ANMELDENChapitre 34AlessiaIl regarde mes poignets, il regarde ces cicatrices que je cachais depuis des années sous des manches longues et des bracelets et des sourires de façade, et je vois son visage se décomposer lentement, je vois la stupeur dans ses yeux bleus, je vois ses lèvres s'entrouvrir sur une question qu'il n'ose pas poser.— J'avais quinze ans, dis-je, et ma voix est calme, détachée, comme si je racontais l'histoire de quelqu'un d'autre, une histoire que j'ai tellement répétée dans ma tête qu'elle en est devenue abstraite, lointaine, presque étrangère. Quinze ans, et je venais de comprendre que ma mère n'était pas morte dans un accident de voiture, que mon père l'avait fait tuer parce qu'elle voulait divorcer, parce qu'elle menaçait de parler, parce qu'elle en savait trop sur le trafic d'armes et le
Chapitre 33MatteoElle est là, debout devant moi, la main posée sur ma poitrine, les yeux levés vers les miens, et elle vient de m'offrir son aide, elle vient de me proposer de trahir son propre sang, de se retourner contre son père, de mettre sa vie en danger pour m'aider à accomplir ma vengeance. Et je devrais accepter, je devrais saisir cette main qu'elle me tend, je devrais me réjouir d'avoir enfin un allié dans cette guerre solitaire que je mène contre la famille Greco. Mais quelque chose me retient, quelque chose qui ressemble à de la méfiance, à de la prudence, à cette voix intérieure qui ne m'a jamais quitté et qui me murmure que rien n'est jamais gratuit, que chaque offre cache un piège, que chaque main tendue peut se refermer en poing.— Pourquoi trahirais-tu ton propre sang ?Ma
Chapitre 32AlessiaIl me regarde, et dans ses yeux bleus presque blancs, je vois la rage qui reflue lentement, qui laisse place à autre chose, à quelque chose qui ressemble à de l'espoir, à de la détermination, à une lueur nouvelle qui n'était pas là avant. Et je sais que j'ai réussi, que mes mots ont touché leur cible, que je viens de lui offrir la seule chose qui pouvait apaiser sa colère : une raison de continuer à se battre.— Tu veux m'aider ? dit-il, et sa voix est encore rauque, encore tremblante, mais elle n'est plus menaçante, elle n'est plus désespérée.— Oui.— Pourquoi ? Pourquoi tu trahirais ton propre père ?— Parce qu'il n'est pas mon père. Il est mon geôlier, mon bourreau, l'
Chapitre 31MatteoLa chaise se brise contre le mur avec un bruit sec, un craquement de bois qui éclate et qui vole en éclats, et je reste là, le souffle court, les bras tendus, les mains vides, à regarder les morceaux de bois éparpillés sur le plancher comme les débris de ma vie tout entière.Rage. Rage pure, rage blanche, rage qui monte du plus profond de mes entrailles et qui m'aveugle, qui m'étouffe, qui me consume. Pas contre elle, non, pas contre Alessia qui vient de me révéler la vérité, qui a eu le courage de me dire ce que personne n'avait jamais osé me dire. Contre lui, contre Vincenzo Greco, contre l'homme qui m'a tout pris, qui m'a tout volé, qui a fait de moi son esclave pendant vingt ans avant de me jeter en pâture à ses ennemis.Le trafic d'armes. Le meurt
Chapitre 30AlessiaIl fallait que je le dise. Il fallait que je trouve le courage de prononcer les mots que je retenais depuis trop longtemps, ces mots qui allaient tout changer, tout détruire, tout reconstruire peut-être, et j'ai attendu cet instant, cet instant précis où le silence entre nous était devenu assez solide pour porter le poids de la vérité.— Ce n'est pas seulement pour l'alliance avec les Marchetti, dis-je, et ma voix est calme, trop calme, une voix qui ne tremble pas alors que tout en moi devrait trembler. Mon père ne t'a pas condamné uniquement pour sceller la paix avec Enzo. Il t'a condamné parce que tu étais le seul à savoir.Matteo relève la tête, et dans ses yeux bleus presque blancs, je vois passer une ombre, un pressentiment, la certitude que ce que je m'apprête à lui révéler est pire que tout ce qu'il a imaginé.— À savoir quoi ?— Tout. Le trafic d'armes avec les Ukrainiens, les conteneurs qui arrivaient au port de Gênes sous de faux manifestes, les fusils d'
Chapitre 29MatteoLe monde s'est arrêté.Les flammes dans la cheminée se sont figées, le vent dehors s'est tu, mon cœur lui-même a suspendu sa course, et je reste là, pétrifié, les yeux fixés sur elle, sur cette femme qui vient de renverser d'une phrase toute la vérité que je croyais connaître, toute la réalité que j'avais construite pour survivre à la trahison et à la torture et aux trois jours passés à ramper dans la boue gelée.— Parle.Ma voix n'est plus ma voix, c'est un grognement qui vient du plus profond de mon ventre, un grondement de bête acculée qui ne sait pas si elle doit attaquer ou fuir, et je fais un pas vers elle, un seul, parce que mes jambes refusent d'aller plus loin, parce que tout mon corps s'est mis en alerte, tous mes sens sont en éveil, et que la seule chose qui existe encore au monde, c'est elle, elle et ce qu'elle va me dire.— Parle, je répète, et cette fois, ma voix est plus basse, plus rauque, plus menaçante aussi, parce que l'attente est devenue insuppo
Chapitre 8AlessiaLa première chose que je vois, c’est le feu.Des flammes orange et jaunes qui dansent derrière une grille rouillée, projetant sur les murs de rondins des ombres mouvantes qui rampent comme des bêtes vivantes. La chaleur m’arrive par vagues irrégulières, tantôt trop forte sur ma j
Chapitre 7MatteoElle est légère sur mon épaule, plus légère que je ne l’imaginais, et cela me dérange d’une façon que je ne peux pas expliquer. Je la porte comme on porte un secret trop longtemps gardé, avec un mélange de soulagement et d’effroi, et chacun de ses souffles contre mon dos me rappell
Chapitre 6AlessiaL’air de la nuit est une lame froide contre mes joues brûlantes.J’ai fui la salle de réception sous prétexte d’un malaise, un mouchoir pressé sur mes lèvres, un sourire d’excuse balbutié à l’oreille de Rosa qui s’est aussitôt inquiétée de la pâleur de mon teint. Je lui ai menti a
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une prome







