MasukChapitre 4
Kaïren
Le feu dans la cheminée du salon privé s'éteint lentement, réduit à un amas de braises rougeoyantes qui palpitent comme un cœur à l'agonie. Je suis assis dans mon fauteuil de cuir havane, un verre de whisky à la main, le regard perdu dans les flammes mourantes. Les rideaux de velours pourpre sont tirés, et la lueur vacillante dessine sur les murs des ombres mouvantes qui me renvoient à mes propres fantômes. La nuit est avancée, la maisonnée dort, et pourtant, comme chaque nuit depuis six ans, je ne trouve pas le sommeil.
Le sommeil est un luxe que j'ai perdu le jour où j'ai condamné Vaelys Serhan.
Poser le verre sur la table basse, mes doigts tremblent, et cette faiblesse m'irrite. Je ne tremblais pas autrefois. J'étais un roc, un patriarche, un homme de marbre. Mais les années ont érodé le marbre, et la solitude a fait le reste. Mon empire vacille, mes finances sont un champ de ruines dissimulé sous des tapis de velours, et mon mariage est une mascarade que je n'ai plus la force de soutenir.
Sélène dort dans l'aile opposée du palais, dans une chambre séparée que j'ai exigée il y a trois ans, après une énième dispute qui s'est terminée par des larmes et des portes qui claquent. Elle ne supporte plus mes silences, mes absences, mes nuits à errer dans les couloirs comme un spectre. Elle ne supporte pas que mes yeux, quand ils se posent sur elle, cherchent une autre femme. Elle ne le dit jamais, mais elle le sait. Elle l'a toujours su. Et cela la ronge. Parfois, je l'entends pleurer, la nuit, et je ne vais pas la consoler. Je ne peux pas. Je n'ai plus de consolation à offrir, ni à elle, ni à personne.
Je me lève, vais à la fenêtre, écarte le rideau. Dehors, le parc du palais s'étend sous la lune, silhouette d'arbres centenaires et de statues à l'abandon. Le bassin central reflète un croissant de lune, et l'eau noire miroite comme du mercure. C'est ici, il y a onze ans, que j'ai demandé Vaelys en mariage. Elle portait une robe bleue, et ses yeux brillaient comme des étoiles. Elle a dit oui sans hésiter, et j'ai cru, à cet instant, que ma vie serait parfaite.
Je me suis trompé. Sur tout.
Les preuves de sa trahison étaient accablantes. Des lettres, des témoignages, des relevés bancaires. Mon propre conseiller, Lord Ashford, le père de Sélène, m'a montré les documents un soir, dans ce même bureau. Il avait l'air grave, attristé, et il m'a dit : « Kaïren, je suis désolé. La femme que tu aimes a conspiré contre toi. Elle a tué mon frère. » Comment ne pas le croire ? C'était un ami, un mentor, le père de celle qui, plus tard, deviendrait mon épouse. Comment douter de sa parole ?
Mais après l'exil de Vaelys, les doutes ont commencé à me ronger comme un acide. Trop de coïncidences. Trop de témoins disparus. Trop de regards fuyants lorsque je posais des questions. Trop de silences dans le personnel de maison. Trop de nuits à me retourner dans un lit vide en murmurant son prénom. Et puis, il y a eu ce rêve récurrent, ce rêve stupide où Vaelys se tient devant moi, les bras ouverts, et me dit : « Tu as choisi de ne pas me croire. » Chaque fois, je me réveille en sueur, le cœur battant, et la culpabilité m'écrase comme une dalle funéraire.
Je passe une main sur mon visage, sens ma barbe naissante râper ma paume. J'ai vieilli. Mes tempes sont grises, mes rides plus profondes, mon regard plus lourd. Sélène dit que je suis encore bel homme, mais je sais qu'elle ment. Elle ment toujours. Elle ment comme elle respire. Et je me suis laissé épouser par une menteuse parce que j'étais trop lâche pour regarder la vérité en face.
