LOGIN[POINT DE VUE : DANTE]
Le silence qui suivit la question de mon père était plus lourd que leaden. Tu as de la compagnie ?
Salvatore Vitti n’attendait jamais de réponse. Il observait. Ses yeux de rapace scannèrent la pièce une seconde fois. Le lit dévasté. Les draps froissés qui sentaient encore la sueur et le sexe. Les deux verres de whisky vides sur la table de nuit.
Il fit un pas de plus vers le centre de la pièce. L'odeur de son cigare froid et de son eau de Cologne hors de prix envahit mon sanctuaire, masquant heureusement — je l'espérais — l'odeur musquée de Julian.
— Une fille, mentis-je. Une danseuse du Velvet. Elle est partie il y a dix minutes par l'escalier de service.
Ma voix était stable. Trop stable. Des années d'entraînement à lui mentir en face. Mon père s'arrêta devant la porte de la salle de bain. Juste là. À un mètre de la poignée. Mon cœur cessa de battre. Si Julian bougeait. S'il toussait. Si le plancher craquait. C'était fini. Une balle pour lui, une balle pour moi.
Salvatore tendit la main vers la porte, comme pour vérifier mon histoire. La panique me monta à la gorge comme de la bile acide. Je devais faire diversion. Maintenant.
— Tu ne viens jamais ici pour vérifier mes conquêtes, Papa, lançai-je, en marchant vers le bar pour me verser un verre d'eau, feignant une indifférence totale. Qu'est-ce qui est si urgent pour que tu violes ma seule règle de confidentialité ?
Ma main tremblait légèrement en saisissant la carafe. Je priai pour qu'il ne le voie pas. La main de mon père s'immobilisa sur la poignée en laiton. Il tourna lentement la tête vers moi. Son visage était un masque de pierre, illisible.
Salvatore : Ta "règle", ricana-t-il avec mépris. Tu n'as aucune règle que je ne puisse briser, Dante. Tout ce que tu as, c'est ce que je te laisse avoir.
Il retira sa main de la porte. Je lâchai le souffle que je retenais, mes poumons brûlants. Il s'approcha de moi, m'ignorant presque, et attrapa le verre que je venais de remplir. Il le vida d'un trait, puis le fracassa contre le mur derrière lui.
Le bruit du cristal qui éclatait me fit sursauter, mais je restai de marbre. C'était son jeu. La terreur psychologique.
Salvatore : On a un problème avec les livraisons du port, dit-il calmement, comme s'il n'avait rien cassé. Les Russes deviennent gourmands. Ils pensent que parce que je vieillis, je deviens mou.
Il s'approcha de moi, envahissant mon espace vital. Il était plus petit que moi, mais il projetait une ombre immense. Il attrapa mon menton — exactement comme je l'avais fait avec Julian quelques minutes plus tôt — et me força à le regarder dans les yeux. Ses doigts étaient froids.
Salvatore : Je veux que tu leur envoies un message ce soir, Dante. Un message qu'ils ne pourront pas ignorer. Tu vas prendre une équipe réduite. Pas de bruit, pas de témoins. Juste du nettoyage.
— Je m'en occupe, répondis-je machinalement. Je prendrai Rocco et Tony.
Salvatore : Non.
Il me lâcha le visage avec un geste de dégoût, comme si ma peau le brûlait.
Salvatore : Rocco est trop vieux. Tony est trop bavard. Je veux du sang neuf. Je veux voir ce que les jeunes ont dans le ventre.
Il sourit. Un sourire qui ne montrait que ses dents, pas de joie.
Salvatore : Prends le nouveau. Celui que tu as recruté la semaine dernière. Le petit dealer. Julian.
Le monde s'arrêta. Le nom résonna dans la pièce comme un coup de tonnerre. Je jetai un coup d'œil involontaire vers la porte de la salle de bain. Il avait entendu. Il savait.
— Julian ? répétai-je, essayant de masquer mon choc. Il n'est pas prêt. C'est un gamin des rues, pas un soldat. Il vend de la poudre, il ne descend pas des Russes.
Salvatore : C'est justement pour ça, trancha mon père. S'il meurt, c'est une perte acceptable. S'il survit, on saura s'il est utile. Tu le prends ce soir.
C'était un test. Pas seulement pour Julian, mais pour moi. Il voulait voir si je pouvais transformer un chien errant en loup. L'ironie de la situation me donna envie de hurler de rire. Il m'ordonnait d'emmener en mission suicide l'homme qui était caché à trois mètres de lui, nu, et qui venait de me baiser comme personne ne l'avait jamais fait.
— D'accord, dis-je. Ce soir.
Salvatore : Ce soir, confirma-t-il.
