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Chapitre 1
Ysmera
La terre heurte le cercueil dans un bruit sourd qui résonne jusque dans ma poitrine. Chaque pelletée creuse un vide plus profond en moi, sous le ciel gris de ce matin de novembre. La bruine s'accroche à mon voile noir, perle sur le bois sombre, glisse sur mes gants de dentelle comme des larmes silencieuses.
Je ne pleure pas. Pas ici. Pas devant eux.
Ils sont tous là, alignés comme des corbeaux en costumes sur mesure. Don Matteo avec sa barbe poivre et sel et son sourire en coin. Don Salvatore, suant dans son costume trop serré. Don Emilio, le plus jeune, le plus dangereux, dont le regard caresse ma silhouette avec une insolence calculée. Ils guettent un signe de faiblesse, une fissure dans l'armure.
Mes doigts se crispent sur le rosaire en argent que Domenico m'a offert le jour de notre mariage. Le métal est froid contre ma peau. Aussi froid que son corps dans ce cercueil de palissandre.
— Regardez-la, chuchote Don Salvatore assez fort pour que je l'entende. Une enfant. Elle ne tiendra pas une semaine.
Une enfant. J'ai vingt-six ans. Mais pour eux, je reste la jeune épouse, le trophée que Domenico exhibait lors des galas, la belle madone silencieuse qui servait le café avant de disparaître.
Ils ignorent tout de moi. Ils ignorent que Domenico ne m'a pas épousée pour ma beauté, ni pour mon silence. Il m'a épousée parce que j'étais son arme la plus redoutable.
La cérémonie s'achève. Les hommes se dispersent, leurs chaussures cirées crissant sur le gravier. Certains s'approchent pour des condoléances creuses. J'enregistre chaque visage, chaque main qui serre la mienne trop longtemps, chaque regard qui fuit le mien.
Puis je suis seule au bord de la tombe. La pluie a cessé. Les roses dégagent un parfum entêtant. Mon voile est trempé, et je laisse enfin couler les premières larmes, en silence, sans un sanglot.
Je pleure l'homme qui m'a sauvée et détruite, le mentor et le geôlier. Mais je pleure surtout parce que je sais ce qui m'attend. La guerre qui se profile. Le sang qui va couler.
Quand je relève la tête, mes yeux sont secs. Quelque chose s'est éteint en moi, ou peut-être allumé. Je retire mon voile et le laisse tomber sur la terre humide.
Mon téléphone vibre. Un message crypté. Don Matteo a convoqué une réunion ce soir, sans m'inviter.
Un sourire mince étire mes lèvres. Pendant qu'ils comploteront, croyant la petite veuve prostrée à sangloter, je serai ailleurs. À préparer le premier coup.
Je me penche une dernière fois, effleure le bois du cercueil.
— Repose en paix, Domenico. Ou pas. Tu n'as jamais aimé la paix, de toute façon.
Je tourne le dos à la tombe et m'avance vers la voiture noire qui m'attend. Mes talons claquent sur le gravier, réguliers, implacables. Dans la pénombre de l'habitacle, personne ne voit mes mains trembler. Personne ne voit la terreur et l'exaltation qui se mêlent dans mes veines.
Ce matin, en triant les papiers de mon mari, j'ai trouvé une lettre. Une seule phrase, écrite à la main il y a six mois.
« Il est vivant, et il revient. »
Le visage de Vaeron Sorel m'apparaît alors. L'ancien héritier du clan, disparu depuis huit ans, déclaré mort. Le seul homme que Domenico ait jamais craint.
La voiture franchit le portail du manoir. Les grilles se referment derrière moi comme les mâchoires d'un piège.
Ce soir, je mènerai ma première offensive. Et personne, pas même un fantôme, ne m'empêchera de prendre ce qui me revient.
