تسجيل الدخولChapitre 2
Eryx
Je l’observe depuis l’ombre de la bibliothèque, immobile. Elle traverse le hall comme une bête traquée, le dos raide, les épaules tendues. La nouvelle gouvernante. Ysoria Naven. Je connais déjà son nom, son dossier, son âge, ses dettes, ses silences. Je connais tout ce que l’agence a bien voulu me fournir, c’est-à-dire presque rien d’important. Le reste, je le devine dans sa façon de serrer les poings, dans cette manière de marcher comme si chaque pas lui coûtait une bataille.
Elle est belle. Pas une beauté qui se remarque au premier regard, mais une beauté d’ombres et de fragilités mal dissimulées. Ses cheveux bruns sont tirés en arrière avec une sévérité qui n’efface pas la douceur de sa nuque. Ses yeux, je ne les ai vus qu’un instant, hier. Des yeux sombres, profonds, pleins d’une résistance animale. Elle a encaissé mes ordres sans broncher, la mâchoire crispée, mais quelque chose dans son regard m’a frappé comme une gifle. Une étincelle de défi.
Je quitte l’ombre et m’avance dans sa direction. Mes pas résonnent sur le marbre. Elle s’arrête net. Son dos se redresse encore, et je vois ses doigts se crisper sur le tissu de sa jupe. Elle a peur. Elle ne le montrera pas. Je le sens dans la lenteur contrôlée avec laquelle elle se tourne vers moi, dans son menton qui se lève d’un cran, dans ce regard qu’elle plante dans le mien sans ciller.
— Vous êtes levée tôt, dis-je d’une voix basse.
— Le travail commence tôt, répond-elle.
Sa voix est calme, trop calme. Elle me défie sans élever le ton. Je m’arrête à deux pas d’elle. L’air entre nous se charge d’une tension sourde, électrique.
— L’aile ouest est strictement interdite, dis-je en la fixant. Vous n’y entrez pas. Vous ne vous en approchez pas. Vous ne la regardez même pas.
Elle soutient mon regard. Je vois battre une veine fine sur sa tempe.
— J’ai compris, monsieur.
— J’ai dit, continue-je, que vous ne la regardez même pas.
— J’ai parfaitement entendu.
Sa réponse claque dans le silence. Mes mâchoires se serrent. Personne ne me parle sur ce ton, personne. Mais elle reste là, plantée face à moi, le regard incendié de cette terreur qu’elle refuse de lâcher. Je devrais la briser net, la renvoyer, la remettre à sa place. Pourtant, quelque chose me retient. Cette résistance, cette fierté absurde dans un corps si frêle, m’irrite et m’attire à la fois.
Je fais un pas de plus. Elle ne recule pas. L’odeur de sa peau me parvient, légère, propre, un parfum de savon et de pluie. Ses lèvres sont serrées, légèrement pâles. Je m’incline à peine vers elle, juste assez pour qu’elle sente mon souffle contre sa tempe.
— Il serait dommage que vous commenciez votre séjour par une faute, murmuré-je.
— Je n’en commets pas, dit-elle.
Elle lève les yeux vers moi, et dans ce regard, je lis une humiliation brûlante, une colère contenue, mais aussi une peur profonde qui me heurte plus que je ne voudrais l’admettre. Je ne dis plus rien. Je reste là, à la dominer de toute ma taille, à laisser le silence faire le travail.
Puis je m’écarte, lentement.
— Allez.
Elle ne se fait pas prier. Elle s’éloigne d’un pas rapide, presque fuyant, mais sans jamais courir. Je la suis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’angle du couloir. Le bruit de ses pas décroît, avalé par l’immensité du manoir.
Je reste seul dans le hall, les poings serrés. Quelque chose chez elle m’empêche de respirer normalement. Je ne sais pas si c’est sa beauté, son audace ou cette fragilité qui semble sur le point de se fendre. Mais je sais que je vais devoir la surveiller. De près. De très près.