Il se dirigea vers la sortie, ses gardes lui emboîtant le pas. Arrivé à la porte, il s'arrêta sans se retourner.
Salvatore : Et Dante ?
— Oui ?
Salvatore : La prochaine fois que tu ramènes une pute ici, assure-toi qu'elle ne porte pas d'eau de Cologne pour homme. Ça empeste le Sandalwood bon marché. Fais aérer cette chambre. C'est dégoûtant.
La porte claqua.
Je restai figé, le sang glacé dans mes veines. Il avait senti. Il n'avait pas deviné que l'homme était encore là, mais il avait senti l'odeur. Il pensait que j'avais ramené une fille qui portait du parfum d'homme ? Ou pire... soupçonnait-il autre chose ?
Je me ruai vers la porte et verrouillai le loquet à double tour. Puis je courus vers la salle de bain. J'ouvris la porte à la volée.
Julian était là. Il était assis sur le bord de la baignoire en marbre, entièrement habillé maintenant. Il tenait mon rasoir coupe-chou dans sa main, la lame ouverte, jouant avec la lumière. Il ne tremblait pas. Il n'avait pas l'air effrayé. Il avait l'air... excité.
Il leva les yeux vers moi, un sourire carnassier aux lèvres.
Julian : Alors comme ça, Boss, on a une soirée en amoureux prévue avec les Russes ?
Je le regardai, incrédule. Il venait d'échapper à la mort par miracle, et il plaisantait. La colère reflua, remplacée par cette chose sombre et lourde dans mon bas-ventre. Ce mélange de haine et de désir.
Je lui arrachai le rasoir des mains et le plaquai contre le carrelage froid de la salle de bain, mon avant-bras contre sa gorge.
— Tu trouves ça drôle ? feulai-je. Tu as failli y passer.
Julian : J'ai entendu, dit-il, sa voix devenue grave, perdant toute trace d'humour. Il veut m'envoyer au casse-pipe pour me tester.
Il se rapprocha de moi, défiant l'espace qui nous séparait, défiant mon autorité, défiant tout.
Julian : Tu vas devoir me protéger ce soir, Dante. Parce que si je meurs, qui va te faire jouir comme tu le mérites ?
Je levai la main pour le frapper. Je voulais effacer cette insolence. Je voulais briser ce miroir qui me renvoyait ma propre faiblesse. Mais ma main s'arrêta en l'air. Ses yeux me défiaient de le faire.
— Tu es malade, soufflai-je.
Julian : Je suis patient, corrigea-t-il.
Il se dégagea doucement de mon emprise, remit sa veste en cuir, et se dirigea vers la porte de la chambre.
Julian : À ce soir, Boss. Ne sois pas en retard.
Il sortit, me laissant seul dans le silence assourdissant du penthouse, avec l'odeur de son parfum bon marché et de mon propre désespoir. Le piège venait de se refermer.
[POINT DE VUE : JULIAN]Le mot flottait dans l'air, suspendu entre nous comme une sentence de mort. Protego. Je protège.Je tenais l'arme que Dante m'avait offerte. Je la braquais sur le cœur de l'homme qui m'avait donné sa confiance, son corps, et peut-être même son âme.Autour de nous, le Quai 9 était devenu un enfer. Les balles sifflaient, ricochant sur le béton mouillé avec des étincelles furieuses. Les sirènes hurlaient, couvrant les cris des hommes qui tombaient. Mais dans cet espace réduit, derrière la pile de pneus, le monde s'était arrêté.Dante me regardait. Il n'était pas en colère. Il n'était pas effrayé. Il était anéanti.La pluie ruisselait sur son visage, se mêlant à la boue. Ses yeux noirs passèrent de mon visage au canon du Beretta, puis revinrent à mes yeux. Il comprit tout. Le "bookmaker". Les questions sur la sécurité. Les silences coupables.Dante : Tu es un flic, souffla-t-il.Ce n'était pas une question. C'était une constatation. Une pierre tombale posée sur not
[POINT DE VUE : JULIAN]Mardi. 21h00. La pluie ne tombait pas sur Chicago, elle s'abattait comme un châtiment biblique. Des trombes d'eau noire qui noyaient les pare-brises et transformaient les rues en rivières d'huile.J'étais dans la salle de bain du penthouse, la porte verrouillée. Je n'étais pas en train de me coiffer. J'étais en train de me câbler.Mes mains tremblaient en ajustant le petit boîtier émetteur collé dans le creux de mes reins avec du ruban adhésif chirurgical. Le fil remontait le long de ma colonne vertébrale, serpent froid contre ma peau brûlante, pour finir avec un micro minuscule scotché sous mon pectoral gauche. Juste au-dessus de mon cœur. Ironique. Chaque battement de ce cœur traître serait enregistré par le FBI. Boum. Boum. Boum. Le compte à rebours de la fin de Dante Vitti.Je passai un maillot de corps noir serré pour maintenir le tout en place. Puis une chemise en flanelle sombre. Puis le gilet en Kevlar que Dante m'avait obligé à porter. Le Kevlar protég
