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Chapitre 6

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 21:36:58

Chapitre 6

Aurora

Palerme m'accueille avec une chaleur qui n'a rien à voir avec celle de New York, une chaleur lourde, parfumée, qui monte du sol et s'accroche à la peau comme une caresse insistante. L'air sent la mer, le sel, les fleurs d'oranger qui poussent dans les jardins cachés derrière les murs de pierre, et cette odeur me percute avec une violence inattendue, réveillant des souvenirs que je croyais enfouis. Je reste un instant immobile sur le seuil de l'aéroport, mon sac serré contre moi, les yeux fermés, et je respire. Je respire cette terre qui est la mienne, cette île que j'ai quittée à dix-neuf ans pour un mariage qui devait être une bénédiction et qui s'est révélé un exil.

Les ruelles étroites du centre historique s'enroulent autour de moi comme un labyrinthe familier, bordées de maisons aux façades ocrées et aux balcons en fer forgé où sèche du linge blanc. Les pavés sont inégaux sous mes sandales, les murs sont couverts de bougainvilliers pourpres et de jasmin qui embaume l'air à chaque coin de rue, et j'avance lentement, épuisée par le voyage, le cœur en suspens, cherchant une adresse que Rosa a griffonnée sur un bout de papier avant mon départ. Les habitants me regardent passer avec une curiosité bienveillante, des vieilles femmes vêtues de noir assises sur des chaises en paille, des enfants qui courent pieds nus, des hommes qui discutent à l'ombre des platanes, et je me sens à la fois étrangère et chez moi.

La maison que je cherche est une bâtisse modeste, perdue au fond d'une impasse, une façade de pierre usée par le temps, des volets en bois délavés par le soleil, un figuier qui pousse dans la cour intérieure. Rien ne distingue cette demeure des autres, rien ne signale la présence d'un ancien parrain que tout le monde croit mort depuis des années. Je frappe à la porte, le cœur battant, et j'attends. Le silence s'étire, puis des pas lents résonnent à l'intérieur, et la porte s'ouvre sur un vieil homme que je reconnais à peine.

Matteo a vieilli depuis la dernière fois que je l'ai vu, à l'enterrement de mon père. Ses cheveux sont blancs, clairsemés, son visage est creusé de rides profondes, et sa silhouette s'est voûtée comme si les années et les trahisons avaient pesé sur ses épaules plus lourdement que sur celles des autres hommes. Il porte une chemise de lin froissée, un pantalon de toile, et il s'appuie sur une canne en bois d'olivier, mais ses yeux n'ont pas changé. Ses yeux sont sombres, perçants, brillants d'une intelligence aiguë qui contraste avec l'apparence usée de son corps, et quand il me voit, un sourire étire lentement ses lèvres.

— Aurora, dit-il simplement, comme s'il m'attendait, comme s'il savait que je viendrais un jour frapper à sa porte.

Il ne pose pas de questions. Il me fait entrer dans sa maison modeste, une pièce unique au sol de tomettes rouges, meublée d'une table en bois, de quelques chaises dépareillées, d'un vieux fauteuil en cuir craquelé près de la cheminée. Les murs sont couverts d'étagères qui ploient sous les livres, des ouvrages poussiéreux aux titres en italien, en français, en anglais, et l'air sent la cire, le tabac froid, l'huile d'olive. C'est une maison d'homme seul, une maison de retraite et d'exil, mais il y règne une paix étrange, une sérénité que je n'ai jamais ressentie dans le luxe glacé du manoir Marchetti.

Il me sert un verre d'eau fraîche, s'assied dans son fauteuil, et me regarde avec attention, ses doigts noueux croisés sur le pommeau de sa canne. Il ne dit rien, il attend, et je sais que je peux parler, que je peux tout lui raconter sans craindre son jugement. Matteo est un De Luca, le frère aîné de mon père, un homme qui a régné sur les clans siciliens avant d'être trahi par ses propres alliés et laissé pour mort dans un fossé. Tout le monde le croit disparu, et c'est ainsi qu'il survit, caché dans l'ombre, oublié du monde, mais ses yeux n'ont rien perdu de leur feu.

Je lui raconte tout, le mariage, l'humiliation, le divorce, le bébé, et ma voix ne tremble pas, mes mains ne se crispent pas, parce que j'ai déjà pleuré tout ce que je pouvais pleurer dans l'avion qui m'emmenait loin de New York. Il m'écoute sans m'interrompre, le visage impassible, seules ses mains se serrent un peu plus fort sur sa canne quand je prononce le nom de Dante Marchetti. Quand je me tais, il reste silencieux un long moment, le regard perdu dans les braises de la cheminée éteinte.

— Tu es une De Luca, dit-il enfin, et sa voix est grave, rocailleuse, chargée d'une fierté ancienne qui ne l'a jamais quitté. Tu as du feu dans le sang, même si tu l'as oublié. Même si on t'a appris à l'éteindre.

Il se lève lentement, s'approche de moi, pose une main décharnée sur mon épaule. Son toucher est léger, presque immatériel, mais il me transmet une chaleur que je n'attendais pas.

— Tu veux juste disparaître, petite, ou tu veux qu'un jour il rampe ?

La question claque dans l'air comme un coup de fouet, et je relève la tête, surprise par la dureté de sa voix, par la lueur féroce qui s'est allumée dans son regard. Je ne réponds pas tout de suite. Je pense à Dante, à son visage de marbre, à ses yeux qui ne m'ont jamais vue, à ses mains qui ont signé les papiers du divorce sans trembler, et quelque chose bouge en moi, quelque chose que je croyais mort, quelque chose qui ressemble à de la rage.

Matteo voit cette étincelle, et il sourit, un sourire triste et fier à la fois.

— Bien. Maintenant, écoute-moi.

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