Je me tourne vers la fenêtre, les mâchoires crispées. Dehors, le brouillard se lève lentement, dévoilant les pelouses grises. Dans mon esprit, une voix que je ne veux plus entendre murmure un prénom interdit. Je ferme les yeux. Le prénom de ma sœur est un couteau que je retourne contre moi-même. Et cette fille, avec son regard trop sombre, remue des cendres que je croyais froides.
Je rouvre les yeux. Le parc est silencieux, vaste, vide. Pourtant, quelque chose a changé. Une tension nouvelle habite les murs, comme si le manoir retenait son souffle. Ysoria Naven est entrée ici, et avec elle, l’odeur du passé s’est infiltrée sous les portes.
Je vais découvrir qui elle est vraiment. Je vais la garder près de moi, l’épuiser, la pousser dans ses retranchements. Et si elle ment, si elle cache un lien avec la mort de ma sœur, je le saurai. Je le saurai, et je la détruirai.
Mais pour l’instant, tout ce que je vois derrière mes paupières closes, c’est son visage levé vers moi, ses yeux sombres pleins de défi.
Et cette image me brûle plus que je ne le devrais.
Chapitre 45YsoriaLa maison est silencieuse, mais c’est un silence qui tremble encore, comme si les murs n’avaient pas oublié la violence de la nuit. Darian est parti, repoussé par Eryx, mais sa menace flotte dans l’air, insidieuse, mêlée à la cendre et à la peur. Je n’arrive pas à dormir. Mon lit est trop grand, trop froid, et la vérité que Kaïros a apportée pèse sur ma poitrine comme une pierre. La fille d’Éléna. Ma mère n’était pas ma mère. Tout ce que je croyais savoir sur mes origines s’effondre, et pourtant, au milieu de ce chaos, une sensation étrange persiste : celle d’être encore vivante, encore debout, et de ne plus vouloir fuir.Je me lève, enfile une veste épaisse sur ma chemise de nuit, et sors de la chambre bleue. Les couloirs sont déserts, les rideaux tirés, et la lueur pâle de la lune dessine des rectangles d’argent sur les parquets. Mes pieds nus glissent sur le bois froid, mais je ne sens pas le froid. Je descends l’escalier de service, poussée par une faim soudaine
Chapitre 30EryxJe relis le message, les doigts si raides que l’écran tremble. « Le vrai père d’Ysoria est ton père. Elle est ta sœur. » Chaque mot s’imprime dans mon crâne comme une brûlure, puis le sens explose, me laisse sans souffle. Ma sœur. Ysoria est ma sœur. Le sol se dérobe sous mes pieds, et pourtant je reste debout, figé dans cette véranda où flotte encore le goût de citron de ses lèvres. Je viens d’embrasser ma sœur.Je m’écarte d’elle d’un pas brusque, la main sur ma bouche comme pour effacer le baiser. Elle me regarde, interdite, ses yeux sombres encore embrumés par ce qui vient de se passer. Ses joues sont rouges, ses lèvres gonflées, sa main est restée en suspens là où elle s’accrochait à ma chemise. Elle ne sait pas. Elle ne sait rien du message, de ce gouffre qui vient de s’ouvrir sous nos pieds. Moi, je sais, et cette connaissance me fracasse.— Eryx ? murmure-t-elle, la voix encore fragile.Sa voix m’atteint comme une lame tiède. Je secoue la tête, incapable de pa