[POINT DE VUE : JULIAN]L'ascenseur monta vers le penthouse dans un silence de tombeau. Les chiffres rouges défilaient lentement. 30... 31... 32... Chaque étage me rapprochait de mon exécution.« Rentre. Tout de suite. On doit parler. »Rocco avait parlé. C'était sûr. Il avait dit à Dante que j'avais rencontré un homme. Dante avait fait le lien. Il savait que je mentais. J'ajustai le Glock caché dans le bas de mon dos. Si Dante essayait de me tuer, je tirerais le premier. C'était la loi de la survie. C'était ce qu'on m'avait appris à l'académie : Toi ou eux. Mais alors que les portes s'ouvraient sur le salon plongé dans la pénombre, je sus que je ne pourrais jamais presser la détente. Pas sur lui.Le penthouse était vide, à l'exception d'une silhouette assise dans le grand fauteuil en cuir, face à la baie vitrée qui surplombait Chicago. Dante. Il tenait un verre de whisky. Il ne se retourna pas quand j'entrai.Dante : Ferme la porte, dit-il.Sa voix était calme. Trop calme. C'était la
[POINT DE VUE : JULIAN]Le lendemain matin, Chicago s'était réveillée sous un ciel de plomb. Une pluie fine et glaciale lavait les trottoirs, mais elle ne lavait pas ma conscience.J'avais réussi à m'éclipser du penthouse avec une excuse bidon : "Une vieille dette à régler dans le South Side avant que les intérêts ne grimpent". Dante n'avait pas aimé ça. Il m'avait proposé de l'argent pour régler la dette. J'avais refusé. — C'est mes affaires, Boss. Je ne veux pas que tu achètes mes problèmes. Il m'avait laissé partir, mais j'avais senti son regard me brûler le dos jusqu'à ce que les portes de l'ascenseur se referment.Je marchais vite, le col de ma veste relevé, mes mains enfoncées dans les poches. Je vérifiais mon reflet dans chaque vitrine. Personne. Pas de queue. Pas de voiture noire aux vitres teintées.J'entrai dans Le Rusty Spoon, un diner miteux à trois blocs de mon ancien appartement. L'endroit sentait la graisse de bacon rance et le café brûlé. C'était parfait. Personne ici
[POINT DE VUE : JULIAN]Le silence du penthouse était différent la nuit. Il n'était pas vide. Il était lourd. Saturé de respirations, de battements de cœur et de mensonges.Je regardai le plafond, écoutant le rythme régulier de la respiration de Dante à côté de moi. Il dormait. Pour le monde entier, Dante Vitti était un monstre insomniaque, une machine qui ne s'arrêtait jamais. Mais ici, dans le noir, après ce qu'on venait de faire, il s'était effondré comme un château de cartes.Je tournai la tête vers lui. Même dans son sommeil, il avait l'air tourmenté. Une mèche de cheveux noirs lui barrait le front, adoucissant ses traits. Ses cils projetaient de longues ombres sur ses pommettes saillantes. Il ne ressemblait pas au "Prince de Chicago". Il ressemblait juste à un homme épuisé qui avait trouvé un moment de paix.Et j'allais lui voler cette paix.Je fermai les yeux, une vague de nausée me submergeant. Rappelle-toi pourquoi tu es là, Julian. Je pensai au dossier sur mon bureau au comm
[POINT DE VUE : DANTE]Le smoking est une armure. C'est ce que mon père m'a répété toute ma vie. Un Vitti ne s'habille pas, il s'équipe. La soie italienne, les boutons de manchette en onyx, le nœud papillon noir : chaque détail est une déclaration de guerre. Une façon de dire au monde : Je suis intouchable.Ce soir, c'était le Gala de la Fondation Rossi. Le genre d'événement où la moitié de la salle blanchit de l'argent et l'autre moitié fait semblant de ne pas le savoir. C'était le territoire de chasse de mon père. Et j'étais l'appât principal.Je finis d'ajuster ma veste devant le grand miroir du dressing. Je ressemblais au Prince parfait. Le gendre idéal. Le futur Parrain. Un mensonge à trois mille dollars.— La voiture est prête, Boss.La voix vint de l'encadrement de la porte. Je ne sursautai pas, mais mon reflet dans le miroir trahit une micro-crispation de ma mâchoire. Je me tournai lentement.Julian se tenait là. Et merde.Je lui avais fait livrer un costume standard de notre