LOGINChapitre 6 — L'effondrement
Naomi
Je reçois l'appel à quinze heures.
Je suis dans le jardin. Je fuis le manoir. Je fuis ses murs. Je fuis son parfum. Je fuis tout. Je marche entre les roses. Les lys. Les tournesols. Je respire. Je respire l'air frais. Je respire la liberté.
Mon téléphone sonne. Je regarde l'écran. L'hôpital. Mon cœur s'arrête.
— Allô ?
— Mademoiselle Adjovi ? C'est le docteur Mensah. Il faut que vous veniez. Tout de suite.
— Qu'est-ce qui se passe ? Léa ? Elle va bien ?
Un silence. Trop long. Trop lourd.
— Elle a fait une crise cardiaque. Elle est stable. Mais... nous ne pouvons pas attendre. L'opération doit avoir lieu dans les quarante-huit heures. Sinon...
Sinon.
Le mot reste suspendu. Le mot qui tue. Le mot qui brise.
— Sinon quoi ? je crie. Sinon quoi ?
— Sinon nous ne pourrons plus rien faire. Je suis désolé.
Le téléphone glisse de ma main. Tombe dans l'herbe. Je tombe avec lui. À genoux. Dans les roses. Les épines me griffent. Je ne sens rien. Je ne sens que la douleur. La peur. L'effroi.
Léa. Ma Léa. Ma petite sœur. Ma vie.
Je me relève. Je cours. Je cours vers le manoir. Je cours vers lui. Vers le seul homme qui peut la sauver.
Je trouve Adrian dans son bureau. Il est debout. Il regarde par la fenêtre. Il se retourne quand j'entre. Il voit mon visage. Mes larmes. Ma panique.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Léa. Elle a fait une crise. L'opération doit avoir lieu dans quarante-huit heures. Sinon elle...
Je ne peux pas finir. Les mots ne sortent pas. Ma gorge se serre. Mes jambes tremblent. Je m'effondre. Là. Devant lui. À ses pieds.
Il ne bouge pas. Il me regarde. Pendant une seconde. Deux. Trois. Puis il s'approche. Il me relève. Il me prend dans ses bras. Il me serre contre lui.
— Calmez-vous.
— Je ne peux pas. Je ne peux pas. C'est ma sœur. C'est ma vie. Je ne peux pas la perdre.
— Vous ne la perdrez pas.
Sa voix est ferme. Calme. Définitive. Il me tient. Il me caresse les cheveux. Il me murmure des mots que je n'entends pas. Des mots qui apaisent. Des mots qui mentent peut-être. Mais des mots qui font du bien.
— Je vais appeler l'hôpital. L'opération aura lieu demain matin. Je m'en occupe.
Je relève la tête. Je le regarde. Ses yeux gris sont brûlants. Intenses. Sincères.
— Pourquoi ? Pourquoi vous faites ça ?
— Parce que je vous l'ai promis. Parce que je tiens toujours mes promesses.
— Mais pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?
Il ne répond pas. Il me serre plus fort. Il pose ses lèvres sur mon front. Un baiser. Long. Tendre. Étrangement doux.
— Parce que vous êtes à moi. Et que ce qui est à moi, je le protège.
Il me lâche. Il prend son téléphone. Il appelle. Il donne des ordres. Il parle d'argent. De médecins. De blocs opératoires. Il parle comme un homme qui a l'habitude de commander. Comme un homme qui a l'habitude d'obtenir ce qu'il veut.
Quand il raccroche, il se tourne vers moi.
— C'est fait. L'opération est programmée pour demain à sept heures. Je vous emmène à l'hôpital ce soir. Vous passerez la nuit avec elle.
Je le regarde. Incrédule. Reconnaissante. Et terrifiée.
— Merci.
— Ne me remerciez pas. Ce n'est que le début.
— Le début de quoi ?
Il s'approche. Il me prend le menton. Il plonge ses yeux dans les miens.
— Le début de votre vie avec moi. Le début de vos quatre-vingt-dix jours. Le début de tout.