Chapitre 29EryxJe la vois avant qu’elle ne me voie. C’est dans le jardin d’hiver, sous la verrière où la lumière de fin d’après-midi se teinte d’or pâle. Ysoria est assise sur un banc de pierre, un plateau de citronnade posé à côté d’elle, et elle rit. Pas un rire forcé, pas un de ces sourires polis qu’elle réserve aux domestiques. Non, elle rit vraiment, la tête renversée en arrière, les yeux plissés, une main posée sur sa poitrine comme pour retenir son souffle. Et ce rire ne m’est pas destiné. Il est pour lui.Un garçon brun aux épaules larges, un valet de jardin que je ne connais que trop. Théo, vingt-deux ans, des mains calleuses et un sourire facile. Il se tient debout devant elle, les pouces glissés dans sa ceinture, et raconte je ne sais quelle histoire qui la fait rayonner. Quelque chose se serre dans ma poitrine, une main invisible qui m’écrase les côtes. La jalousie n’est pas une émotion que je connais bien, ou que j’accepte. Elle monte comme une bile amère, brûlante, ins
Chapitre 28EryxL’odeur de fumée s’est incrustée partout, jusque dans les draps, jusque dans ma peau. Au matin, le manoir entier porte encore les traces de la nuit, une odeur âcre de bois calciné et de cire fondue, des cendres qui flottent dans la lumière grise comme des papillons morts. L’aile ouest n’a pas brûlé entièrement, mais la chapelle privée est détruite, le toit effondré, les vitraux éclatés. Les pompiers partis, les domestiques s’agitent en silence, les visages fermés. Et moi, je ne pense qu’à elle.Ysoria est restée debout jusqu’à l’aube, enveloppée dans une couverture, le visage maculé de suie, les yeux rougis par la fumée et la fatigue. Je l’ai portée, une fois de plus, jusqu’à sa chambre, malgré ses protestations. Elle tremblait, mais ce n’était pas de froid. C’était de peur, de choc, de quelque chose de plus profond qui la reliait à cette nuit. La femme en noir n’a pas reparu. Les flammes ont avalé la chapelle et, avec elle, peut-être les réponses que nous cherchions.
Chapitre 27YsoriaLa douleur me réveille en sursaut, une pulsation sourde dans la tempe, une brûlure qui irradie dans ma cheville. Je reste quelques secondes immobile, les yeux ouverts sur l’obscurité, à écouter le silence de la chambre. La pièce sent la cire, la lavande, et quelque chose de plus amer, un parfum d’homme qui flotte encore dans l’air. Eryx est resté là, je le sens. Sa présence imprègne les draps, les murs, cette atmosphère étrangement lourde qui m’enveloppe depuis que j’ai rouvert les yeux. Je me redresse lentement, le corps courbaturé, la tête qui tourne. La lumière pâle de la lune filtre à travers les rideaux, dessine des ombres mouvantes sur le parquet. Je m’assois au bord du lit, les pieds nus sur le bois froid, et je respire profondément.Le silence est si dense que j’entends battre mon cœur. Puis, un bruit. Faible, lointain, comme un sanglot étouffé. Je me fige, les sens en alerte. Ce n’est pas le craquement d’une boiserie, ni le souffle du vent. C’est un son hum
Chapitre 26EryxJe ne quitte pas son visage. Les heures passent, lentes, épaisses, et je ne vois que lui. Ysoria est étendue sur le lit de la chambre bleue, pâle comme un linge, les lèvres presque blanches, une ombre violette sous ses yeux clos. Le médecin est venu, un vieil homme aux gestes précis et au visage fermé. Il a parlé de commotion, de cheville foulée, de contusions multiples, mais aussi d’un état de choc profond. Il a nettoyé la plaie sur sa tempe, a bandé sa cheville, puis s’est retiré en murmurant des recommandations que je n’ai pas écoutées. Rien ne compte, à part elle.Je suis assis sur une chaise que j’ai tirée au bord du lit, les coudes posés sur mes genoux, les mains jointes sous mon menton. La lampe de chevet diffuse une lueur ambrée qui creuse les ombres sur ses traits, rend son visage encore plus fragile. Sa respiration est régulière, mais superficielle, comme si elle luttait même dans le sommeil. Je ne peux pas détacher mon regard de cette poitrine qui se soulèv







