Início / Romance / Le goût de l'interdit / Le regard de trop —Partie2

Compartilhar

Le regard de trop —Partie2

last update Última atualização: 2026-03-14 06:06:01

Je me répétais cette pensée comme une évidence.

 

Pourtant, chaque fois que je levais les yeux, je retrouvais les siens.

 

Et chaque fois, cette même sensation revenait.

 

Une tension silencieuse.

 

Comme si quelque chose flottait entre nous.

 

Quelque chose que ni lui ni moi ne voulions vraiment reconnaître.

 

Léo, lui, ne remarquait rien. Il parlait trop, riait trop, posait trop de questions. Il était simplement heureux de retrouver son ami. Et cette innocence me serrait légèrement la poitrine. Parce que je savais déjà que, quoi qu’il se passe ensuite, cette simplicité ne durerait pas.

 

— Tu restes combien de temps en ville ? demanda-t-il finalement.

 

Alex haussa les épaules.

 

— Je ne sais pas encore.

 

— Alors t’as trouvé où dormir ?

 

— Pas vraiment.

 

Léo se tourna immédiatement vers moi.

 

— Maman ?

 

Je levai un sourcil.

 

— Oui ?

 

— Alex pourrait rester quelques jours chez nous, non ?

 

Le silence qui suivit sembla durer plus longtemps qu’il ne le fallait.

 

Mon regard croisa celui d’Alex.

 

Il ne disait rien.

 

Mais dans ses yeux, je vis clairement qu’il comprenait la situation.

 

Que lui aussi réalisait ce que cette proposition signifiait.

 

Je sentis mon cœur accélérer légèrement.

 

— Ce n’est peut-être pas une bonne idée, commençai-je.

 

— Allez maman, insista Léo. C’est juste quelques jours.

 

Je restai silencieuse.

 

Quelques jours.

 

Quelques jours sous le même toit.

 

Avec lui.

 

Je savais déjà que j’aurais dû refuser immédiatement.

 

Mais au lieu de ça, je pris une inspiration lente.

 

Et je dis simplement :

 

— On verra.

 

Alex ne répondit rien.

 

Mais dans le bref instant où nos regards se croisèrent à nouveau, je compris une chose.

 

Lui aussi savait que quelque chose venait de se mettre en marche.

 

Quelque chose de dangereux.

 

Quelque chose que ni lui ni moi ne contrôlerions vraiment.

 

Et le pire, c’est que Léo venait peut-être d’ouvrir lui-même la porte à cette histoire.

 

Je ne savais pas ce qui était le plus troublant : la proposition de Léo, prononcée avec une simplicité désarmante, ou le silence qui l’avait suivie. Ce silence lourd, discret, presque invisible pour lui, mais immense pour nous. Derrière le comptoir, je gardais le visage aussi calme que possible, comme si sa demande ne me faisait ni chaud ni froid, comme si l’idée d’héberger son ami n’avait rien d’autre qu’un côté pratique et généreux. Pourtant, à l’intérieur, tout s’était légèrement contracté. Ce n’était pas de la peur, pas encore. Ce n’était pas non plus un vrai refus. C’était autre chose. Une alerte sourde. Une sensation que quelque chose se jouait déjà, quelque chose de fragile et de dangereux, alors même que rien n’avait encore commencé. Alex, de son côté, n’essayait pas d’en rajouter. Il n’avait pas ce sourire insolent que d’autres auraient arboré dans une situation pareille, pas cette aisance provocante qui aurait rendu les choses plus faciles à détester. Non. Il se contentait de rester là, assis devant sa tasse, une main autour du café encore fumant, l’air presque neutre, comme s’il attendait de voir quelle direction j’allais donner à la soirée. C’était sans doute cela, le plus dérangeant chez lui. Il ne forçait rien. Il laissait les choses exister. Il les regardait prendre forme. Et cette façon d’être là, sans pression apparente, le rendait plus présent encore. Léo, lui, ne voyait que son ami retrouvé par hasard, trempé par la pluie, sans logement précis et avec ce côté débrouillard qu’il lui connaissait déjà. Il ne voyait pas la manière dont mes doigts s’étaient crispés sur le torchon. Il ne voyait pas les secondes de trop quand Alex et moi croisions le regard. Il ne voyait rien, et je lui en voulais presque pour ça, pour cette innocence, pour cette facilité à ignorer ce qui, à mes yeux, venait soudain de prendre beaucoup trop de place dans l’air.

