ログインLe jour se leva sur la grande maison dans un silence de neige.On avait enchaîné Alaric dans la salle même, devant la Pierre fendue. Gédéon, traîné par deux gardes, avait tout avoué avant le premier rayon de soleil : la tisane d'Élise, le piège de la forêt de l'Est, le rituel manqué. Il parlait sans s'arrêter, d'une voix blanche, comme un homme qui cherche à vider de lui-même un poison qu'il a trop longtemps porté.Arthur, redevenu homme, enveloppé dans le manteau que Noé lui avait jeté sur les épaules, écoutait sans bouger. Thomas, à ses côtés, assis sur une marche de l'estrade, son bras bandé en écharpe, la tête appuyée contre la sienne.— Qu'allez-vous faire de lui ? demanda Noé à voix basse, en regardant Alaric.— Je ne sais pas, murmura Arthur.— Moi, si, dit Thomas. Mais ce n'est pas à moi de le décider.Alaric avait relevé la tête. Il avait perdu sa robe de pourpre, ses cheveux gris étaient collés par la sueur, mais il avait gardé son sourire fin et satisfait. Un sourire qui, un mois
— Loups de la grande meute, déclara Alaric en écartant les bras, voici le jour de justice que vingt ans d'attente ont rendu plus doux. Voici Thomas, fils d'Aurèle, assassin de son propre père, qui revient de la tombe pour réclamer ce qu'il a perdu par son crime.Un murmure parcourut la salle, lourd de peur et d'incertitude. Arthur descendit l'escalier de la galerie. Il ne courait pas. Il marchait lentement, au milieu de la salle, parmi les loups qui s'écartaient devant lui, et il savait, au fond de lui, que s'il s'arrêtait, il n'aurait plus la force de repartir.— Tu mens, dit-il.Sa voix résonna sous les poutres. Le silence devint absolu.— Ah. L'héritier se souvient de sa langue.— Je me souviens de tout, dit Arthur. De mon collier arraché. Des gardes qui m'ont traîné dehors. Du froid. Il balaya la salle du regard. Et de vous. De vous tous, qui m'avez regardé partir.Des loups baissèrent les yeux. Une femme, près de lui, serra ses mains l'une contre l'autre.— Je ne vous demande pas de me
Le tunnel du moulin était plus étroit encore que celui d'Odile. Ils avançaient en file, Noé en tête, la lanterne à bout de bras, Arthur au milieu, Thomas fermant la marche, une main sur la paroi pour ne pas vaciller. L'air pesait, humide, chargé d'une odeur de racines et de pierre. Très loin, au-dessus d'eux, quelque chose grondait sourdement : la rumeur d'une foule immense.— Ils sont déjà rassemblés, murmura Noé.— Trois cents loups, dit Arthur. Et pas un seul qui osera se lever.— Pas encore, dit Thomas.Arthur s'arrêta et se retourna. Dans la lumière tremblante, le visage de Thomas était gris de fatigue, sa chemise noircie de sang séché, mais ses yeux brûlaient d'un or tranquille.— Si nous mourons ce soir…— Ne le dis pas.— Je veux seulement te dire que je ne regrette rien. Pas une minute. Arthur sourit, d'un sourire un peu tordu. Même la neige.— Même la neige ? répéta Thomas, la voix rauque.— La neige m'a conduit à toi.Thomas ne dit rien. Il franchit l'espace qui les séparait en deux
Noé les mena par une galerie latérale que même Odile, peut-être, avait oubliée, jusqu'à un puits de pierre au fond d'un moulin en ruines, à deux lieues du marché. Une échelle vermoulue, une dalle à pousser, puis une pièce voûtée où brûlait un feu mourant.— Isaure, appela Noé. Isaure, c'est moi !Une silhouette minuscule sortit de l'ombre : une vieille femme aux cheveux fins comme une toile d'araignée, un œil laiteux, l'autre vif et noir. Elle jeta un coup d'œil à Thomas, au sang qui poissait la jambe d'Arthur, et tendit le menton vers la longue table de bois.— Posez-le là. Vite.Elle déchira la chemise, examina la plaie. Son visage se ferma.— Argent. Il a fondu dans le sang. Il a déjà atteint le cœur. Avant l'aube, il sera mort.— Vous pouvez faire quelque chose, dit Arthur.— Il n'y a qu'un remède. Le sang d'un loup d'ombre.Il y eut un silence.— Je n'en suis pas un, dit Arthur d'une voix blanche. Je n'ai plus de loup du tout.— Montre-moi ta main.Elle s'en empara avant qu'il ait pu répond
Ils quittèrent la cabane à midi, Noé claudiquant derrière eux, l'épaule bandée à la hâte. Thomas n'avait pas dit dix mots depuis la cave vide. Arthur marchait à côté de lui sans le toucher, mais leurs épaules se frôlaient à chaque pas, et chaque fois ce contact lui rappelait la nuit passée avec une netteté presque douloureuse.Le marché de la frontière n'était plus qu'une combe silencieuse au pied de la falaise. Les étals, bâchés, ressemblaient à des carcasses de bêtes sous la neige. Plus de lanternes, plus de cris de colporteurs. Seule la fumée d'un feu mal éteint montait encore d'un brasero abandonné.Thomas s'arrêta net.— Trop de silence.— C'est le jour, dit Noé. Le marché ne se tient que la nuit.— Il y a des traces de bottes partout. Beaucoup de bottes. Thomas désigna la neige piétinée entre les tentes. Elles sont fraîches. Elles viennent de ce matin.— Le tunnel est la seule voie, dit Arthur à voix basse. Et il nous reste cinq heures avant le couronnement.Ils échangèrent un regard.
Ils rentrèrent à la cabane en silence, sous une lune blême qui jetait des ombres bleues sur la neige. Garnier, dans la cave, ronflait derrière ses trois verrous. Arthur alluma le feu, versa de l'eau dans la marmite, et attendit.Thomas s'assit enfin en face de lui, les coudes sur les genoux.— Demande.— Je veux la vérité. Pas la version que tu as choisie. La vérité.— J'ai tué trois hommes cette nuit-là.Arthur ne cilla pas. Il avait cru que ces mots le frapperaient comme un coup, et ils ne firent que se déposer en lui, très lentement.— Raconte.— Quand mon père est mort, Alaric a ordonné qu'on m'enchaîne devant son cadavre. Quatre gardes de la maison royale. Des hommes que je connaissais depuis l'enfance. L'un d'eux avait tenu mon cheval le jour de mes treize ans. Thomas regardait ses propres mains. J'ai refusé les chaînes. Ils ont dégainé. Et j'ai perdu la tête, Arthur. J'ai laissé le loup monter sans le retenir. Trois d'entre eux sont morts avant que je comprenne ce que je faisais.— Ils