Il me lâche. Il marche vers la porte.
— Préparez-vous. Nous partons dans une heure.
Il sort. Je reste seule. Tremblante. Épuisée. Vidée.
Léa va vivre. Grâce à lui. Grâce à cet homme que je hais. Grâce à cet homme qui me possède.
Je monte dans la chambre. Je prépare un sac. Des affaires pour Léa. Des affaires pour moi. Je regarde la bague à mon doigt. Je la touche. Je la tourne.
Je pense à maman. À ses mots. Ne te vends jamais, ma chérie.
Pardon, maman. J'ai vendu. J'ai tout vendu. Mais c'est pour Léa. Pour sa vie. Pour son avenir.
Et si le prix à payer, c'est mon âme...
Alors je paierai.
Parce que Léa vaut tous les sacrifices.
Chapitre 10 — La mèreNaomiLe lendemain matin, je descends petit-déjeuner avec une boule au ventre.Je n'ai pas dormi. J'ai passé la nuit à revoir les carnets. Les photos. Les mots. Je vous aime depuis toujours. Pour toujours. Je les ai lus. Tous. Chaque page. Chaque ligne. Chaque aveu.Je connais Adrian Kessler maintenant. Je connais son enfance. Sa solitude. Sa mère cruelle. Son père absent. Sa souffrance. Je connais tout. Et malgré moi... malgré tout... je le comprends.Mais je ne lui pardonne pas.Je ne peux pas.La salle à manger est silencieuse. Adrian est là. Il boit son café. Il lit son journal. Il lève les yeux quand j'entre.— Vous avez lu les carnets.— Oui.— Tous ?— Tous.— Et ?— Et je ne sais plus quoi penser.Il hoche la tête. Il ne sourit pas. Il ne triomphe pas. Il attend.— Je ne vous pardonne pas, je dis. Je ne vous pardonnerai jamais.— Je sais.— Mais je... je ne peux pas vous haïr non plus. Et ça me rend folle.— Je sais.— Arrêtez de dire je sais !Ma voix cl
Chapitre 9 — Le manoir aux mille secretsNaomiLéa est stable.Les médecins disent qu'elle va se rétablir. Qu'elle pourra rentrer dans deux semaines. Qu'elle vivra. Vraiment. Longtemps. Normalement.Je devrais être soulagée. Je devrais être heureuse. Et je le suis. Quelque part. Au fond de moi. Mais il y a autre chose. Une ombre. Une inquiétude. Une peur que je n'arrive pas à nommer.Parce que maintenant, il n'y a plus d'excuse.Léa est sauvée. L'opération est payée. Le contrat est signé. Et je dois rentrer au manoir. Avec lui. Pour quatre-vingt-sept jours. Quatre-vingt-sept jours qui me séparent encore de ma liberté.Karl vient me chercher à l'hôpital à dix-huit heures. Léa dort. Je l'embrasse sur le front. Je lui murmure que je reviendrai demain. Elle sourit dans son sommeil. Elle ne sait pas. Elle ne sait pas ce que je fais pour elle. Elle ne saura jamais.La berline noire m'attend devant l'entrée. Karl ouvre la portière. Je monte. Je regarde l'hôpital s'éloigner. Les lumières. Les
Chapitre 8 — Le réveilNaomiLe soleil se lève sur Cotonou.Je n'ai pas dormi. Pas une seconde. J'ai passé la nuit dans un fauteuil, à côté du lit de Léa. Les machines ont bipé. Les infirmières sont passées. Le temps a avancé. Lentement. Doucement. Chaque minute m'a semblé une heure. Chaque heure m'a semblé une vie.À six heures, on vient chercher Léa. On la roule vers le bloc opératoire. Je marche à côté d'elle. Je tiens sa main. Sa petite main. Froide. Fragile. Elle ouvre les yeux. Un instant. Un sourire faible.— Naomi...— Je suis là, ma chérie. Je suis là.— J'ai peur.— N'aie pas peur. Tout va bien se passer. Je te le promets.— Tu me le jures ?— Je te le jure. Sur la tête de maman.Elle hoche la tête. Elle ferme les yeux. Les portes du bloc se ferment. On me demande d'attendre. J'attends. Dans le couloir. Sur une chaise en plastique. Les mains croisées. Les yeux fixés sur la porte.Adrian est là. Il est arrivé à l'aube. Il est assis à quelques mètres. Silencieux. Immobile. Il