 

Je me remis à ranger quelques tasses propres, plus pour m’occuper que par nécessité, pendant que les deux garçons reprenaient leur conversation comme si le sujet était suspendu, simplement repoussé à plus tard. La pluie frappait toujours les vitres avec une régularité presque apaisante, mais le calme qu’elle apportait d’ordinaire n’avait plus le même effet sur moi. Le café, que j’aimais tant en fin de journée, me paraissait tout à coup plus étroit, plus sensible, comme si chaque son, chaque mouvement, chaque silence y prenait une résonance particulière. Je connaissais cet endroit par cœur. Chaque table, chaque chaise, chaque trace laissée par des années de passages et de confidences. C’était mon refuge autant que mon travail. L’endroit où j’avais tenu bon après bien des choses, où j’avais construit quelque chose de stable, quelque chose à moi. Ici, je savais qui j’étais. Ici, tout obéissait à un ordre clair. Les clients entraient, consommaient, repartaient. Les journées se suivaient avec leurs habitudes. Même les imprévus finissaient toujours par rentrer dans une logique familière. Mais ce soir, en regardant Alex assis à mon comptoir, je sentais cet ordre vaciller pour une raison que je refusais encore de nommer. Peut-être parce qu’il ne représentait rien de précis et, en même temps, trop de choses à la fois. Il était le jeune inconnu entré pour se mettre à l’abri de la pluie, l’ami de mon fils revenu sans prévenir, et ce regard croisé avant la révélation, ce regard que je n’arrivais pas à effacer. J’avais beau me répéter que cela n’avait aucune importance, mon esprit revenait sans cesse à ces quelques minutes où ni lui ni moi ne savions encore qui était l’autre. À cette légèreté étrange qui avait traversé la pièce. À cette façon qu’il avait eue de me regarder comme une femme avant de me découvrir comme la mère de son ami. Et c’était peut-être cela qui me troublait le plus : savoir que, pendant un court instant, quelque chose d’interdit avait existé sans porter encore son nom.

 

Les derniers clients finirent par quitter le café peu après, me laissant enfin avec la tâche familière de la fermeture. J’aimais généralement ce moment-là. C’était le passage d’un monde à l’autre : celui où je souriais, servais, répondais, écoutais, et celui où l’endroit redevenait simplement un lieu vide, silencieux, presque intime. Je baissai l’intensité de certaines lumières, passai un chiffon sur les dernières tables, ramassai un ticket tombé près de la porte. Léo avait quitté sa chaise pour aider à sa manière, c’est-à-dire en faisant surtout du bruit et en commentant tout ce qui lui passait par la tête, pendant qu’Alex s’était levé avec une sobriété qui me surprit encore. Sans demander, sans jouer au garçon serviable, il s’était mis à remettre deux chaises en place, puis à ramener quelques tasses abandonnées sur une table du fond. Ce n’était rien. Quelques gestes simples. Mais ils avaient cette discrétion efficace qui m’obligeait à le regarder autrement. Je n’aimais pas cela. J’aurais presque préféré qu’il soit insupportable, trop sûr de lui, un peu arrogant, de façon à ce que tout soit plus simple, plus net dans mon esprit. Au lieu de ça, il semblait mesurer sa présence, ne prendre que l’espace qu’on lui laissait, et cela rendait toute résistance plus compliquée. Quand il s’approcha de la machine à café pour déposer les tasses sales près de l’évier, je perçus à nouveau son parfum mêlé à l’humidité de la pluie, une odeur légère, propre, masculine, qui n’avait rien d’excessif et qui, pourtant, me traversa avec une netteté déconcertante. Je détestai immédiatement le fait de l’avoir remarqué. Je me tournai vers la caisse, faisant semblant de vérifier quelque chose d’important, alors qu’en réalité je cherchais seulement à reprendre la distance que ma tête exigeait de mon corps. Léo racontait déjà à toute vitesse les derniers mois passés sans son ami, les habitudes du quartier, les gens qu’Alex allait sûrement recroiser, les soirées à refaire dès qu’il serait un peu installé. Il parlait comme parlent les jeunes hommes quand le monde leur semble simple, ouvert, prêt à les accueillir. Et moi, entre deux gestes mécaniques, je ne pensais qu’à une seule chose : il fallait que cette soirée se termine vite.