L'empire Volkov s'effrite, et je n'ai plus la force de le porter. Mes dettes s'accumulent, mes partenaires se détournent, et mes conseillers me cachent la réalité sous des rapports truqués. Sélène a poussé des investissements hasardeux, convaincue que son flair valait mieux que mes mises en garde. Aujourd'hui, nous sommes au bord du gouffre. Et quelque part, dans l'ombre de Noctharis, une nouvelle actrice est entrée en scène : Madame Nyx.
Je l'ai rencontrée hier soir, lors du gala. Une femme énigmatique, enveloppée de soie noire, au regard d'acier et au sourire de glace. Elle a acheté la demeure des Serhan, comme un défi lancé à ma mémoire. Elle a marché vers moi avec l'assurance d'une reine, et quand nos regards se sont croisés, mon cœur s'est arrêté. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une ombre, une lueur, une profondeur qui m'a rappelé Vaelys. Je sais que c'est absurde. Vaelys est morte. On m'a dit qu'elle avait succombé à la fièvre sur une île grecque, seule, abandonnée de tous. J'ai pleuré quand j'ai reçu la nouvelle, des larmes que personne n'a vues, que j'ai versées dans l'obscurité de ma chambre.
Pourtant, cette femme, Madame Nyx, éveille en moi une émotion que je ne parviens pas à nommer. Ce n'est pas simplement de la curiosité. C'est une obsession naissante, une fascination malsaine. Sa démarche, sa voix, la forme de ses mains gantées de dentelle, tout en elle me trouble. J'ai passé la journée d'aujourd'hui enfermé dans mon bureau, à consulter des dossiers, à donner des ordres à mon majordome pour enquêter sur elle. Je veux savoir qui elle est, d'où elle vient, ce qu'elle cherche. Mais je veux surtout comprendre pourquoi mon instinct me hurle qu'elle n'est pas une inconnue.
Je retourne m'asseoir, attrape mon verre de whisky et le finis d'un trait. L'alcool me brûle la gorge, mais ne réchauffe pas le vide qui s'est installé dans ma poitrine depuis six ans. Mon regard glisse sur une photographie encadrée, posée sur la cheminée. C'est un portrait de Vaelys, le seul que j'ai pu sauver du bûcher des Serhan. Elle sourit sur ce cliché, ses cheveux blonds cascadant sur ses épaules, ses yeux bleus pétillant d'innocence. Elle était si jeune, si pure. Et je l'ai jetée en pâture.
Un coup frappé à la porte me tire de mes pensées. Mon majordome, un vieil homme au visage impassible, entre sans attendre ma réponse.
— Monsieur, les informations que vous avez demandées sur Madame Nyx sont arrivées.
Je me redresse immédiatement, le cœur battant.
— Donnez-moi ça.
Il me tend une chemise en cuir, et je l'ouvre avec une impatience presque fébrile. Les documents sont minces, trop minces. Un rapport d'enquête préliminaire. Madame Nyx est apparue sur la scène financière il y a trois ans, d'abord dans des cercles mineurs, puis de plus en plus influents. Elle possède des parts dans plusieurs compagnies, des mines de l'Est aux chantiers navals du Wessex. Sa fortune est considérable, mais ses origines sont floues. Aucune trace de naissance, aucun antécédent familial. Son passeport est récent, délivré par un petit État insulaire. Elle n'a pas d'amis connus, pas de famille, pas d'attaches. Rien. Juste une fortune colossale et une ambition glacée.
Je remercie le majordome et le congédie. Resté seul, je relis le rapport, cherchant un indice, un détail qui m'éclairerait. Mais il n'y a rien. Cette femme est un fantôme. Un fantôme qui achète la maison de mon amour perdu, qui me défie du regard, et qui réveille en moi des souvenirs que j'avais enfouis.
Je me lève, marche jusqu'au grand miroir de l'entrée. Mon reflet me fixe, sévère, fatigué. Je me trouve l'air d'un homme qui a tout gagné et tout perdu. Ce n'est pas faux. J'ai bâti un empire, mais j'ai détruit la seule chose qui comptait vraiment.
