ログインPersonne ne se leva lorsque j’entrai. Je n’attendais pas leur politesse.
Il restait dix jours avant la réunion à laquelle mon père devait me présenter. Sergei l’avait avancée au soir même de l’enterrement, parce qu’aucun des hommes présents ne voulait me laisser le temps de consolider ma position. Ils ne m’avaient accordé que quatre jours pour enterrer Viktor Morozov et leur prouver que sa Bratva ne mourrait pas avec lui. Cinq hommes occupaient le salon. Je les connaissais tous de nom, de réputation et par les dossiers que mon père conservait sur chacun d’eux. Sergei Volkov occupait le fauteuil au bout de la table. Il était plus jeune que la plupart des hommes présents, mais personne ne semblait confondre son âge avec une faiblesse. Son costume sombre ne portait aucune marque de deuil. Son regard, lui, s’arrêta sur moi dès mon entrée et ne me quitta plus. Il m’indiqua une place d’un geste, sans m’offrir de condoléances ni me souhaiter la bienvenue. Je traversai la pièce et m’assis seule du côté droit de la table. Yuri Antonov inclina la tête. — Je suis désolé pour Viktor. — Merci. Il avait travaillé avec mon père pendant plus de vingt ans. Sa voix contenait davantage de sincérité que toutes les couronnes déposées au cimetière, mais cela ne signifiait pas qu’il me soutiendrait. Près de la cheminée, Konstantin Gromov consulta sa montre. — Nous t’attendons depuis dix minutes. Je retirai lentement mes gants. — La réunion était prévue à vingt et une heures. Il est vingt heures cinquante-huit. — Nous étions tous là. Tu aurais pu l’être aussi. — J’ai quitté la tombe de mon père suffisamment tôt pour ne pas vous faire attendre. Si ces deux minutes sont le problème le plus grave de ton organisation, je t’envie. Oleg Makarov dissimula mal son amusement. Leonid Belyaev, assis en face de lui, cessa de faire tourner son verre entre ses doigts. Gromov ne sourit pas. L’horloge placée derrière Sergei sonna vingt et une heures. — La réunion commence maintenant, déclara-t-il. Sa voix était calme, mais elle suffit à ramener toute l’attention vers lui. — La mort de Viktor nous oblige à décider sans attendre. Ce qui se passe à l’intérieur de la Bratva Morozov ne se décide pas autour de cette table, mais aucun accord ne sera maintenu uniquement par respect pour un mort. Chacun décidera ce soir de ce qu’il est prêt à conserver. Il ne me défendait pas. Il leur rappelait seulement qu’ils ne pouvaient pas choisir mon successeur à ma place. En revanche, il venait de leur donner le droit de reprendre un à un tout ce que mon père avait négocié. Gromov quitta la cheminée sans s’asseoir. — Avant de parler de contrats, nous devons savoir qui parle au nom des Morozov. Ton oncle attend dehors. C’est avec lui que nous devrions discuter. — Ivan attend dehors parce que je le lui ai ordonné. — Il dirige les hommes de Viktor depuis que tu étais enfant. — Et il continuera de diriger les miens tant que je lui accorderai ma confiance. Antonov ouvrit le dossier placé devant lui. — Ton père parlait de ta formation depuis plusieurs années. Cela ne prouve pas que ses capitaines accepteront ton autorité aujourd’hui. Une transition temporaire avec deux signatures, la tienne et celle d’Ivan, rassurerait tout le monde. — Elle rassurerait surtout ceux qui espèrent diviser mon organisation. Il n’y aura qu’une signature. — La tienne ? demanda Belyaev. — La mienne. Gromov posa les mains sur le dossier de sa chaise et se pencha légèrement vers moi. — Tu as vingt ans. Une bague trop grande et quelques hommes fidèles à ton père ne font pas de toi un Pakhan. — Non. Le contrôle de mes hommes, de mes comptes et de mes territoires suffit. La bague prouve seulement que Viktor m’avait choisie avant que vous commenciez à calculer ce que sa mort pourrait vous rapporter. — Tes hommes se tairont tant qu’Ivan restera près de toi. Lorsqu’il en aura assez de jouer les nourrices, ils te remettront à ta place. — Propose-lui de prendre la mienne. Il