le connais assez pour deviner ses silences, mais il n'ose pas. Il sait que je ne supporte pas les digressions, les états d'âme, les problèmes domestiques qui n'ont rien à faire dans ce bureau où se joue le destin d'un empire. Ma femme est partie. Et alors ? Elle n'a nulle part où aller, aucune ressource, aucun allié, aucun refuge qui ne soit pas sous mon contrôle. Elle reviendra, la queue entre les jambes, comme elle est venue, et tout rentrera dans l'ordre.

Je tourne une page, ma plume gratte le papier, et je signe un ordre de transfert sans même le relire. Le monde extérieur s'efface autour de moi, le bruit des pas de Luca qui s'éloigne, le murmure lointain des domestiques dans les couloirs, le tic-tac de l'horloge qui égrène les heures sans que je les voie passer. Rien n'existe en dehors de ces feuilles de papier, de ces enjeux de pouvoir, de cette guerre silencieuse que je mène depuis que mon grand-père a posé sa main sur mon épaule et m'a murmuré à l'oreille que diriger était la seule raison de vivre.

Je ne vérifie rien. Je ne demande pas où elle est allée, ni comment, ni pourquoi. Je ne consulte pas les comptes, je ne m'enquiers pas de ses affaires, je ne donne aucun ordre pour la retrouver. Elle est sortie de mon esprit aussi vite qu'elle y est entrée, c'est-à-dire jamais vraiment. Je l'ai épousée il y a six ans pour satisfaire une clause, une dette que mon grand-père avait contractée envers la famille De Luca, et je n'ai jamais considéré cette union comme autre chose qu'une formalité. Elle était là, dans un coin du manoir, silencieuse, discrète, transparente, et je n'avais ni le temps ni l'envie de m'occuper d'elle. Elle remplissait sa fonction, elle tenait son rôle, elle ne gênait pas. Une épouse idéale, en somme, pour un homme qui n'en voulait pas.

Ce soir-là, je travaille jusqu'à minuit, comme tous les soirs, et quand je traverse le hall désert pour regagner ma chambre, je ne remarque pas le silence particulier qui règne dans la maison. Je ne perçois pas l'absence, je ne sens pas le vide qu'elle a laissé derrière elle, parce qu'elle n'a jamais occupé de place. Elle était un meuble, un tableau accroché au mur, un élément du décor qu'on oublie de regarder. Et les meubles, quand ils disparaissent, ne laissent pas de trace dans le cœur d'un homme qui ne les a jamais vus.

Je m'endors sans penser à elle, et le lendemain, je me réveille sans y penser davantage. Les jours passent, les semaines s'empilent, et le nom d'Aurora De Luca s'efface lentement de ma mémoire, comme une inscription tracée à la craie que la pluie finit par dissoudre. Elle n'est plus rien, elle n'est plus personne, elle n'est plus. Et je continue de régner sur mon empire, seul, exactement comme je l'ai toujours été.

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