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Chapitre 3

last update Tanggal publikasi: 2026-04-30 14:47:45

Chapitre 3

Vaelys

Je passe la journée du dîner dans un état de tension extrême. Mon corps s’affaire, mes lèvres dictent des ordres, mes mains signent des documents, renvoient des collaborateurs, révisent des plans d’investissement. Je déjeune à peine, quelques fruits, un thé noir très fort. Dans l’après-midi, je reçois Aldric qui m’apporte des rapports sur les finances des Volkov — des rapports que mes agents ont mis des mois à compiler. Les chiffres dansent devant mes yeux, et ce que j’y lis fait naître un sourire froid sur mes lèvres. L’empire de Kaïren est rongé par les dettes, fragilisé par des alliances bancales et des investissements douteux. Sélène a poussé son mari à spéculer sur des marchés instables, et les pertes s’accumulent. Ils ne sont pas encore à terre, mais ils sont à genoux, sans le savoir.

— Continuez à creuser, dis-je à Aldric. Je veux tout savoir sur leurs créanciers, leurs échéances, leurs faiblesses. Et mobilisez nos fonds pour acheter discrètement leurs parts minoritaires.

— Bien, Madame.

Je le congédie. L’après-midi s’étire dans une lumière dorée. Vers seize heures, je commence à me préparer pour le dîner. Ce soir, je ne peux pas me permettre d’être simplement élégante. Je dois être inoubliable. Une apparition. Un cauchemar en robe de soirée.

Je choisis une robe longue en velours bleu nuit, si sombre qu’elle paraît noire à la lueur des bougies, mais qui s’illumine de reflets saphir lorsqu’elle capte la lumière. Le décolleté plonge en V entre mes seins, retenu par un discret voile de tulle brodé de fils d’argent. Le dos est nu, simplement barré par une chaîne en diamants noirs qui épouse ma colonne vertébrale. Pas de collier, pour que la cicatrice reste invisible, mais des boucles d’oreilles en onyx et diamants, longues, qui caressent mon cou. Un bracelet sobre au poignet. Mes cheveux sont lissés en arrière avec un gel brillant qui les fait luire comme du bronze. Mon maquillage est un combat : du khôl pour durcir le regard, un rouge à lèvres lie-de-vin pour rappeler le sang, et un fond de teint qui sculpte mes pommettes comme des lames.

Quand je sors de l’ascenseur pour traverser le hall de l’hôtel, un silence respectueux se fait. Les têtes se tournent. Un vieil homme en smoking murmure quelque chose à l’oreille de sa compagne, et je capte le mot « Nyx ». Ma légende m’a précédée. J’avance, droite, altière, drapée dans une cape de velours noir qui traîne sur le marbre. Aldric me tient la portière de la limousine. Je m’engouffre dans le véhicule sans un regard.

Le palais Volkov est une imposante bâtisse néoclassique aux colonnes corinthiennes, posée sur une colline qui surplombe le canal principal de Noctharis. Ce soir, il ruisselle de lumière, et les torchères qui encadrent l’allée jettent des ombres dansantes sur les statues de marbre qui gardent l’entrée. Des valets en livrée aident les invités à descendre des calèches et des voitures. Je remarque des visages que j’ai connus, des notables, des financiers, des aristocrates qui fréquentaient autrefois les salons des Serhan. Certains m’ont peut-être vue enfant, mais ils ne me reconnaîtront pas. Trop de temps a passé, et mes traits ont trop changé.

La limousine s’arrête devant le perron. Un valet ouvre ma portière. Je descends avec la lenteur calculée d’une reine. Le vent frais de la nuit joue avec ma cape, et je monte les marches en fixant droit devant moi. Dans le hall, un majordome annonce mon nom d’une voix de stentor :

— Madame Nyx !

