تسجيل الدخولChapitre 3
Ysoria
Le prénom m’a échappé sans que je le veuille. Une simple question posée à voix basse à madame Duvrey, alors que je classais du linge dans la buanderie. J’ai demandé pourquoi certaines nappes portaient encore des initiales brodées, des lettres anciennes et décolorées.
— C’était à Éléna.
Je n’ai pas eu le temps de mesurer le danger. Eryx est entré à cet instant précis. Il a entendu. Le prénom a flotté dans l’air une seconde de trop, suspendu entre les murs comme une bulle empoisonnée. Puis il a éclaté.
Le regard d’Eryx s’est transformé. Son visage, déjà dur, est devenu un masque de marbre. Ses yeux bleus ont gelé, se sont vidés de toute chaleur. Il s’est tourné vers moi avec une lenteur terrifiante, et j’ai senti mes jambes flageoler.
— Répétez ce prénom, a-t-il dit, et je vous jure que vous regretterez d’être née.
Sa voix était basse, presque douce, mais chaque syllabe portait une violence si pure que mon sang s’est figé. Madame Duvrey a baissé les yeux, le visage blanc. Personne n’a bougé. Le silence est devenu une bête vivante, prête à mordre.
— Je ne veux plus jamais entendre ce prénom dans cette maison. Jamais. Est-ce que vous comprenez ce que je vous dis ?
J’ai hoché la tête, incapable de parler. Ma gorge était serrée comme si une main invisible m’étranglait. Il s’est approché, plus près, bien trop près. Son parfum m’a submergée, boisé, amer, étouffant.
— Répondez, a-t-il ordonné.
— Oui, monsieur.
Le son de ma propre voix m’a paru étranger, minuscule. Il est resté là, à me fixer, et j’ai vu dans ses yeux une haine qui n’était pas entièrement dirigée contre moi. Une haine ancienne, immense, qui le rongeait de l’intérieur. Puis il s’est détourné brusquement, comme si me regarder plus longtemps allait le briser.
Il est parti sans un mot, ses pas martelant le sol. La porte a claqué. Le bruit a résonné dans ma poitrine comme une détonation.
Je suis restée plantée là, les mains tremblantes. Madame Duvrey a murmuré, sans me regarder, que je ne devais plus jamais poser de questions. Puis elle m’a laissée seule.
Je suis montée dans ma chambre en chancelant. Je me suis assise sur le lit, les mains serrées sur mes genoux. Le silence du manoir pesait sur moi comme un couvercle. Je ne comprenais pas cette haine soudaine. Ce prénom, Éléna, avait suffi à transformer Eryx en homme de glace. Derrière cette violence, il y avait plus qu’un deuil. Il y avait un secret. Un secret terrible, enfoui dans les murs de ce manoir.
Et je sentais que ce secret me concernait. Je le sentais dans la façon dont Eryx m’avait regardée, comme si j’étais à la fois une menace et une blessure.
Je me suis levée, les jambes encore flageolantes. Je me suis approchée de la fenêtre. Dehors, l’aile ouest se dressait, sombre, interdite. La fenêtre à la petite lueur était éteinte, mais je savais que la femme y était. Elle attendait.
Mon cœur battait trop fort. J’ai posé ma main sur la vitre froide.
Quelque chose dormait derrière ces murs.
Et moi, j’étais là pour le réveiller.
