Le lien du chuchoteur

Le lien du chuchoteur

last updateLast Updated : 2026-01-22
By:  Léo Ongoing
Language: French
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"Dans un État où les loups-garous sont des armes militaires, Elara survit en silence. 'Muette' - dépourvue de forme animale - elle est reléguée aux archives du QG des Loups, méprisée par ceux dont elle entend secrètement les pensées. Son don interdit : apaiser les esprits tourmentés des plus féroces guerriers-lycans. Sa vie bascule lorsque l'unité d'élite commandée par Rhyse, un Alpha au bord de la folie meurtrière, revient d'une mission catastrophique. Dans la panique générale, une impulsion irrésistible pousse Elara à CHUCHOTER. D'un seul mot mental, elle éteint la rage de Rhyse, sauvant la base... et se condamnant. Car ce premier contact réveille un Pacte ancien, scellé entre leurs lignées sanguines et trahi des siècles plus tôt. Désormais liés par une magie plus forte que leurs volontés, ils n'ont d'autre choix que de s'allier. Le Haut-Conseil voit en Elara un outil précieux à contrôler. Les Puristes, une abomination à éliminer. Et dans l'ombre, des marginaux aux pouvoirs étranges voient en eux l'espoir d'un monde nouveau. Entre manipulations politiques et attaques sanglantes, leur seul refuge pourrait bien être l'un dans l'autre - au risque de réveiller un amour aussi dangereux que le pouvoir qui les unit. Car le véritable Pacte n'était pas un asservissement, mais un équilibre : le Chuchoteur calme la Bête, et le Loup protège le Chuchoteur. Ensemble, ils doivent redécouvrir cette vérité avant que leurs ennemis ne brisent définitivement le lien entre leurs peuples."

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Chapter 1

Chapitre 1 : Le Murmure Interdit

L’odeur de la poussière et du vieux parchemin avait une saveur particulière : celle de l’oubli. Elle collait aux doigts d’Elara, aux pages qu’elle feuilletait avec une patience mécanique, aux étagères métalliques qui montaient vers les hauteurs obscures du sous-sol.

Le Quartier Général des Loups, une citadelle de béton et d’acier ancrée dans les flancs d’une montagne, grondait de vie au-dessus de sa tête. Ici, dans les Archives Centrales de niveau B-7, il n’y avait que le silence des choses mortes et le crissement feutré de ses gants de coton sur les reliures.

Territoire... patrouille Nord-Est... odeur de sang frais... ennui... cet imbécile de capitaine... protéger le flanc gauche...

Le murmure était toujours là.

Un bourdonnement constant, une rivière souterraine de pensées brutes, d’impulsions animales et de fragments de langage. Depuis qu’elle avait conscience d’être, Elara entendait. Pas avec ses oreilles. C’était un son sans vibration, qui naissait directement dans le creux de son crâne. Le chuchotis des esprits-loups.

Elle tourna une page d’un registre d’inventaire datant de vingt ans, notant d’une écriture nette une déchirure sur la couverture. Sa main ne tremblait pas. Des années de pratique lui avaient appris à dresser des murs mentaux, à faire de ce murmure un bruit de fond négligeable, comme le vent contre une vitre. Mais certains jours, le vent hurlait.

— Tu as fini avec le secteur 12-G, Muette ?

La voix physique, elle, la fit presque sursauter. Elle leva les yeux. Le sergent Kael se tenait à l’entrée de l’allée, son imposante silhouette bouchant la lumière fluorescente du couloir. Il ne venait jamais la voir. Personne ne venait jamais.

— Presque, répondit-elle, sa propre voix lui semblant étrangement étouffée après des heures de silence. Il reste deux étagères.

Kael ne répondit pas tout de suite. Son regard des yeux de noisette qui pouvaient, elle le savait, virer au doré féroce en une seconde glissa sur elle, de ses cheveux châtains tirés en un chignon sévère à ses mains gantées. Elle percevait le léger remous de ses pensées, comme un clapotement trouble : Inutile... fragile... pourquoi on la garde ? Une tache sur l’honneur de la meute.

— Dépêche-toi, lança-t-il finalement. On a besoin de la salle de numérisation demain matin. Et ne touche pas aux boîtes scellées du fond. C’est classifié.

Il tourna les talons, ses bottes martelant le sol de béton. Elara attendit que le son s’éloigne, que la vague de mépris léger qui émanait de lui se dissolve dans le murmure général, avant de laisser échapper un souffle qu’elle ne savait pas avoir retenu.

Muette.

C’était le surnom le plus courant. Le plus gentil, même. Parce qu’elle ne parlait pas leur véritable langue. Parce qu’elle était née sans la Double-Forme, sans cette âme animale qui faisait d’eux des Lycans. Elle était un être simple, à la peau trop douce, aux sens trop obtus. Un humain ordinaire, toléré dans l’enceinte sacrée des Loups de Guerre uniquement parce que son père, mort au combat, avait été un héros. Une faveur. Une charité.

Un frisson la parcourut. Elle serra son cardigan mince contre elle. L’air, dans les sous-sols, était constamment froid, humide. Elle reprit son travail, les doigts parcourant les dos de livres, ses pensées se calquant sur la monotonie des tâches : Trier, classer, archiver. Ne pas remarquer. Ne pas réagir.

Soudain, une douleur aiguë, brûlante, lui transperça la tempe.

NON ! LAISSE-MOI SORTIR ! ÇA BRÛLE !

Ce n’était pas un murmure. C’était un cri. Un hurlement mental, chargé d’une terreur si pure qu’Elara en lâcha le dossier qu’elle tenait. Il tomba sur le sol avec un bruit mat. La douleur reflua aussi vite qu’elle était venue, laissant derrière elle une nausée et une image : celle d’un jeune garçon, des yeux fous, des barreaux.