La cicatrice sur ma tempe droite, souvenir d'une chute de cheval que Vaelys avait soignée de ses propres mains, me rappelle à quel point elle était douce, à quel point elle m'aimait. Je revois ses doigts sur ma peau, sa voix qui chuchotait des paroles apaisantes. Je revois aussi son visage dévasté sur la place publique, sous la pluie, quand j'ai prononcé sa sentence. Je n'ai pas pu la regarder. Je me suis retourné parce que je savais que si je croisais ses yeux, je m'effondrerais.
J'étais lâche. Je le suis toujours.
Je retourne dans le salon, attrape le portrait de Vaelys et le serre contre ma poitrine, geste pathétique que je n'aurais jamais eu la faiblesse de faire il y a quelques années. Mais les barrières tombent. Les nuits sont trop longues, et les remords trop lourds.
— Vaelys, murmuré-je dans le silence. Pardonne-moi.
L'image ne répond pas. Le feu crépite, et je devine, dans le reflet de la vitre, que l'aube n'est plus très loin. Je range la photographie à sa place, redresse les épaules, et regagne ma chambre d'un pas mécanique, sachant que je ne dormirai pas.
Demain, je reverrai Madame Nyx. Je l'inviterai à dîner, en privé. Et je trouverai ce qui se cache derrière ce regard de glace. Même si cela doit me détruire.
Chapitre 109VaelysLe soleil pénètre par les hauts vitraux de la petite chapelle Saint-Michel, cette chapelle discrète que les familles nobles de Noctharis utilisent pour leurs baptêmes depuis des générations, et ses rayons, traversant les verres rouges, bleus, jaunes et verts, se décomposent en une myriade de couleurs qui dansent sur les dalles de marbre blanc comme des lucioles égarées dans l'église. Les piliers de pierre grise, couverts de fines moulures, s'élèvent vers la voûte en berceau, et les bougies, alignées sur l'autel de marbre noir, brûlent d'une flamme douce et vacillante, leur lumière ambrée contrastant avec l'éclat cru du soleil. L'odeur de la cire d'abeille, chaude et sucrée, se mêle à celle, plus délicate et plus discrète, des lys blancs disposés dans les vases
Chapitre 108VaelysLa salle d'accouchement baigne dans une lumière blanche et crue, celle des néons du plafond, qui contraste violemment avec l'atmosphère intime et feutrée de la chambre d'hôpital où j'ai passé les derniers jours à attendre ce moment. Les murs sont d'un vert pâle, si pâle qu'il tire presque sur le gris, cette teinte qu'on croit apaisante mais qui n'est que clinique, aseptisée, vide de toute âme, comme si l'hôpital lui-même avait peur de laisser trop de chaleur humaine s'installer entre ses murs. Le carrelage gris, lustré par des années de nettoyages répétés au produit décapant, reflète faiblement les formes allongées des machines qui m'entourent, ces moniteurs aux écrans verts qui tracent des courbes mystérieuses, ces perfusions qui gouttent leur liquide transparen
Chapitre 107VaelysLe docteur Alvaro est formel : cette grossesse sera à risque. Il le dit d'une voix calme et posée, ses doigts parcourant les résultats des examens étalés sur son bureau, ses lunettes à monture d'argent glissant sur son nez. Il le dit en regardant Kaïren, puis moi, puis Kaïren à nouveau, comme s'il voulait s'assurer que nous comprenions bien la gravité de la situation. La fragilité de mon utérus, les adhérences laissées par la fausse couche précédente, les complications qui avaient nécessité une intervention chirurgicale, mon âge, tout cela impose des précautions drastiques. Des mesures que je dois suivre à la lettre, sans faiblir, sans tricher, sans négliger le moindre détail.Alitement strict. Pas d'effort. Pas de stress. Pas de longues stations d