Le grand salon des Volkov est une débauche d’or et de cristal. Les lustres, hauts de plusieurs mètres, projettent des arcs-en-ciel sur les robes de gala. Les murs sont couverts de tapisseries anciennes, de tableaux de maîtres, de miroirs vénitiens. Un feu de cheminée crépite dans l’âtre, et les conversations bourdonnent comme une ruche chaude. Une cinquantaine d’invités se pressent autour de buffets chargés de champagne et de canapés. Je balaye la salle du regard, et je les repère aussitôt.

Kaïren se tient au centre, un verre à la main, en conversation avec deux hommes que je ne connais pas. Il porte un smoking noir, une cravate de soie sombre, et ses cheveux sont parfaitement coiffés. À son bras, Sélène. Elle est vêtue d’une robe de velours rouge sang, moulante, qui souligne ses courbes avec une vulgarité calculée. Ses cheveux blonds sont montés en un chignon sophistiqué, et son collier de rubis étincelle de mille feux. Elle rit à une remarque, jette la tête en arrière, et pose une main possessive sur le torse de Kaïren.

Je marche vers eux. La foule s’écarte comme si je dégageais une aura magnétique. Kaïren me voit arriver et interrompt sa conversation. Son regard glisse sur ma robe, sur mes diamants, sur mon visage, et je le vois se tendre. Sélène, elle, se fige, son sourire se crispe, et une lueur d’inquiétude traverse ses prunelles vertes.

— Madame Nyx, soyez la bienvenue, dit Kaïren en s’inclinant légèrement. Permettez-moi de vous présenter mon épouse, Sélène Volkov.

Je tends la main à Sélène avec un sourire suave.

— Enchantée, madame Volkov. Votre demeure est somptueuse.

Elle hésite une fraction de seconde avant de serrer ma main. Sa paume est moite, sa pression trop forte.

— Merci, répond-elle d’une voix qui se veut légère mais qui sonne faux. Nous sommes ravis de vous accueillir. Kaïren m’a beaucoup parlé de vous.

— Vraiment ? Je suis flattée. J’espère qu’il n’a dit que du bien.

— Oh, il a surtout dit que vous étiez mystérieuse, lance-t-elle avec un sourire pincé. Et vous l’êtes en effet. On ne sait rien de vous, à Noctharis.

— C’est exactement ce que je souhaite, dis-je en soutenant son regard sans ciller.

Un ange passe. Kaïren toussote et propose de me servir un verre de champagne. Je le suis vers le buffet, laissant Sélène seule avec son irritation mal dissimulée. Kaïren me tend une coupe, et nos doigts se frôlent. Le contact est électrique. Je retire ma main aussitôt, mais l’échange n’a pas échappé à son regard.

— Vous n’êtes pas une femme ordinaire, madame Nyx, murmure-t-il.

— Vous non plus, monsieur Volkov, vous n’êtes pas un homme ordinaire.

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

— Le fait que vous ayez survécu à tant de scandales, réponds-je en le regardant par-dessus mon verre. Votre empire a traversé des tempêtes, et pourtant, vous êtes encore debout. C’est admirable.

— Il y a une nuance de sarcasme dans votre voix.

— Peut-être. Les compliments sincères sont si rares, vous ne trouvez pas ?

Il sourit, un sourire las, presque triste.

— Rares, oui. Et vous, madame Nyx, êtes-vous sincère ?

— Lorsque j’ai quelque chose à dire, je le dis. Mais ce soir, je suis venue pour écouter, pas pour parler.

Il incline la tête, acceptant la réponse. Puis, sans prévenir, il me pose une question qui me glace le sang.

— Avez-vous déjà aimé, madame Nyx ? Aimé vraiment, au point de tout perdre ?

Je sens mon sourire se figer. La question est une flèche lancée au hasard, mais elle atteint sa cible avec une précision chirurgicale. Je prends une gorgée de champagne pour me donner du temps.

— J’ai aimé, dis-je finalement. Et j’ai tout perdu, en effet. Mais ce n’est pas une histoire que je raconte à des inconnus.

— Nous ne sommes pas des inconnus. Nous avons croisé le fer, hier, et vous avez accepté mon invitation. Cela crée un lien, ne pensez-vous pas ?