 

Quand vint le moment de fermer la porte à clé, Léo s’aperçut qu’il avait oublié quelque chose dans sa voiture, ou peut-être chez un voisin, ou peut-être nulle part ; avec lui, les raisons changeaient souvent en cours de phrase. Il lâcha un « j’en ai pour deux minutes » avant de disparaître dans la rue sans même remettre correctement sa veste, me laissant seule à l’intérieur avec Alex. La porte se referma derrière lui dans un bref tintement, puis plus rien. Un silence. Un vrai. Pas celui, léger, qui accompagne une conversation. Un silence habité, immédiat, presque physique. Je restai tournée vers le comptoir quelques secondes, les mains à plat sur le bois, comme si je pouvais me concentrer uniquement sur sa surface lisse, sur les petites marques laissées par les années, sur n’importe quoi d’autre que la présence derrière moi. Je savais qu’Alex n’avait pas bougé. Je le sentais. Et cette sensation suffit à tendre tout mon corps. Quand je me retournai enfin, il était là, à quelques pas, les mains dans les poches, plus sérieux que tout à l’heure. Son regard n’avait plus rien de léger. Il n’était pas insolent. Il n’était pas joueur. Il semblait simplement lucide. C’était presque pire. Il me regarda comme s’il pesait les mots avant de les dire, puis il parla d’une voix basse, calme, qui me fit immédiatement lever les défenses que j’essayais déjà de maintenir debout depuis plusieurs minutes.

 

— Je peux partir, si vous préférez.

 

Je crois que c’est cette phrase, plus que toute autre, qui me déstabilisa. Parce qu’elle était correcte. Parce qu’elle me laissait le choix. Parce qu’elle ne cherchait rien d’autre qu’à reconnaître la situation. J’aurais dû saisir cette porte de sortie au vol, acquiescer, lui dire que c’était mieux ainsi, que Léo comprendrait, qu’on trouverait une autre solution. J’aurais dû. Mais au lieu de cela, je le regardai quelques secondes sans répondre, comme si la réponse se trouvait quelque part entre sa voix et la façon dont il se tenait devant moi. Il semblait fatigué, légèrement marqué par la journée, par le voyage peut-être, mais il y avait toujours cette attention dans ses yeux, cette manière de ne pas détourner le regard trop vite tout en restant à sa place. Je pris une inspiration lente avant de croiser les bras, non pour me fermer vraiment, mais pour me donner une contenance.

 

— Ce n’est pas la question, répondis-je enfin. La question, c’est surtout que Léo ne réfléchit jamais aux conséquences de ce qu’il propose.

 

Il baissa brièvement les yeux, comme si cette remarque lui arrachait un sourire intérieur.

 

— Et vous, vous y réfléchissez pour deux.

 

— Quelqu’un doit bien le faire.

 

Il releva les yeux vers moi, et pendant une seconde, j’eus le sentiment absurde qu’il regardait au-delà de mes mots, au-delà de ma réponse raisonnable, comme s’il entendait ce que je ne disais pas.

Continue a ler este livro gratuitamente
Escaneie o código para baixar o App

Último capítulo

  • Le goût de l'interdit   Ce que je ne peux plus nier —Partie4

    Quand j’entrai dans la cuisine, Laura était tournée vers l’évier, les mains plongées dans l’eau savonneuse. Elle leva les yeux vers moi dans le reflet de la vitre avant même que je ne parle.— Léo dort ? demanda-t-elle.— Oui.Elle hocha la tête doucement.Puis elle reprit son geste lent, comme si la vaisselle avait soudain pris une importance capitale.Je m’appuyai contre le plan de travail en face d’elle, laissant quelques secondes de silence s’installer entre nous.— Je pars tôt demain, dis-je finalement.Elle ne s’arrêta pas immédiatement.Mais je vis ses mains ralentir dans l’eau.— Je sais.Sa voix était basse.Presque fatiguée.La pluie continuait de tomber derrière la fenêtre, dessinant des traînées brillantes sur le verre.— Laura…Elle leva les yeux vers moi.Et pendant une seconde, je vis clairement dans son regard tout ce qu’elle essayait encore de contenir.— On a fait ce qu’il fallait aujourd’hui, dit-elle doucement.Je restai silencieux.— On a gardé les choses… à leur

