Share

La prisonnière du roi loup
La prisonnière du roi loup
Author: Les écrits

Chapitre 1

Author: Les écrits
last update Petsa ng paglalathala: 2026-05-21 19:29:35

Chapitre 1

Lyana

La moiteur des corps entassés colle à ma peau sous la robe de lin trop épaisse. Je traverse la grande salle de Durnhollow la tête inclinée, les yeux baissés, mes pas feutrés se perdant dans le vacarme des rires et des coupes qui s’entrechoquent. La cérémonie de la Lune de Sang bat son plein, et personne ne regarde une servante de plus.

Mes doigts serrent le plateau d’argent que je suis censée porter aux buffets. Mon cœur cogne contre mes côtes, mais mon visage reste lisse, vide, docile. Je suis une ombre. Une ombre venue de Thornwall, venue de loin, venue de la mort.

Sous le tissu rugueux, contre ma cuisse, la lame est dissimulée dans une gaine de cuir. Le poison imbibe l’acier depuis trois nuits  jusquiame noire, safran des marais, et mon propre sang versé sur les racines du chêne sacré. Assez pour tuer un alpha. Assez pour qu’il ne se relève jamais.

L’air est épais, saturé d’odeurs de vin épicé, de viande rôtie au miel, de sueur et de musc animal. Des lustres de cristal taillé dans du givre éternel suspendus à la voûte de pierre noire projettent une lumière bleutée et froide qui danse sur les visages des convives. Des métamorphes nobles en soies sombres et armures d’obsidienne rient, s’embrassent, échangent des regards complices. Tout cela est une mascarade. Un luxe obscène pendant que mon peuple brûle encore dans ma mémoire.

Je lève les yeux une fraction de seconde.

Et je le vois.

Il est assis sur un trône fait de cornes et de fourrures sombres, une jambe paresseusement croisée par-dessus l’autre, un coude négligemment posé sur l’accoudoir. Sa chevelure d’un noir d’encre tombe en vagues décoiffées sur un visage aux angles si parfaits qu’ils en deviennent cruels mâchoire taillée à la serpe, pommettes hautes, bouche charnue et pourtant dure. Il porte une tunique de velours couleur de braise ouverte sur un torse large où jouent les ombres des flammes. Aucune couronne. Aucun ornement. Rien que la puissance brute qui émane de lui comme la chaleur d’un brasero trop proche.

Aedan.

Le Roi-Loup.

Il tourne la tête.

Son regard ambré plonge à travers la foule, traverse les épaules, les plumes, les rires et me trouve.

Je cesse de respirer.

Ses prunelles sont de la couleur de la résine fossilisée, du miel le plus sombre, de la lumière juste avant l’incendie. Elles me transpercent. Vraiment. Je sens ses yeux s’enfoncer dans ma poitrine, fouiller sous ma peau, déchirer le masque de la servante pour révéler ce qui se cache en dessous  la louve solitaire, la survivante, celle qui est venue pour voir son visage avant de frapper.

Mon cœur manque un battement.

Puis un autre.

Je devrais baisser les yeux. Une servante baisse les yeux. Une servante ne défie pas son roi. Mais je ne peux pas. Ses prunelles ambrées me retiennent prisonnière, et la haine qui bout dans mes veines se change en un feu plus ancien, plus dangereux, que je refuse de nommer.

Ses lèvres s’entrouvrent légèrement, comme s’il allait parler. Ses narines frémissent. Il me hume à distance, cherche mon odeur sous les effluves de lavande dont j’ai frotté ma peau. Un pli presque imperceptible se creuse entre ses sourcils.

Il sait que je ne suis pas à ma place.

Il ne sait pas pourquoi. Pas encore.

Mais il me regarde d’une manière qui n’a rien à voir avec l’indifférence d’un roi envers une domestique. Il me regarde comme on regarde une menace inattendue, une anomalie dans l’ordre parfait de sa forteresse.

Mes doigts se crispent sur le plateau d’argent.

Je veux fuir. Je veux me fondre dans la foule, retourner aux cuisines, attendre mon heure. Mais mon orgueil  ou ma stupidité, ou cette chose insensée qui meurt quand on a tout perdu  me cloue au sol.

Je ne baisse pas les yeux.

Une seconde passe. Puis deux. La foule ondule entre nous, un seigneur en fourrure passe, une femme avec un éventail de plumes d’aigle me frôle l’épaule. Il détourne la tête pour répondre à son conseiller, un vieux loup gris assis à sa droite.

Mais ses yeux reviennent à moi.

Toujours.

Toujours.

Je recule d’un pas. Puis d’un autre. Je pivote et marche vers les cuisines, mes jambes tremblantes menaçant de se dérober à chaque foulée. Le plateau d’argent danse dans mes mains moites.

Son regard ambré reste planté dans mon dos comme une lame chauffée à blanc.

Je ne me retourne pas.

Mais je sais que lui, oui. Il me regarde m’éloigner. Il m’a vue. Il ne m’oubliera pas.

Et moi  moi, je viens de croiser les yeux de l’homme que je suis venue tuer, et quelque chose en moi vient de se fissurer, quelque chose que je croyais mort depuis les flammes de Thornwall.

La haine tressaille.

Le doute s’infiltre.

Je ne sais pas encore que son regard ambré va me hanter bien après que ma lampe aura frappé.