— Un lien ? Peut-être. Ou peut-être suis-je simplement venue observer mes futurs concurrents.

Il rit, un rire bref, presque amer.

— Vous êtes une femme dangereuse, madame Nyx.

— Les femmes ne sont dangereuses que pour les hommes qui les sous-estiment.

Mon regard glisse vers Sélène, qui discute à l’autre bout du salon en jetant des coups d’œil furieux dans notre direction. Kaïren suit mon regard et soupire.

— Ma femme… est nerveuse, ce soir. Elle n’aime pas les changements.

— Et moi, je suis le changement ?

— Vous êtes tout ce qu’elle déteste. L’indépendance, le mystère, la puissance. Elle craint ce qu’elle ne comprend pas.

— Et vous, monsieur Volkov, que craignez-vous ?

Il reste silencieux un long moment. Les conversations autour de nous bourdonnent, un serveur passe avec un plateau, et la musique d’un quatuor à cordes flotte dans l’air. Kaïren pose son verre sur une table, enfonce les mains dans ses poches, et me regarde avec une intensité troublante.

— Je crains de ne jamais connaître la vérité. Sur mon passé, sur les gens qui m’entourent, sur moi-même. Depuis quelques jours, je sens que quelque chose m’échappe. Que quelqu’un tire les ficelles sans que je sache qui.

Son regard s’attarde sur moi, lourd, scrutateur. Je soutiens son examen sans faiblir.

— Peut-être est-ce le fruit de votre imagination, dis-je d’une voix douce. Ou peut-être est-ce votre conscience qui vous parle.

— Vous croyez à la conscience, madame Nyx ?

— Bien sûr. C’est la seule chose qui distingue l’homme de la bête.

— Alors vous devez savoir que ma conscience n’est pas tranquille.

L’aveu tombe, brut, inattendu. Je ne m’y attendais pas. Pour la première fois, je vois dans ses yeux une faille, une vraie, une douleur enfouie. Mon cœur se met à battre plus vite. Je voudrais hurler. Je voudrais lui arracher son masque. Mais je me retiens.

— Les consciences troublées finissent toujours par avouer, dis-je simplement. Un jour ou l’autre.

Il hoche la tête, pensif.

— Sans doute.

La soirée se termine sans autre incident notable. Je dîne à une place honorable, non loin de Kaïren, et j’observe Sélène qui tente de sauver les apparences en souriant à tout le monde, mais je vois la jalousie qui la ronge. Elle est amoureuse de Kaïren, ou plutôt, elle est amoureuse de l’idée de le posséder. Et elle a peur de me perdre. Tant mieux. Sa peur sera mon alliée.

Je quitte le palais aux alentours de minuit. Sur le perron, alors que la limousine approche, Kaïren me rejoint, seul.

— J’aimerais vous revoir, dit-il à voix basse. En privé. Pour discuter d’affaires.

— Vous avez mon numéro, je crois.

— Je l’ai. Mais je voulais vous le demander en personne.

— C’est fait, alors. Appelez-moi demain. Nous fixerons un rendez-vous.

Je monte dans la voiture sans lui laisser le temps de répondre. La portière se referme. Par la vitre teintée, je le regarde rester sur le perron, silhouette solitaire sous les étoiles, le visage hanté.

Je souris dans le noir. Le jeu est définitivement lancé. Demain, je recevrai Kaïren Volkov sur mon territoire. Et là, je commencerai à lui prendre ce qu’il a de plus précieux : son empire. Mais surtout, je lui prendrai son âme.

La limousine file dans la nuit, et je ferme les yeux, épuisée mais triomphante. La cicatrice pulse doucement sous mon col, rappel discret de ce qu’il m’a fait. Je ne l’oublierai pas. Je ne lui pardonnerai pas. Mais je vais le séduire, je vais le détruire, et je vais le réduire à l’état où il m’a jetée il y a six ans. À genoux. Sans rien. Implorant sa rédemption.

Et ce jour-là, seulement, je pourrai peut-être enfin guérir.

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