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Chapitre 1
Lyana
La moiteur des corps entassés colle à ma peau sous la robe de lin trop épaisse. Je traverse la grande salle de Durnhollow la tête inclinée, les yeux baissés, mes pas feutrés se perdant dans le vacarme des rires et des coupes qui s’entrechoquent. La cérémonie de la Lune de Sang bat son plein, et personne ne regarde une servante de plus.
Mes doigts serrent le plateau d’argent que je suis censée porter aux buffets. Mon cœur cogne contre mes côtes, mais mon visage reste lisse, vide, docile. Je suis une ombre. Une ombre venue de Thornwall, venue de loin, venue de la mort.
Sous le tissu rugueux, contre ma cuisse, la lame est dissimulée dans une gaine de cuir. Le poison imbibe l’acier depuis trois nuits jusquiame noire, safran des marais, et mon propre sang versé sur les racines du chêne sacré. Assez pour tuer un alpha. Assez pour qu’il ne se relève jamais.
L’air est épais, saturé d’odeurs de vin épicé, de viande rôtie au miel, de sueur et de musc animal. Des lustres de cristal taillé dans du givre éternel suspendus à la voûte de pierre noire projettent une lumière bleutée et froide qui danse sur les visages des convives. Des métamorphes nobles en soies sombres et armures d’obsidienne rient, s’embrassent, échangent des regards complices. Tout cela est une mascarade. Un luxe obscène pendant que mon peuple brûle encore dans ma mémoire.
Je lève les yeux une fraction de seconde.
Et je le vois.
Il est assis sur un trône fait de cornes et de fourrures sombres, une jambe paresseusement croisée par-dessus l’autre, un coude négligemment posé sur l’accoudoir. Sa chevelure d’un noir d’encre tombe en vagues décoiffées sur un visage aux angles si parfaits qu’ils en deviennent cruels mâchoire taillée à la serpe, pommettes hautes, bouche charnue et pourtant dure. Il porte une tunique de velours couleur de braise ouverte sur un torse large où jouent les ombres des flammes. Aucune couronne. Aucun ornement. Rien que la puissance brute qui émane de lui comme la chaleur d’un brasero trop proche.
Aedan.
Le Roi-Loup.
Il tourne la tête.
Son regard ambré plonge à travers la foule, traverse les épaules, les plumes, les rires et me trouve.
Je cesse de respirer.
Ses prunelles sont de la couleur de la résine fossilisée, du miel le plus sombre, de la lumière juste avant l’incendie. Elles me transpercent. Vraiment. Je sens ses yeux s’enfoncer dans ma poitrine, fouiller sous ma peau, déchirer le masque de la servante pour révéler ce qui se cache en dessous la louve solitaire, la survivante, celle qui est venue pour voir son visage avant de frapper.
Mon cœur manque un battement.
Puis un autre.
Je devrais baisser les yeux. Une servante baisse les yeux. Une servante ne défie pas son roi. Mais je ne peux pas. Ses prunelles ambrées me retiennent prisonnière, et la haine qui bout dans mes veines se change en un feu plus ancien, plus dangereux, que je refuse de nommer.
Ses lèvres s’entrouvrent légèrement, comme s’il allait parler. Ses narines frémissent. Il me hume à distance, cherche mon odeur sous les effluves de lavande dont j’ai frotté ma peau. Un pli presque imperceptible se creuse entre ses sourcils.
Il sait que je ne suis pas à ma place.
Il ne sait pas pourquoi. Pas encore.
Mais il me regarde d’une manière qui n’a rien à voir avec l’indifférence d’un roi envers une domestique. Il me regarde comme on regarde une menace inattendue, une anomalie dans l’ordre parfait de sa forteresse.
Mes doigts se crispent sur le plateau d’argent.
Je veux fuir. Je veux me fondre dans la foule, retourner aux cuisines, attendre mon heure. Mais mon orgueil ou ma stupidité, ou cette chose insensée qui meurt quand on a tout perdu me cloue au sol.
Je ne baisse pas les yeux.
Une seconde passe. Puis deux. La foule ondule entre nous, un seigneur en fourrure passe, une femme avec un éventail de plumes d’aigle me frôle l’épaule. Il détourne la tête pour répondre à son conseiller, un vieux loup gris assis à sa droite.
Mais ses yeux reviennent à moi.
Toujours.
Toujours.
Je recule d’un pas. Puis d’un autre. Je pivote et marche vers les cuisines, mes jambes tremblantes menaçant de se dérober à chaque foulée. Le plateau d’argent danse dans mes mains moites.
Son regard ambré reste planté dans mon dos comme une lame chauffée à blanc.
Je ne me retourne pas.
Mais je sais que lui, oui. Il me regarde m’éloigner. Il m’a vue. Il ne m’oubliera pas.
Et moi moi, je viens de croiser les yeux de l’homme que je suis venue tuer, et quelque chose en moi vient de se fissurer, quelque chose que je croyais mort depuis les flammes de Thornwall.
La haine tressaille.
Le doute s’infiltre.
Je ne sais pas encore que son regard ambré va me hanter bien après que ma lampe aura frappé.