Chapitre 5YsmeraLa villa de Don Matteo est une bâtisse du seizième siècle nichée au sommet d'une colline, entourée de vignobles et d'oliveraies qui s'étendent à perte de vue sous le soleil de novembre. Quand ma limousine franchit le portail en fer forgé et remonte l'allée bordée de cyprès, je ne ressens qu'une haine froide et lucide qui pulse dans mes veines comme un second cœur.Ce n'est pas une simple réunion. C'est un tribunal. Un piège. Une arène où les lions vont tenter de dévorer la gazelle.Sauf que la gazelle a des crocs.Je passe une main sur ma robe pour en lisser les plis imaginaires. Noire, évidemment, mais coupée comme un uniforme, avec des épaules structurées et une taille cintrée. Mes cheveux sont relevés en un chignon si serré qu'il tire sur mes tempes. Aucun bijou, sauf l'alliance en diamant noir que j'ai finalement décidé de garder. Que mes ennemis voient ce diamant et se souviennent de qui je suis l'héritière.Mes deux gardes du corps m'encadrent quand je descends
Chapitre 4YsmeraLe manoir est silencieux maintenant que tout le monde est parti, maintenant que les portes se sont refermées sur les dos courbés et les sourires hypocrites, et je me tiens au milieu du grand salon vide, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de sentir le froid qui s'infiltre sous ma peau comme un linceul avant l'heure.Le palais est froid. Domenico est mort, et le palais est devenu froid.Je ne l'avais jamais remarqué avant. Quand il était vivant, sa présence remplissait chaque pièce, une chaleur animale et puissante qui imprégnait les murs et faisait vibrer l'air. Maintenant, il n'y a plus que le silence, un silence absolu et minéral qui suinte des pierres et s'accumule dans les angles comme une poussière invisible.Je monte l'escalier sans réfléchir, mes doigts effleurant la rampe en fer forgé que Domenico avait fait venir de Naples. Chaque marche est un pas de plus vers le passé, vers les souvenirs que j'ai enfouis sous des co
Chapitre 3Don MatteoJe les regarde partir de la villa Kaelis, mes frères d'armes, mes complices, mes rivaux. Don Salvatore souffle comme un bœuf en s'engouffrant dans sa limousine. Don Emilio, lui, ne dit rien, mais je connais cette lueur dans ses yeux pâles. L'humiliation. La rage. La promesse silencieuse du sang à venir.Une femme. Une femme vient de nous humilier.Le cigare se brise entre mes doigts. Je l'écrase du talon sur le gravier avant de monter dans ma voiture. La nuit toscane sent le cyprès et la terre mouillée, et la rage bout dans mon ventre comme un acide.Elle sait tout. Comment peut-elle savoir tout cela ? Domenico lui a donc vraiment confié ses secrets, ses dossiers, ses espions, et ce vieux fou a transformé sa jolie poupée en machine de guerre sans que nous ne voyions rien venir.Le lendemain matin, le soleil se lève à peine sur les collines quand ils arrivent un par un à ma villa. Don Salvatore, déjà essoufflé par les marches du perron. Don Emilio, impeccable dans
Chapitre 2YsmeraLe manoir Kaelis est un monstre de pierre perché sur les collines florentines. Derrière ses façades couvertes de lierre et ses fontaines murmurantes, il abrite assez de secrets pour faire tomber un gouvernement. Assez de fantômes pour peupler un cimetière.Je traverse le hall dans un froissement d'étoffe, mes escarpins claquant sur le marbre veiné de noir. Des lustres en cristal diffusent une lumière dorée sur les murs tendus de soie. Chaque tableau, chaque meuble, chaque objet est un trophée de guerre. Domenico collectionnait la beauté comme d'autres collectionnent les timbres. Moi aussi, il m'a collectionnée.— Madame.Cesare, le vieux majordome, s'avance avec un plateau d'argent. Une enveloppe y repose, scellée de cire rouge aux armes de Don Matteo.— Un message arrivé pendant la cérémonie.Je prends l'enveloppe sans hâte. Mes doigts caressent le papier luxueux, puis déchirent le sceau. L'écriture est ample, maniérée, pleine de fioritures. Des condoléances onctueu
Chapitre 1YsmeraLa terre heurte le cercueil dans un bruit sourd qui résonne jusque dans ma poitrine. Chaque pelletée creuse un vide plus profond en moi, sous le ciel gris de ce matin de novembre. La bruine s'accroche à mon voile noir, perle sur le bois sombre, glisse sur mes gants de dentelle comme des larmes silencieuses.Je ne pleure pas. Pas ici. Pas devant eux.Ils sont tous là, alignés comme des corbeaux en costumes sur mesure. Don Matteo avec sa barbe poivre et sel et son sourire en coin. Don Salvatore, suant dans son costume trop serré. Don Emilio, le plus jeune, le plus dangereux, dont le regard caresse ma silhouette avec une insolence calculée. Ils guettent un signe de faiblesse, une fissure dans l'armure.Mes doigts se crispent sur le rosaire en argent que Domenico m'a offert le jour de notre mariage. Le métal est froid contre ma peau. Aussi froid que son corps dans ce cercueil de palissandre.— Regardez-la, chuchote Don Salvatore assez fort pour que je l'entende. Une enfa