Sans réfléchir, son corps se mit en mouvement avant que son esprit n’ait pu formuler une pensée de raison. Elle sortit de l’allée, traversa le labyrinthe d’étagères d’un pas vif, poussa la lourde porte des Archives. Le couloir blanc et suréclairé lui fit plisser les yeux. À gauche, les ascenseurs menant aux étages supérieurs, au cœur vivant de la forteresse. À droite, les quartiers d’entraînement.

Le cri se fit à nouveau entendre, plus faible, mais déchirant de détresse. Elle tourna à droite.

La salle d’initiation était un cube de verre blindé au milieu d’un complexe d’entraînement. Habituellement vide, elle servait aux jeunes loups en pleine mutation pour apprendre à contenir leur première transformation. Aujourd’hui, une petite foule s’était massée devant la paroi transparente des instructeurs au visage grave, quelques soldats curieux.

À l’intérieur, c’était le chaos.

Un adolescent, nu jusqu’à la taille, se tordait sur le sol matelassé. Sa peau ruisselait de sueur, parcourue de soubresauts musculaires incontrôlés. Des poils brun foncé jaillissaient par plaques sur ses avant-bras, sa nuque. Ses yeux, grands ouverts, n’étaient plus tout à fait humains : l’iris virait au doré, la pupille se fendait. Il cognait son crâne contre le sol, un gémissement rauque s’échappant de sa gorge.

— Il ne peut pas entendre les ordres, lança un instructeur, la main posée sur la paroi. La panique le submerge. Il va se blesser.

Piégé... sombre... trop petit... les murs se resserrent... peur PEUR PEUR...

La tempête mentale du garçon frappait Elara comme des coups de poignard. Elle s’était arrêtée à l’écart du groupe, collée contre le mur froid du couloir. Personne ne faisait attention à elle. Elle était un meuble, un décor.

Il va se briser le crâne, pensa-t-elle, glacée d’horreur.

Elle ferma les yeux. Ce fut un réflexe, un besoin instinctif de se soustraire à la violence de la souffrance qui émanait de la cellule. Mais en fermant les yeux, elle s’enfonça dedans. Le murmure général s’estompa, et seule resta la fréquence aiguë, discordante, de la terreur du garçon.

Elle n’avait jamais fait quoi que ce soit. Elle écoutait, c’était tout. Elle endurait. Mais là, face à cette douleur pure, quelque chose en elle se tendit, se déploya. Comme un muscle atrophié qu’on sollicite pour la première fois.

Elle se concentra non pas sur le bruit, mais sur le silence derrière le bruit. Elle imagina une chambre calme. Une forêt paisible au petit matin. La sensation du soleil sur la peau. Elle ne forma pas de mots. Elle projeta le sentiment.

Calme.

C’était une bulle de sérénité, fragile, qu’elle poussa doucement vers la tempête mentale.

Tu n’es pas piégé. Tu es en sécurité. Respire.

Le garçon, sur le sol, cessa de se débattre. Son corps se détendit d’un coup, comme si on lui avait coupé les fils. Il haletait, les yeux écarquillés, fixant le plafond. La fourrure qui avait commencé à pousser semblent se rétracter. L’iris doré palpitait, mais la pupille reprenait sa forme ronde.

Un silence de stupéfaction tomba sur le groupe d’instructeurs.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? murmura l’un d’eux.

— Il s’est calmé tout seul, répondit un autre, incrédule. Peut-être qu’il a passé le cap.

Elara rouvrit les yeux, le cœur battant à tout rompre. Un vertige la prit. Elle avait l’impression d’avoir couru un marathon. Elle se recula dans l’ombre du couloir, s’éloignant avant que quiconque ne tourne son regard vers elle. Sa tête bourdonnait, mais d’un bourdonnement sourd, épuisé. Le cri du garçon s’était tu, remplacé par une confusion hébétée et un immense soulagement.

Elle retourna vers les Archives en titubant légèrement, les doigts agrippés au mur pour se guider. Ce qu’elle venait de faire… c’était interdit. C’était impossible. Personne ne devait savoir. Jamais.

Elle avait à peine repris place devant son étagère, un dossier tremblant entre les mains, lorsque les sirènes hurlèrent.

C’était un son différent de l’alerte d’entraînement ou de l’appel général. Celui-ci était aigu, strident, coupant comme une lame. Il déchira le murmure constant de la base, imposant un silence mental de panique.

WOOP-WOOP-WOOP-WOOP !

Des haut-parleurs crépitèrent, une voix métallique et tendue les traversant :

— Alerte Ombre ! Alerte Ombre ! Toutes les équipes médicales en salle de débriefing Alpha, immédiatement ! L’unité des Griffes de l’Ombre fait son retour, code noir ! Répétition : code noir !

Le dossier glissa des doigts d’Elara et s’écrasa sur le sol.

Les Griffes de l’Ombre. L’unité d’élite. La pointe de fer de la meute. Commandée par…

Une vague déferla soudain, atteignant Elara avant même qu’elle ne puisse dresser ses barrières. Ce n’était pas un murmure. C’était un rugissement. Un tsunami de rage, de douleur et de terreur animale si puissant qu’il la plia en deux, les mains sur les oreilles comme pour le bloquer. Des images éclatées jaillirent dans son esprit : du métal tordu, des éclairs de griffes, le goût du sang dans une bouche qui n’était pas la sienne, et au centre de tout, une présence. Une conscience dévorante, aussi brillante et brûlante qu’un soleil noir.

Rhyse.

Le nom lui vint, porté par la rumeur terrifiée de la base toute entière.

Le commandant était de retour. Et il ramenait l’enfer avec lui.

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