a déjà refusé une fois. Tu pourras l’entendre de sa bouche lorsqu’il viendra me chercher, après la réunion. Le silence se durcit. Sergei ne bougea pas. Il observait l’échange sans chercher à l’interrompre. Je ne savais pas encore s’il attendait de voir jusqu’où Gromov irait ou jusqu’où je le laisserais aller. Gromov contourna lentement sa chaise. — Ton père avait sa place à cette table, Morozova. Pas toi. Mon pouce se referma sur la chevalière. Le bord du faucon s’enfonça dans ma peau. — Alors habitue-toi rapidement à ma présence. Je compte y rester beaucoup plus longtemps que lui. Prononcer ces mots me coûta davantage que je ne le montrai. J’avais enterré mon père moins de trois heures auparavant et j’utilisais déjà sa mort pour menacer un autre homme. Antonov baissa les yeux. Makarov se redressa. Les autres attendirent une excuse ou le signe que je regrettais ma réponse. Je ne leur donnai ni l’une ni l’autre. Gromov s’arrêta derrière mon fauteuil. — Tu parles comme si quelqu’un t’avait déjà reconnue. Pour l’instant, tu n’es qu’une petite pute avec la bague de ton père au doigt. Le visage d’Antonov se ferma. Belyaev reposa son verre. Sergei prononça le prénom de Gromov d’un ton bas. — Konstantin. Gromov l’ignora. Sa main se posa sur mon épaule, puis descendit jusqu’à ma cuisse, comme s’il examinait une marchandise qu’il envisageait d’acheter. Je lui saisis l’index et le pliai en arrière. L’articulation se déboîta dans un claquement sec. Son souffle se brisa, mais je ne lui laissai pas le temps de reculer. De ma main libre, je retirai la rose noire piquée dans mon chignon. La fine pointe d’acier vint se poser contre l’intérieur de sa cuisse, à quelques centimètres de l’artère fémorale. — Retire ta main. Il tenta de redresser les épaules. J’augmentai légèrement la pression de la pointe. — Si je l’enfonce, Denis héritera de ton organisation beaucoup plus tôt que prévu. Retire ta main et rassieds-toi. Ses doigts quittèrent ma cuisse. Je relâchai son index, mais gardai l’acier en place jusqu’à ce qu’il ait reculé d’un pas. — Tu viens de me déboîter le doigt, souffla-t-il. — Tu viens de poser ta main sur une Morozova sans sa permission. Estime-toi heureux d’avoir encore tes cinq doigts.— Je cherche la logique. Sergei avait déjà des accords avantageux avec nous. Une guerre lui aurait coûté davantage que deux points à Oust-Louga.— Mikhail est aussi un Volkov.Ivan ne répondit pas immédiatement.— C’est lui qui a trouvé le transfert.— Cela ne l’innocente pas.— Non.Je regardai à travers la petite vitre renforcée. Orlov avait baissé la tête. Cinq années de fuite s’achevaient dans la pièce où j’avais découvert le corps de mon père.— Il manque quelque chose, repris-je. Celui qui a payé ne cherchait ni un territoire ni un contrat. Il a cessé de protéger Orlov dès que Viktor est mort.— Une vengeance personnelle.— Ou une menace supprimée.Le visage d’Ivan resta fermé. Sa fatigue creusait davantage les lignes autour de ses yeux. Il avait vieilli pendant ces cinq années, même s’il refusait de l’admettre.— Tu devrais rentrer quelques heures, dit-il. Je reste avec Lev jusq
Je fis aussitôt placer Mikhail sous surveillance et copier les données qu’il examinait.Je regagnai ma chaise.— Si un Volkov t’a protégé, pourquoi as-tu changé de pays chaque année ?— Parce qu’il a cessé de répondre après le dernier versement.— Quand ?— Deux semaines après la mort de Viktor.— Tu n’as donc bénéficié d’aucune protection pendant cinq ans.— J’avais de l’argent et des papiers.— Et tu as couru jusqu’à cette nuit. Tu essaies de transformer un paiement en alliance pour que je regarde les Volkov pendant que tu protèges le véritable commanditaire.Il secoua la tête.— Je te dis la vérité.— Tu m’en donnes une partie.Je sortis de la pochette la petite clé en laiton et la posai devant lui.— Qu’est-ce qu’elle ouvre ?— Rien qui t’intéresse.Je regardai Lev.— Le troisième casier de la consigne de la gare de Khimki, répondit-il.