Chapitre 75YsoriaJe suis assise sur le lit de la chambre bleue, les genoux repliés contre ma poitrine, les yeux fixes. La pluie frappe la fenêtre, un crépitement régulier qui emplit le silence. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Des heures, peut-être. Depuis que je suis rentrée de chez Gaspard. Depuis qu’il a refusé de me répondre. Depuis que je ne sais plus qui je suis.La porte s’ouvre doucement. Eryx entre, le visage inquiet. Il s’approche lentement, comme s’il craignait de m’effrayer. Il s’assied au bord du lit, à distance, et me regarde. Je sens son regard sur moi, chaud, inquiet. Mais je ne peux pas le regarder. Pas encore.— Ysoria, dit-il doucement. Tu es rentrée. Je t’ai attendue.— Je sais.— Où étais-tu ?— Chez Gaspard.Il ne dit rien. Il
Chapitre 74YsoriaLa maison est petite, grise, coincée entre deux immeubles plus hauts. Je n’y suis pas venue depuis des années. Pas depuis la mort d’Hélène. Pas depuis que j’ai fui cet homme et ses silences. Mais aujourd’hui, je suis là. Devant sa porte. La main levée, suspendue, tremblante.Je frappe. Trois coups secs. Le silence, puis des pas lourds. La porte s’ouvre. Gaspard Naven se tient devant moi. Plus vieux, plus sec, les joues creusées, les yeux gris toujours aussi froids. Il me regarde comme si j’étais une étrangère.— Ysoria.— Bonjour, Gaspard.Il ne m’invite pas à entrer. Il reste là, sur le seuil, à me détailler.— Qu’est-ce que tu veux ?— Je veux des réponses.Il hausse un sourcil. Rien d’autre. Aucune émotion. Aucun
Chapitre 73EryxJe tiens les documents entre mes mains, les doigts crispés sur le papier jauni. Kaïros vient de partir, me laissant seul avec ces preuves qui pèsent plus lourd que tous les contrats que j’ai signés. Je les étale sur mon bureau. La photographie. La lettre. Le certificat. Et cette vérité qui me frappe au visage.Mon père. Aldren Valcyr. L’homme de glace, le patriarche impitoyable, celui qui ne souriait jamais, qui ne touchait personne, qui traitait sa femme et ses enfants comme des employés. Cet homme-là avait une maîtresse. Une femme de chambre. Nora Naven.Je reprends la photographie. Ils sont là, tous les deux, devant le manoir. Elle, jeune, brune, le regard doux. Lui, la main posée sur son épaule, possessif. Le sourire aux lèvres. Un sourire que je ne lui ai jamais vu. Un sourire d’homme amoureux. Ou d’homme sati
Chapitre 72YsoriaJe suis assise dans la bibliothèque, un livre ouvert sur les genoux, mais je ne lis pas. Mes yeux fixent les lignes sans les voir. Depuis des jours, une question me ronge. Qui était vraiment ma mère ? La femme de la photographie, Nora Naven, celle qui me ressemble trait pour trait. Celle qui a travaillé dans ce manoir. Celle qui a été chassée trois mois après ma naissance.Je referme le livre, me lève, et je me dirige vers les archives. Eryx m’a dit de ne pas y aller seule, mais je n’ai pas besoin de sa permission. Je pousse la porte basse, allume la lampe de poche que j’ai glissée dans ma poche, et je m’enfonce dans la pièce poussiéreuse. Les rayonnages s’élèvent autour de moi, chargés de registres, de dossiers, de boîtes. Je cherche le nom de Nora. Je le trouve dans un registre de personnel, jauni par l
Chapitre 71KaïrosLa lampe de poche tremble dans ma main. Je suis accroupi dans les archives du manoir depuis des heures, entouré de cartons poussiéreux et de registres jaunis. Je cherche tout ce qui concerne Nora Naven. Eryx m’a demandé de découvrir la vérité sur cette femme, et je ne lâcherai pas avant de l’avoir trouvée.J’ouvre une boîte marquée « Personnel – 1990-1999 ». À l’intérieur, des dossiers de domestiques, des lettres de recommandation, des fiches de paie. Je les feuillette rapidement, sans rien trouver d’intéressant. Puis, au fond, sous une liasse de factures, je trouve une enveloppe de cuir fermée par un ruban. Je la dénoue, en sors une liasse de photographies.La première me fait retenir mon souffle. Nora Naven, jeune, souriante, debout dans le grand hall du manoir. À ses côtés, un homme que je reconnais immédiatement. Le père d’Eryx. Celui qui a bâti l’empire, celui qui a fait disparaître des gens, celui qui est mort dans des circonstances troubles. Ils se tiennent t
Chapitre 70EryxJe sens sa main trembler dans la mienne. Ysoria se tient à côté de moi, le visage pâle, mais le menton levé. Les journalistes sont là, massés derrière les grilles, leurs caméras pointées vers nous comme des armes. Les questions fusent, acides, cruelles. « Mademoiselle Naven, êtes-vous une prostituée ? » « Monsieur Valcyr, avez-vous acheté son silence ? » « Combien vous a coûté cette mascarade ? » Je sens la colère monter, une vague noire qui menace de tout emporter. Mais je la contiens. Pas ici. Pas maintenant.Je me tourne vers Ysoria. Ses yeux sombres plongent dans les miens, et je vois dans leur profondeur une force que rien ne peut briser. Elle a été humiliée, piétinée, traitée comme une moins-que-rien. Et pourtant, elle est là, debout, à c&ocir







