Mag-log inChapitre 6
Aurora
Palerme m'accueille avec une chaleur qui n'a rien à voir avec celle de New York, une chaleur lourde, parfumée, qui monte du sol et s'accroche à la peau comme une caresse insistante. L'air sent la mer, le sel, les fleurs d'oranger qui poussent dans les jardins cachés derrière les murs de pierre, et cette odeur me percute avec une violence inattendue, réveillant des souvenirs que je croyais enfouis. Je reste un instant immobile sur le seuil de l'aéroport, mon sac serré contre moi, les yeux fermés, et je respire. Je respire cette terre qui est la mienne, cette île que j'ai quittée à dix-neuf ans pour un mariage qui devait être une bénédiction et qui s'est révélé un exil.
Les ruelles étroites du centre historique s'enroulent autour de moi comme un labyrinthe familier, bordées de maisons aux façades ocrées et aux balcons en fer forgé où sèche du linge blanc. Les pavés sont inégaux sous mes sandales, les murs sont couverts de bougainvilliers pourpres et de jasmin qui embaume l'air à chaque coin de rue, et j'avance lentement, épuisée par le voyage, le cœur en suspens, cherchant une adresse que Rosa a griffonnée sur un bout de papier avant mon départ. Les habitants me regardent passer avec une curiosité bienveillante, des vieilles femmes vêtues de noir assises sur des chaises en paille, des enfants qui courent pieds nus, des hommes qui discutent à l'ombre des platanes, et je me sens à la fois étrangère et chez moi.
La maison que je cherche est une bâtisse modeste, perdue au fond d'une impasse, une façade de pierre usée par le temps, des volets en bois délavés par le soleil, un figuier qui pousse dans la cour intérieure. Rien ne distingue cette demeure des autres, rien ne signale la présence d'un ancien parrain que tout le monde croit mort depuis des années. Je frappe à la porte, le cœur battant, et j'attends. Le silence s'étire, puis des pas lents résonnent à l'intérieur, et la porte s'ouvre sur un vieil homme que je reconnais à peine.
Matteo a vieilli depuis la dernière fois que je l'ai vu, à l'enterrement de mon père. Ses cheveux sont blancs, clairsemés, son visage est creusé de rides profondes, et sa silhouette s'est voûtée comme si les années et les trahisons avaient pesé sur ses épaules plus lourdement que sur celles des autres hommes. Il porte une chemise de lin froissée, un pantalon de toile, et il s'appuie sur une canne en bois d'olivier, mais ses yeux n'ont pas changé. Ses yeux sont sombres, perçants, brillants d'une intelligence aiguë qui contraste avec l'apparence usée de son corps, et quand il me voit, un sourire étire lentement ses lèvres.
— Aurora, dit-il simplement, comme s'il m'attendait, comme s'il savait que je viendrais un jour frapper à sa porte.
Il ne pose pas de questions. Il me fait entrer dans sa maison modeste, une pièce unique au sol de tomettes rouges, meublée d'une table en bois, de quelques chaises dépareillées, d'un vieux fauteuil en cuir craquelé près de la cheminée. Les murs sont couverts d'étagères qui ploient sous les livres, des ouvrages poussiéreux aux titres en italien, en français, en anglais, et l'air sent la cire, le tabac froid, l'huile d'olive. C'est une maison d'homme seul, une maison de retraite et d'exil, mais il y règne une paix étrange, une sérénité que je n'ai jamais ressentie dans le luxe glacé du manoir Marchetti.
Il me sert un verre d'eau fraîche, s'assied dans son fauteuil, et me regarde avec attention, ses doigts noueux croisés sur le pommeau de sa canne. Il ne dit rien, il attend, et je sais que je peux parler, que je peux tout lui raconter sans craindre son jugement. Matteo est un De Luca, le frère aîné de mon père, un homme qui a régné sur les clans siciliens avant d'être trahi par ses propres alliés et laissé pour mort dans un fossé. Tout le monde le croit disparu, et c'est ainsi qu'il survit, caché dans l'ombre, oublié du monde, mais ses yeux n'ont rien perdu de leur feu.
Je lui raconte tout, le mariage, l'humiliation, le divorce, le bébé, et ma voix ne tremble pas, mes mains ne se crispent pas, parce que j'ai déjà pleuré tout ce que je pouvais pleurer dans l'avion qui m'emmenait loin de New York. Il m'écoute sans m'interrompre, le visage impassible, seules ses mains se serrent un peu plus fort sur sa canne quand je prononce le nom de Dante Marchetti. Quand je me tais, il reste silencieux un long moment, le regard perdu dans les braises de la cheminée éteinte.
— Tu es une De Luca, dit-il enfin, et sa voix est grave, rocailleuse, chargée d'une fierté ancienne qui ne l'a jamais quitté. Tu as du feu dans le sang, même si tu l'as oublié. Même si on t'a appris à l'éteindre.
Il se lève lentement, s'approche de moi, pose une main décharnée sur mon épaule. Son toucher est léger, presque immatériel, mais il me transmet une chaleur que je n'attendais pas.
— Tu veux juste disparaître, petite, ou tu veux qu'un jour il rampe ?