— Tu n’es pas mon prisonnier. Tu es une dette qui a mis cinq ans à être recouvrée.Ivan entra derrière moi. Le sourire d’Orlov se figea une fraction de seconde avant de réapparaître.— Toute la famille est réunie.Mon oncle referma la porte sans répondre. Il se plaça contre le mur, à ma droite. La même place qu’il occupait derrière le fauteuil de mon père, puis derrière le mien.Lev resta près de l’entrée.Je m’assis en face d’Orlov.— Tu voulais connaître le prix de ta vie.— Je peux te donner les hommes qui ont tiré sur Viktor.— Ils sont morts depuis quatre ans.Cette fois, il ne réussit pas à dissimuler sa surprise.J’avais retrouvé le premier à Odessa, le deuxième près de Kazan et le dernier dans une prison moldave. Aucun n’avait connu le commanditaire. Tous avaient reçu les ordres d’Orlov.— Alors tu sais que je n’ai pas tiré, dit-il.— Tu as envoyé le message qui a cond
Cinq ans plus tard Orlov avait mis cinq ans à comprendre qu’on ne disparaissait pas lorsqu’une Morozova vous cherchait. Il avait changé six fois de nom, quatre fois de pays et une fois de visage. Il s’était débarrassé de tous ceux qui l’avaient connu à Moscou, mais il avait conservé son goût pour l’argent facile. Ce fut cette faiblesse qui permit à Mikhail de retrouver sa trace. À minuit trente-six, Lev m’avait envoyé une photographie prise dans un hangar près de Khimki. Un homme était agenouillé entre deux gardes, les mains attachées dans le dos. Ses cheveux avaient grisonné et une opération avait modifié la ligne de son nez. La cicatrice qui traversait son pouce gauche, elle, n’avait pas changé. Orlov était vivant. Une heure plus tard, notre voiture franchit les grilles de l’entrepôt de la rue Varshavskoïe. La neige recouvrait de nouveau Moscou. Elle s’accumulait sur le portail devant lequel la Mercedes de mon père avait été retrouvée cinq ans plus tôt. Les impacts avaient dis
Gromov passa près de moi en maintenant sa main blessée contre sa poitrine. — Mon neveu n’oubliera pas cette humiliation. — Qu’il n’oublie surtout pas l’adresse de ses propres entrepôts. Il s’immobilisa une fraction de seconde, puis quitta le salon. Je ne bougeai pas avant que la porte se soit refermée. Ma paume portait la marque du faucon gravé sur la chevalière. Je desserrai enfin les doigts et remis mes gants. Au rez-de-chaussée, le garde me rendit mon pistolet et mon couteau. Son regard s’attarda sur la rose noire replacée dans mes cheveux. Ivan et nos hommes attendaient près des voitures, mais Sergei m’appela avant que j’atteigne les marches. — Morozova. Je me retournai. Il descendit sans se presser et s’arrêta à quelques pas de moi. La lumière du porche découpait son visage sans adoucir son expression. — Mes gardes vont passer une mauvaise nuit à chercher comment ils ont manqué cette pointe. — Ils ont trouvé mon pistolet et mon couteau. Ils ont cru que j’avais accepté d
L’enregistrement ne durait que quelques secondes. Je l’arrêtai avant qu’il recommence. Gromov ne regarda pas l’appareil. — Une voix s’imite. — C’est vrai. Il ne s’attendait pas à ce que je lui accorde ce point. J’ouvris le dossier et fis glisser deux photographies jusqu’au centre de la table. Elles montraient deux hommes agenouillés dans un entrepôt vide, les mains attachées derrière le dos. Sur le mur, le faucon des Morozov apparaissait derrière eux. — Les accès vendus à Denis n’ouvraient qu’un bâtiment vidé et encerclé par les hommes de Lev. Ces deux hommes les ont utilisés à dix-neuf heures quarante-deux, pendant que je revenais du cimetière. Ils sont toujours vivants, pour le moment. Le silence engloutit la pièce. — Tu savais qu’il tenterait quelque chose ce soir, dit Antonov. — Je savais que l’un de vous profiterait de l’enterrement. Je n’avais pas besoin de savoir lequel. Il me suffisait de laisser une porte assez tentante pour que le premier impatient se dénonce. Grom







