Share

Le contrat du Loup Solitaire
Le contrat du Loup Solitaire
Author: Les écrits

Chapitre 1

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-21 19:02:30

Chapitre 1

Matteo

La douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.

Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais être la dernière chose que je toucherais. Mais la mort, je viens de l'apprendre, a la mémoire courte. Elle est venue me frôler, elle a humé mon souffle, puis elle s'est désintéressée. Peut-être me trouvait-elle déjà trop proche d'elle pour se donner la peine d'achever le travail.

Mes doigts rencontrent une racine. Je m'y agrippe comme un noyé à une corde. Mon corps est une archive de souffrances que je ne peux plus toutes nommer. Il y a la brûlure des côtes fissurées qui crient à chaque inspiration. Il y a le vide laissé par les ongles qu'on m'a arrachés, un par un, en me demandant d'avouer quelque chose que j'ignorais avoir fait. Il y a l'œil droit, ce voile rouge qui me cache la moitié du monde, et cette entaille sur ma cuisse, si profonde que je devrais être mort de l'hémorragie. Mais je ne suis pas mort.

Je ne sais pas pourquoi.

Cette question me ronge plus que toutes les plaies. Pourquoi m'avoir torturé ? Pourquoi avoir ordonné mon exécution ? Moi, Matteo Castellano, l'arme la plus affûtée de la famille Greco, celui qui a vidé plus de crânes qu'il n'a compté de nuits blanches, celui qui n'a jamais failli, jamais trahi, jamais même pensé à autre chose qu'à servir le Don qui m'avait sorti de l'égout où je suis né.

Le ravin sent le cadavre. Mon cadavre. L'odeur monte de mes vêtements en lambeaux, du sang séché qui forme une croûte sur ma poitrine, de cette plaie à mon flanc qui suinte encore un liquide jaunâtre. Je dois avancer. Rester immobile, c'est accepter que la nuit m'engloutisse vraiment. Alors je rampe.

Mes coudes labourent la terre. Mes genoux, ce qu'il en reste, heurtent des pierres qui me font voir blanc. Je laisse derrière moi un sillon noir, comme une signature liquide, comme la promesse que je reviendrai. Chaque mètre gagné est une insulte à Don Greco. Chaque souffle que je vole à la mort est une gifle à ses hommes qui m'ont regardé tomber dans le vide sans même vérifier si j'avais cessé de bouger.

Le col arrive. Je connais cette pente. Je l'ai descendue cent fois à l'aube, pour rentrer d'une mission, pour rejoindre la cabane où personne ne venait jamais me chercher. La cabane. Mon seul refuge. L'endroit où j'étais moi, sans masque, sans le costume de l'assassin docile. L'endroit où je lisais des livres volés dans les bibliothèques des victimes, où je laissais mes mains trembler sans que personne ne me voie.

Mes mains. Je les regarde. Elles sont méconnaissables, tuméfiées, les phalanges violacées là où les doigts gardent encore leurs ongles. Pourtant, ce sont elles qui ont construit ma légende. Des mains qui savaient se faire caressantes pour apaiser une cible avant de la faire taire. Des mains qui pouvaient défaire un nœud, trafiquer une serrure, tenir une femme sans la briser. Des mains propres, toujours. Pas une goutte de sang innocent. Je n'ai tué que ceux qui le méritaient, les rivaux, les traîtres, ceux qui avaient signé leur propre arrêt de mort en croisant la route des Greco.

Alors pourquoi ?

La pente est plus raide que dans mon souvenir. Mes ongles – ceux qu'on m'a laissés – s'arrachent sur la roche. La douleur est un animal qui me mord la nuque et ne lâche pas prise. Je halète. Le froid de l'altitude entre dans mes poumons comme une lame. Val Sombre en novembre, c'est l'os du monde, l'endroit où l'hiver s'entraîne avant de descendre dans les plaines. La brume rampe entre les sapins, épaisse comme une nappe de lait croupi. Je vois à peine à deux mètres devant moi. Mes doigts cherchent les repères : la pierre en forme de tête de loup, le tronc double qui marque le départ du sentier.