Chapitre 86AedanJe la regarde se battre.Elle est devant moi. Entre moi et les créatures. Elle ne s'est pas placée là par hasard. Elle s'est placée là pour me protéger. Moi. Le Roi-Loup. L'homme qui n'a pas besoin de protection. L'homme qui a passé sa vie à protéger les autres. Et voilà qu'une louve de Thornwall, une ancienne prisonnière, une ancienne ennemie, se met entre moi et le danger.Je devrais être vexé. Je devrais la repousser, reprendre ma place au front. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas détacher mon regard d'elle.Elle est magnifique.Son épée d'argent chante dans la pénombre. Chaque coup est précis, économique, mortel. Elle ne gaspille pas un geste. Elle ne recule pas d'un pouce. Les créatures se jettent s
Chapitre 85LyanaLes ombres bougent.Je les vois du coin de l'œil. Des silhouettes noires, plus sombres que la nuit, qui glissent entre les arbres sans un bruit. Pas des loups. Pas des hommes. Autre chose. Quelque chose qui n'a pas de forme fixe, qui ondule, qui rampe, qui rampe vers nous.— Lyana.La voix d'Aedan est calme. Contrôlée. Mais je sens sa tension à travers le lien. Il les a vues aussi.— Je les vois.— Reste près de moi.— Toujours.Je tire mon épée. L'argent de la lame brille faiblement dans la pénombre. Les créatures s'arrêtent. Elles nous observent. Elles ont des yeux. Des dizaines d'yeux. Des yeux rouges, sans pupilles, qui flottent dans la masse noire de leurs corps.&
Chapitre 84AedanLa gardienne a disparu. Il ne reste que le silence, plus lourd encore qu'avant, et cette révélation qui flotte dans l'air comme un poison. Varek n'est pas votre véritable ennemi. Le véritable ennemi est plus proche que vous ne le pensez.Lyana me regarde, ses yeux gris écarquillés, sa main serrant la garde de son épée.— Qui ? répète-t-elle. Qui est le véritable ennemi ?— Je ne sais pas. Pas encore.— Tu sais quelque chose. Je le sens à travers le lien. Tu caches quelque chose.Je ferme les yeux une seconde. Elle a raison. Je sais. Je sais depuis longtemps, mais je n'ai jamais osé le dire à voix haute. Parce que les mots rendent les choses réelles. Parce que les mots donnent corps aux cauchemars.
Chapitre 83LyanaLa Forêt Noire.Ma mère nous racontait des histoires, le soir, autour du feu. Des voyageurs égarés qui n'étaient jamais revenus. Des arbres qui parlaient. Des rivières qui mentaient. Des créatures sans nom.— N'allez jamais dans la Forêt Noire, disait-elle. Les esprits des anciens loups y rôdent. Ils n'aiment pas les vivants.Mon père ne disait rien. Mais je voyais dans son regard une peur ancienne, viscérale. Mon père n'avait peur de rien. Ni des hommes, ni des bêtes, ni de la mort. Mais la Forêt Noire le terrifiait.Et maintenant, j'y suis.Les arbres sont immenses, noirs comme la suie, tordus comme des doigts de sorcières. Leurs cimes se perdent dans les nuages. La neige ne tombe pas ici. Pas vraiment. Quelques fl
Chapitre 82AedanNous chevauchons depuis des heures. La forêt est dense, silencieuse, ensevelie sous la neige. Lyana chevauche à côté de moi, sa silhouette droite sur la selle, son dos raide, ses mains gantées serrant les rênes. L'épée de ses ancêtres pend à sa ceinture. Elle ne parle pas. Elle ne s'est pas plainte une seule fois depuis que nous avons quitté Durnhollow.Le lien du Compagnonnage vibre dans ma poitrine. Pas de mots. Juste des sensations, des émotions, des pulsations qui me parviennent par vagues. Et ce que je ressens me bouleverse plus que tout ce qu'elle aurait pu me dire.De l'excitation.Une excitation fébrile, nerveuse, presque douloureuse. C'est l'excitation de la chasse, celle qui précède le combat. Elle va traquer Varek. Elle va le trouver. Elle va le tuer.
Chapitre 81LyanaL'aube n'est pas encore levée quand nous quittons Durnhollow.Les couloirs du palais sont silencieux, déserts, éclairés seulement par les torches qui brûlent dans leurs appliques de fer. Nos pas résonnent sur les dalles de pierre, lourds, mesurés, presque solennels. Je porte l'épée de mes ancêtres à la ceinture, sa garde d'argent scintillant faiblement dans la pénombre. Aedan marche à côté de moi, vêtu de cuir sombre et d'une cape de laine noire, ses yeux ambrés balayant les couloirs avec cette acuité de prédateur qui ne le quitte jamais.Nous ne parlons pas.Pas parce que les mots sont inutiles. Pas parce que nous n'avons rien à nous dire. Mais parce que tout a été dit. Cette nuit, dans ses appartements, quand je
Chapitre 6AedanLa porte de la tour se referme avec un bruit sourd, définitif, qui résonne dans la pierre froide comme un couperet. Mes doigts restent crispés sur la clé de fer quelques secondes de trop, mes phalanges blanchies par une tension que je ne m’explique pas. De l’autre côté du battant,
Chapitre 5LyanaSa main autour de ma gorge.Elle est brûlante. Lourde. Ses doigts enserrent ma trachée sans presser, sans serrer juste posés, comme un collier de fer encore tiède. Je sens les callosités de ses paumes, la force brute qui dort sous cette étreinte retenue.Il pourrait m’étrangler.I
Chapitre 4AedanLa salle du trône s’est vidée de ses derniers invités.Les lustres de givre jettent encore leur lumière bleutée sur les murs de pierre noire, mais les rires se sont tus, les coupes se sont taries, les danseuses ont regagné leurs quartiers. Les servantes parcourent les tables en sil
Chapitre 3LyanaLes cuisines de Durnhollow sont une fournaise.Des chaudrons de cuivre bouillonnent sur des feaux de braises, des broches de viande tournent lentement au-dessus des flammes, des nuages de vapeur chargés d’odeurs d’épices, de suif et de sueur montent jusqu’aux voûtes de pierre noirc