Chapitre 7 — Le prix du silenceNaomiL'hôpital sent l'antiseptique et la peur.Je connais cette odeur. Je la connais trop bien. J'ai passé des nuits ici. Des nuits à regarder Léa dormir. Des nuits à prier. Des nuits à pleurer.Ce soir, je suis dans sa chambre. Elle dort. Les machines bipent. Les perfusions coulent. Son visage est pâle. Ses lèvres sont sèches. Mais elle est vivante. Elle est là. Elle est encore là.Je tiens sa main. Sa petite main. Fine. Fragile. Je la serre. Je la caresse. Je la protège. Comme je l'ai toujours fait. Comme je le ferai toujours.Adrian est dans le couloir. Il attend. Il n'entre pas. Il ne veut pas troubler ce moment. Ce moment entre sœurs. Ce moment sacré.Je regarde Léa. Je lui parle. Doucement. À voix basse. Pour qu'elle m'entende. Même dans son sommeil. Même dans ses rêves.— Tu vas t'en sortir, ma chérie. Tu vas vivre. Tu vas grandir. Tu vas être heureuse. Je te le promets. Je te le jure. Sur la tête de maman. Sur ma vie. Sur tout.Une larme roule
Chapitre 6 — L'effondrementNaomiJe reçois l'appel à quinze heures.Je suis dans le jardin. Je fuis le manoir. Je fuis ses murs. Je fuis son parfum. Je fuis tout. Je marche entre les roses. Les lys. Les tournesols. Je respire. Je respire l'air frais. Je respire la liberté.Mon téléphone sonne. Je regarde l'écran. L'hôpital. Mon cœur s'arrête.— Allô ?— Mademoiselle Adjovi ? C'est le docteur Mensah. Il faut que vous veniez. Tout de suite.— Qu'est-ce qui se passe ? Léa ? Elle va bien ?Un silence. Trop long. Trop lourd.— Elle a fait une crise cardiaque. Elle est stable. Mais... nous ne pouvons pas attendre. L'opération doit avoir lieu dans les quarante-huit heures. Sinon...Sinon.Le mot reste suspendu. Le mot qui tue. Le mot qui brise.— Sinon quoi ? je crie. Sinon quoi ?— Sinon nous ne pourrons plus rien faire. Je suis désolé.Le téléphone glisse de ma main. Tombe dans l'herbe. Je tombe avec lui. À genoux. Dans les roses. Les épines me griffent. Je ne sens rien. Je ne sens que la
Chapitre 5 — La première nuitNaomiJe n'arrive pas à dormir.Le lit est trop grand. Trop moelleux. Trop parfumé. Je suis habituée à mon petit matelas dur, aux draps usés, au bruit des rues de Porto-Novo qui ne s'éteint jamais vraiment. Ici, c'est le silence. Un silence lourd. Un silence qui pèse. Un silence qui m'étouffe.Et lui.Lui est à côté de moi.Adrian Kessler dort dans le même lit. À quelques centimètres. Je sens sa chaleur. Je sens son parfum. Je sens sa respiration régulière. Je sens tout. Je sens trop.Je suis allongée sur le dos. Les yeux grands ouverts. Je fixe le plafond. Le baldaquin. Les rideaux de velours. Je compte les secondes. Les minutes. Les heures. Je n'ose pas bouger. Je n'ose pas respirer trop fort. Je n'ose pas me retourner. Si je me retourne, je vais le voir. Si je le vois, je vais le regarder. Si je le regarde, je vais penser à lui. Et je ne veux pas penser à lui.Je pense à Léa. À l'hôpital. À l'opération. À sa vie qui va être sauvée. À ma vie qui est peu