Je la trouve.

La cabane apparaît comme un fantôme. Son toit affaissé, ses murs de rondins verdis par la mousse, sa porte que je n'avais pas fermée la dernière fois parce que je ne pensais pas revenir. J'y ai passé des nuits entières à attendre des ordres qui ne venaient jamais, à regarder la neige ensevelir le monde, à me demander si j'étais encore un homme ou déjà seulement une fonction.

Maintenant, je sais. Je suis une vengeance en marche.

Je pousse la porte. Elle grince, libère une odeur de bois pourri et de poussière humide. L'intérieur est intact. Mon matelas de fortune dans le coin, mes réserves de conserves empilées contre le mur, mon couteau de chasse planté dans la table où je l'avais laissé. Et le miroir. Ce petit miroir fêlé accroché au-dessus de l'évier où je me rasais, certains matins, en évitant mon propre regard.

Je m'approche. Je n'ai pas vu mon visage depuis trois jours.

Le reflet me crache à la figure une vérité que je n'étais pas prêt à entendre. Mon visage n'est plus qu'une plaie. L'œil droit est tellement enflé qu'on ne distingue plus la couleur de l'iris. Ma lèvre est fendue, recouverte d'une croûte noire. Mais ce qui me frappe, ce n'est pas la douleur. C'est le regard. Il est le même que celui que j'avais à seize ans quand j'ai regardé mon père mourir sur le bitume d'une ruelle, tué par un rival des Greco. Ce regard qui ne supplie pas, ne négocie pas, ne fait que promettre.

Je m'assois sur le rebord du lit. Mes jambes ne me portent plus. Le silence de la cabane est immense, couvre la montagne entière. En bas, dans la vallée, les lumières de la ville doivent briller. Le palais Greco est un bijou posé au cœur de cette nuit. Et quelque part dans ses murs, Don Salvatore Greco boit son vin en se félicitant d'avoir éliminé un problème.

Quel problème, Salvatore ? Je veux savoir. Je veux comprendre pourquoi tu as brisé l'engrenage le plus fiable de ta machine. Et ensuite, je veux que tu me regardes dans les yeux au moment où tu réaliseras que ton erreur n'a pas été de me tuer.

Ton erreur a été de ne pas y parvenir.

Je retire ma chemise en lambeaux. Le geste m'arrache un cri étouffé. Le tissu est collé aux plaies, il faut arracher la croûte pour le décoller. La douleur monte, s'installe dans ma mâchoire que je serre jusqu'à entendre craquer mes dents. Dans l'évier, il reste un fond d'eau de pluie. Je trempe un torchon, je le presse, je le pose sur mon flanc.

Le froid de l'eau contre le sang chaud produit une vapeur. Je la regarde monter, disparaître dans l'obscurité de la cabane. Et je pense à elle.

Je ne devrais pas. Alessia Greco n'a rien à voir avec cette histoire. Elle est la fille du Don, la princesse du clan, la perle rare qu'on protège des regards. Je ne l'ai vue que de loin, quelques fois, au palais. Une silhouette derrière une vitre, un éclat de cheveux noirs, un rire étouffé qui me faisait lever les yeux malgré moi. Elle doit avoir vingt-trois ans maintenant, l'âge où les filles des familles deviennent des monnaies d'échange. Et demain, elle épouse Enzo Marchetti, l'héritier de la famille rivale. L'alliance qui scelle la paix, qui met fin à des années de guerre. C'est pour ça qu'on n'a plus besoin de moi. Les fusils se rangent quand les mariages se font.

Mais mon poing se serre sur le torchon.

Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne sais pas qui a payé pour ma mort, pourquoi on m'a accusé, de quoi. Mais je sais une chose : je ne suis pas un homme à pardonner. La loyauté, pour moi, c'était une religion. J'ai sacrifié des années de ma vie, des nuits de sommeil, des morceaux de mon âme, pour la famille Greco. Et ils m'ont jeté comme un chien galeux.

Le torchon est rouge maintenant. Je le rince dans l'évier, je le tords, je recommence. Nettoyer chaque plaie, une par une. C'est long, c'est minutieux, c'est une liturgie de survie. Je pans avec des bandes déchirées dans un drap sale que je trouve dans le placard. Mes doigts tremblent. La fièvre monte. Je bois au goulot une bouteille d'eau saumâtre. Je mâche une conserve de haricots froids, la bouche à moitié paralysée par l'œdème.

Puis je m'allonge.

Le plafond de la cabane est noir. Les planches suintent l'humidité. J'écoute mon cœur battre, un tambour fragile qui me rappelle que la vie tient à si peu de choses. Une artère un peu moins sectionnée, un caillot un peu plus solide, un homme un peu plus obstiné que les autres. Voilà ce que je suis devenu. Un caillot et une obstination.

Demain, je me lèverai. Je marcherai. Je retournerai dans la vallée. Je trouverai quelqu'un qui sait pourquoi Don Greco m'a condamné. Et j'obtiendrai des réponses.

Mais au moment où mes paupières s'alourdissent, où la fièvre brouille ma conscience, une image s'impose. Celle d'un visage derrière une vitre. Celle de cheveux noirs tombant sur des épaules nues. Celle d'un rire qui, pour la première fois, ne me semble plus innocent.

Demain, Alessia Greco se marie.

Je serai là.

Pas pour la voir sourire. Pour commencer à détruire tout ce qu'elle aime.

Je ferme mon œil valide. La nuit est une bête qui m'engloutit. Et dans son ventre je grandis.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 60

    Chapitre 60AlessiaJe rêve de lui.Je ne sais pas comment je le sais, je ne sais pas comment je le reconnais, mais je le sais. C'est lui. C'est sa silhouette, ses épaules larges, sa nuque penchée, ses mains qui savent tuer et qui savent dessiner. Il est là, dans mon rêve, et il ne me parle pas. Il me regarde, simplement, avec ses yeux bleus presque blancs, et ce regard-là me transperce plus que tous les mots qu'il pourrait prononcer.Nous sommes dans la cabane. Le feu crépite. La neige tombe dehors. Et lui, il est debout devant moi, immobile, les bras le long du corps, les poings ouverts, les cicatrices exposées sur son torse nu. Je tends la main vers lui. Je veux le toucher, je veux sentir sa peau sous mes doigts, je veux vérifier qu'il est réel, qu'il est vivant, qu'il est là. Mais ma main ne l'atteint pas. Elle traverse le

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 59

    Chapitre 59MatteoJe ne dors pas.La nuit est trop longue, trop silencieuse, trop pleine d'elle. Je suis assis contre le mur, les genoux remontés, les bras croisés sur ma poitrine, et je fixe le plafond de planches sans le voir. Le feu s'est éteint depuis des heures, les braises rougeoient à peine dans la cheminée, et le froid s'est infiltré dans la cabane, ce froid qui mord les doigts et engourdit les membres et qui ne réussit pas à me faire fermer les yeux.Je pense à elle.Je ne veux pas. Je lutte. Je me répète que c'est une erreur, que c'est dangereux, que c'est exactement ce que je m'étais juré de ne jamais faire. Mais rien n'y fait. Elle est là, dans ma tête, dans ma poitrine, dans chaque battement de mon cœur qui refuse de ralentir. Elle est là, avec ses ye