Chapitre 106VaelysLa nausée arrive un matin de novembre, alors que les premières gelées blanchissent les vitres de la chambre et que le feu, que Kaïren a ravivé avant l'aube, crépite doucement dans l'âtre de marbre blanc. Le monde extérieur est encore plongé dans l'obscurité, et seules les flammes et les bougies, alignées sur la cheminée, éclairent la pièce d'une lumière vacillante et chaude. L'air sent le bois brûlé, la cire d'abeille, et cette fraîcheur particulière des matins d'hiver, quand l'humidité se condense sur les vitres et forme des fleurs de givre éphémères.Je suis seule, pour la première fois depuis des jours, car Kaïren est descendu chercher mon petit-déjeuner, refusant obstinément de laisser Aldric s'en charger. Je l'entends
Chapitre 105VaelysLes jours qui suivent ma blessure sont une lente marée de silence et de présence, une convalescence que je passe allongée sur le lit de notre chambre, les draps de soie ivoire remontés jusqu'à ma poitrine, leur tissu frais et lisse caressant ma peau comme une caresse. Mon épaule gauche est enveloppée de bandages blancs, épais et rigides, qui sentent l'antiseptique et la camomille, cette odeur clinique qui m'est devenue familière après tant de séjours à l'hôpital, et un fin tube de drainage relie ma chair à une poche en plastique posée sur la table de chevet, transparente, inquiétante, témoin silencieux de ce qui aurait pu être bien pire. La chambre baigne dans une lumière tamisée par les rideaux de lin blanc que Kaïren a tirés pour me protéger du soleil
Chapitre 104VaelysJe n'avais jamais vu Kaïren comme cela. Jamais, dans toutes nos années ensemble, dans tous nos combats, dans toutes nos disputes, dans toutes nos épreuves, je ne l'avais vu perdre ainsi le contrôle, laisser tomber le masque de l'homme civilisé, du patriarche respecté, du mari attentionné, pour révéler ce qui se cachait en dessous, dans les profondeurs les plus sombres de son âme.Il s'élance.Son manteau noir vole derrière lui comme une cape, ses cheveux décoiffés par le vent, ses poings déjà serrés, ses mâchoires déjà crispées. Il n'a pas d'arme. Il n'a pas besoin d'arme. Lui-même est une arme, un projectile vivant chargé de toute la fureur du monde.L'homme, qui avait déjà fait quelques mètres, est rattrapé en trois enjambées. Kaïren l'attrape par le col de son manteau, le soulève presque du sol, et le plaque contre le mur de pierre de l'immeuble voisin, un mur gris, humide, suintant la pluie et le temps. L'impact est brutal, terrible, un bruit sourd de chair con
Chapitre 8VaelysOnze ans plus tôt.Le printemps éclate dans les jardins des Serhan comme une symphonie de couleurs et de parfums. Les glycines qui courent le long de la pergola sont en pleine floraison, leurs grappes mauves et blanches cascadant jusqu'au sol en rideaux vaporeux. Les rosiers ancie
Chapitre 7VaelysLe cimetière de Noctharis est un jardin de pierre et de silence perché sur la colline Ouest, loin du fracas des canaux et des bruits de la cité. Les cyprès montent la garde le long des allées de gravier, leurs silhouettes sombres se découpant sur le ciel lavé de novembre. Un vent
Chapitre 6KaïrenLa journée qui suit mon appel à Madame Nyx est une lente agonie. Je me surprends à regarder l'horloge toutes les cinq minutes, à oublier ce que je dis aux domestiques, à laisser refroidir mon café sans le boire, à fixer le vide en pensant à elle. J'ai conscience du ridicule de ma
Chapitre 5VaelysLa limousine file dans les rues désertes de Noctharis. Derrière la vitre teintée, les façades de marbre défilent, éclairées par la lune et les réverbères. Je suis assise, droite, les mains croisées sur mes genoux, mais à l'intérieur, je suis un champ de bataille. La soirée au palai