La question claque dans l'air comme un coup de fouet, et je relève la tête, surprise par la dureté de sa voix, par la lueur féroce qui s'est allumée dans son regard. Je ne réponds pas tout de suite. Je pense à Dante, à son visage de marbre, à ses yeux qui ne m'ont jamais vue, à ses mains qui ont signé les papiers du divorce sans trembler, et quelque chose bouge en moi, quelque chose que je croyais mort, quelque chose qui ressemble à de la rage.
Matteo voit cette étincelle, et il sourit, un sourire triste et fier à la fois.
— Bien. Maintenant, écoute-moi.
Chapitre 45DanteJe fais un pas en avant, un seul pas, et elle recule d'un pas, maintenant entre nous cette distance infranchissable qui semble calculée avec une précision diabolique, comme si elle connaissait exactement la longueur de mes jambes et la vitesse de mes réflexes, comme si elle avait répété cette chorégraphie des dizaines de fois avant mon arrivée. Je fais un autre pas, elle recule encore, et ce manège se poursuit tandis que je m'enfonce dans la galerie, mes yeux fixés sur les siens, ces yeux sombres qui brillent derrière le voile comme des éclats d'obsidienne, ces yeux qui sont la seule chose vivante dans ce royaume de mort, la seule chose qui ne soit pas figée par les siècles. Je ne vois rien d'autre, je ne peux rien voir d'autre, le voile efface tout, gomme tout, dissout ses traits dans une masse d'ombre impénétrab
Chapitre 44DanteJ'entre dans les catacombes des Capucins à minuit précises, seul, sans gardes, sans arme visible, comme elle l'a exigé dans ce message crypté qui m'a arraché au sommeil et qui n'a cessé de tourner dans ma tête pendant tout le vol transatlantique. Le silence qui m'accueille est si profond, si absolu, si total, que j'entends les battements de mon propre cœur résonner contre mes côtes comme un tambour funèbre, chaque pulsation amplifiée par l'étroitesse des murs de pierre qui m'entourent. Le tunnel d'entrée est un boyau de roche calcaire, humide et glacé, creusé par des moines il y a des siècles, et mes épaules frôlent presque les parois couvertes de salpêtre qui scintillent faiblement à la lueur des bougies. L'air est épais, stagnant, chargé d'une odeur de terre ancienne,
Chapitre 43AuroraLes catacombes des Capucins sont un royaume de silence et de poussière, un labyrinthe de galeries souterraines creusées dans la roche calcaire il y a plus de quatre siècles, où des centaines de momies alignées dans les niches des murs regardent les visiteurs de leurs orbites vides depuis des générations. L'air est froid, humide, chargé d'une odeur de moisi et de vieille pierre qui prend à la gorge dès qu'on franchit le seuil, une odeur qui imprègne les vêtements, les cheveux, la peau, et qui reste collée aux narines bien après qu'on est remonté à la surface. La seule lumière provient des bougies que j'ai fait disposer le long des galeries par mes hommes dans l'après-midi, des centaines de petites flammes vacillantes qui projettent des ombres mouvantes sur les murs couverts de salpêtre et sur le
Chapitre 42DanteLe message arrive sur mon téléphone crypté au milieu de la nuit, une vibration brève et sèche contre le bois de la table de chevet, et ce simple bourdonnement suffit à me tirer du sommeil dans lequel je venais à peine de sombrer après des heures passées à arpenter la bibliothèque comme un fauve en cage. Je m'assieds dans mon lit, les draps de lin blanc qui glissent sur mes jambes nues, et je saisis l'appareil posé près de la lampe dont la lueur jaune tremblote encore dans la pénombre. L'écran affiche une série de caractères codés, une succession de symboles et de chiffres que seul mon logiciel de déchiffrement peut traduire, et je lance le protocole sans attendre, les doigts fébriles sur le clavier tactile, le cœur qui bat déjà plus vite d
Chapitre 41AuroraJe décide de l'attirer en Sicile, dans un piège dont je tire les ficelles avec la patience d'une araignée qui tisse sa toile, maille après maille, jour après jour, jusqu'à ce que la proie n'ait plus aucune issue. L'idée a germé dans mon esprit après la réunion de Rome, après l'humiliation que je lui ai infligée devant toutes les familles de la Cosa Nostra, et elle a grandi lentement, prenant racine dans le terreau fertile de ma vengeance, se nourrissant de chaque souvenir, de chaque blessure, de chaque nuit solitaire passée à pleurer dans l'obscurité. Il est temps d'aller plus loin, il est temps de le confronter directement, de le regarder dans les yeux sans qu'il sache qui se cache derrière le voile, de le voir douter, chercher, échouer, et de savourer chaque seconde de sa confusion comme on savoure un vi
Chapitre 40DanteJe convoque Elena dans mon bureau un matin de janvier, un matin où le gel dessine des fleurs de givre sur les vitres et où le vent hurle dans les cheminées comme une bête blessée, secouant les branches nues des arbres centenaires du parc. Le feu crépite dans l'âtre monumental, nourri par des bûches de chêne que les domestiques ont empilées la veille, et les flammes projettent des lueurs dansantes sur les murs couverts de livres et de tableaux, sur le visage de mon grand-père qui me regarde depuis son portrait avec cette expression de sévérité qui ne le quittait jamais. L'air sent la résine brûlée, le cuir ancien, le papier poussiéreux, et cette odeur qui d'ordinaire m'apaise ne fait aujourd'hui qu'accentuer mon malaise.Elena entre sans frapper, comme toujours, comme si