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 58

    Chapitre 58AlessiaJe le regarde partir.Il ouvre la porte, il ne se retourne pas, et la neige s'engouffre dans la cabane, des flocons qui tourbillonnent autour de lui comme un adieu silencieux. La porte se referme. Le bruit de ses pas décroît dans la nuit. Et je reste seule.Seule avec le feu qui crépite.Seule avec le silence qui retombe.Seule avec cette chaleur qui persiste sur ma peau, là où il m'a tenue, là où ses doigts ont serré ma taille, là où sa main a recouvert la mienne.Je touche ma poitrine.Ma paume se pose là où son cœur battait contre le mien, là où j'ai senti ce rythme fou qui n'était pas le mien, qui n'était pas le sien, qui était le nôtre, ce battement à l'uniss

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 57

    Chapitre 57MatteoJe m'éloigne brusquement.— Assez pour aujourd'hui.Ma voix est plus dure que je ne le voudrais, plus sèche, plus tranchante, et je vois Alessia tressaillir, comme si je l'avais giflée. Elle ne dit rien. Elle reste assise sur le matelas, les genoux remontés contre la poitrine, la couverture serrée autour de ses épaules, et elle me regarde avec ces yeux noirs qui voient tout, qui comprennent tout, qui me dépouillent de toutes mes défenses.Je ne peux pas rester ici. Je ne peux pas continuer à la regarder. Je ne peux pas sentir mon cœur s'emballer chaque fois qu'elle est près de moi. Je ne peux pas me permettre cette faiblesse. Pas maintenant. Pas alors que tout est en jeu. Pas alors que la vengeance est à portée de main.— Tu pars ?&

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 56

    Chapitre 56AlessiaJe sens mon cœur s'accélérer.C'est une sensation que je connais, que j'ai apprise à reconnaître au fil des années, ce battement qui s'emballe, cette poitrine qui se serre, ce souffle qui devient court. Mon corps réagit avant ma tête, toujours, et cette réaction-là, je la déteste plus que tout.Je déteste cette sensation.Je la déteste parce qu'elle me rappelle que je ne contrôle rien. Parce qu'elle me rappelle que je ne suis pas cette femme forte que je prétends être, cette survivante que j'ai construite couche après couche, cette guerrière que Matteo est en train de former. Parce qu'elle me rappelle que sous l'armure, sous les cicatrices, sous les poings serrés, il y a encore cette petite fille qui a peur, qui tremble, qui attend qu

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 55

    Chapitre 55MatteoJe la regarde se placer face à moi, les pieds nus sur le plancher, les poings levés, et je sens cette tension qui monte entre nous, cette tension qui n'a rien à voir avec l'entraînement, cette tension qui s'installe chaque fois que nos corps se rapprochent un peu trop.— Encore.Elle frappe. Je pare. Sa main glisse contre la mienne, sa peau contre ma peau, et ce contact me brûle plus qu'il ne devrait.— Bien. Recommence.Elle recommence. Son poing part, je l'esquive, et elle perd l'équilibre. Son corps bascule vers moi. Je la rattrape par la taille pour l'empêcher de tomber.Sa poitrine contre la mienne. Son souffle contre mon cou. Ses mains qui s'agrippent à mon sweat.Le temps s'arrête.Je la tiens. Elle es

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 2

    Chapitre 2AlessiaCette robe est une cage de soie.Je la regarde suspendue au portant, blanche et cruelle, avec ses dentelles qui ressemblent à des toiles d'araignée. Dans trois heures, on va me la mettre sur le corps comme on habille une poupée pour une vitrine. Dans huit heures, je serai devant

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 6

    Chapitre 6AlessiaL’air de la nuit est une lame froide contre mes joues brûlantes.J’ai fui la salle de réception sous prétexte d’un malaise, un mouchoir pressé sur mes lèvres, un sourire d’excuse balbutié à l’oreille de Rosa qui s’est aussitôt inquiétée de la pâleur de mon teint. Je lui ai menti a

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 5

    Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une prome

  • Le contrat du Loup Solitaire    Chapitre 4

    Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status