Patuloy na basahin ang aklat na ito nang libre
I-scan ang code upang i-download ang App

Pinakabagong kabanata

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 56

    Chapitre 56AedanLe lendemain matin, je me réveille avec une détermination nouvelle, une résolution qui a mûri pendant la nuit, dans le silence de la salle des cartes, tandis que les braises mouraient dans l'âtre et que les étoiles pâlissaient derrière les vitraux. J'ai pleuré, pour la première fois depuis vingt ans, et ces larmes, au lieu de m'affaiblir, m'ont libéré. Elles ont emporté avec elles un poids que je ne savais même pas porter, une tension que j'avais oublié ressentir, une douleur que j'avais appris à ignorer sans jamais la guérir.Et ce matin, je sais ce que je dois faire. Je sais ce que je veux montrer à Lyana, ce que je veux partager avec elle, ce que j'aurais dû partager depuis longtemps si je n'avais pas eu si peur, si je n'avais pas été si fier, si

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 55

    Chapitre 55LyanaLa nuit est tombée sur Durnhollow comme un linceul de velours noir, enveloppant les tours, les remparts, les jardins de roses de givre dans un silence ouaté que rien ne vient troubler. Je suis allongée dans le lit nuptial, les fourrures noires remontées jusqu'au menton, les yeux fixés sur le baldaquin de velours pourpre qui surplombe le lit comme un ciel de théâtre. Les bougies se sont éteintes depuis longtemps, le feu dans l'âtre n'est plus qu'un souvenir de braises rougeoyantes, et pourtant je ne dors pas, je ne peux pas dormir, je ne trouverai pas le sommeil cette nuit.Le lien du Compagnonnage vibre dans ma poitrine avec une intensité presque douloureuse, comme une corde de harpe qu'on aurait pincée trop fort et qui continuerait de résonner longtemps après avoir été touchée. Et

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 54

    Chapitre 54AedanLa porte se referme derrière Lyana, et le silence retombe sur la salle des cartes comme une chape de plomb, lourd, étouffant, oppressant. Les braises dans l'âtre ne sont plus que des souvenirs de feu, des petits points rouges qui palpitent faiblement dans la cendre grise, derniers battements de cœur d'un incendie qui s'éteint. Les bougies se sont consumées, leurs flammes ont vacillé une dernière fois avant de s'évanouir en volutes de fumée âcre qui montent vers les voûtes de pierre et se perdent dans l'obscurité. La nuit est tombée sur Durnhollow, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit de ténèbres absolues qui correspond parfaitement à l'état de mon âme.Je reste debout devant la fenêtre, le front contre la vitre glacée, les yeux fermés, les poing

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 53

    Chapitre 53LyanaJe le trouve dans la salle des cartes, debout devant la grande fenêtre ogivale, le dos tourné à la porte, les mains croisées derrière le dos dans cette posture qui est devenue familière, presque emblématique. La lumière du jour déclinant baigne sa silhouette d'une auréole dorée, faisant briller les fils d'argent dans ses cheveux noirs, dessinant les contours de ses épaules larges, de sa taille étroite, de ses longues jambes bottées de cuir. Il ne se retourne pas quand j'entre, mais je sais qu'il a senti ma présence, à travers le lien, à travers cette connexion invisible qui nous unit et qui pulse doucement dans ma poitrine comme un second cœur.La pièce est plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée par les braises rougeoyantes de l'&acir

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 52

    Chapitre 52AedanL'émissaire des Anciens se présente à la porte de mon bureau au moment où le soleil atteint son zénith, projetant des rayons pâles et frileux à travers les vitraux de la salle des cartes. La lumière traverse les losanges de verre coloré, découpant des motifs rouges et or sur le parquet ciré, allumant des reflets dans les fioles d'encre alignées sur la table de chêne, caressant les reliures de cuir des manuscrits anciens qui tapissent les murs. L'air sent la cire, le vieux papier, la poussière des siècles accumulés, et sous ces odeurs familières, l'écho lointain du feu qui crépite dans l'âtre monumental.Cedric, représentant du clan des Cerfs, fidèle serviteur de la Dame Seraphine, se tient dans l'encadrement de la porte, silhouette raide et solennelle dra

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 51

    Chapitre 51LyanaJe n'avais pas l'intention d'espionner qui que ce soit. Vraiment pas. Après ma visite nocturne aux cuisines, après ce repas improvisé qui m'a laissée étrangement apaisée, je suis remontée dans la chambre nuptiale avec l'intention de dormir un peu, de me reposer, de mettre de l'ordre dans mes pensées. Mais le sommeil n'est pas venu, comme souvent, et à l'aube, je me suis levée pour marcher dans les couloirs de Durnhollow, sans but précis, juste pour sentir le palais s'éveiller autour de moi.C'est ainsi que je me suis retrouvée dans l'aile des communs, cette partie de la forteresse que je n'avais jamais explorée, réservée aux serviteurs, aux cuisiniers, aux blanchisseuses, à tous ceux qui font fonctionner le palais dans l'ombre. Les couloirs sont plus étroits ici, moins déc

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 2

    Chapitre 2AedanQuelque chose cloche.Je ne sais pas quoi, je ne sais pas comment mais mes sens ne mentent jamais. Il y a une présence étrangère dans la foule de ma propre forteresse, au milieu de mes invités, de mes courtisans, de mes gardes. Une dissonance. Une fausse note dans le concert des o

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 5

    Chapitre 5LyanaSa main autour de ma gorge.Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.Il pourrait m’étrangler.I

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 4

    Chapitre 4AedanLa salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en sil

  • La prisonnière du roi loup    Chapitre 6

    Chapitre 6AedanLa porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant,

Higit pang Kabanata
Galugarin at basahin ang magagandang nobela
Libreng basahin ang magagandang nobela sa GoodNovel app. I-download ang mga librong gusto mo at basahin kahit saan at anumang oras.
Libreng basahin ang mga aklat sa app
I-scan ang code para mabasa sa App
DMCA.com Protection Status