  • Le goût de l'interdit   Ce que je ne peux plus nier —Partie3

    Je levai finalement les yeux vers la cuisine, attiré malgré moi par le bruit discret de l’eau qui coulait. Laura était là. Elle se tenait devant l’évier, les mains dans l’eau, le regard perdu dans un point invisible au-delà de la fenêtre. La lumière du matin tombait doucement sur ses épaules et dessinait autour d’elle une silhouette calme qui contrastait violemment avec tout ce que je savais maintenant de ses luttes intérieures. Elle ne m’avait pas encore vu, et pendant une seconde je restai immobile dans l’encadrement du salon, observant simplement cette scène ordinaire avec une intensité que je ne contrôlais plus vraiment. Il y avait quelque chose d’injuste dans la manière dont elle semblait devoir porter seule tout ce que cette histoire représentait. Comme si chaque émotion passait d’abord par elle, comme si c’était à elle de décider, de résister, de tenir la ligne pendant que moi je pouvais encore choisir de partir.Je m’avançai finalement dans la cuisine.Elle leva la tête presqu

  • Le goût de l'interdit   Ce que je ne peux plus nier —Partie2

    Laura descendit plus tard, plus tard que d’habitude, ce qui me fit comprendre qu’elle aussi avait très peu dormi. Elle entra dans la cuisine avec ce visage fermé que prennent les gens lorsqu’ils décident dès le réveil de tenir toute la journée sans laisser une seule brèche visible. Et pourtant, malgré cette maîtrise, la fatigue se lisait dans le creux de ses yeux, dans la tension discrète de sa bouche, dans la manière dont ses épaules semblaient déjà porter plus que le jour ne le demandait encore. Léo se mit aussitôt à parler avec elle, lui racontant sa matinée à moitié commencée, puis un détail sur le garage, puis encore autre chose. Je restai un peu en retrait, volontairement. Et lorsqu’elle leva finalement les yeux vers moi, ce ne fut qu’une seconde, à peine, mais elle suffit pour que tout ce qui s’était dit au lac revienne intact entre nous. Il n’y avait pas de colère dans son regard. Pas même d’agacement. Seulement cette même lutte, plus usée, plus profonde, comme si elle avait t

  • Le goût de l'interdit   Ce que je ne peux plus nier

    (Alex)Le retour du lac avait laissé en moi une sensation étrange, à mi-chemin entre le vertige et la lucidité. Assis à l’arrière de la voiture pendant que Léo parlait sans relâche de la journée, des photos qu’il avait prises, des coins où il voudrait revenir, des gens à qui il allait montrer le paysage comme si ce lieu lui appartenait, je regardais la nuque de Laura sans vraiment la regarder, conscient que le simple fait de lever les yeux un peu trop longtemps vers le rétroviseur pouvait suffire à faire revenir entre nous tout ce qui s’était dit sur ce banc. Il y avait encore, dans l’air confiné de l’habitacle, quelque chose de cette scène au bord de l’eau. Pas dans les gestes. Pas dans les mots, puisque nous n’en échangions presque plus. Mais dans cette manière nouvelle qu’avaient les silences d’occuper l’espace. Avant, il existait encore une part de doute, une possibilité de se raconter que tout cela venait de la fatigue, du hasard, d’une proximité un peu malheureuse. Après le lac,

  • Le goût de l'interdit   Faire comme si de rien n’était —Partie4

    Je baissai les yeux vers le sol, vers les feuilles mortes mêlées aux petits cailloux du sentier. Tout devenait difficile. Même tenir debout dans ce moment. Même choisir de rester ou de partir d’un pas plus loin. Je savais que Léo n’était pas très loin. Qu’il pouvait revenir à tout instant. Et cette proximité aurait dû suffire à me ramener immédiatement à la raison. Pourtant, au lieu de cela, je restais là, à quelques centimètres d’un homme beaucoup trop jeune pour moi, beaucoup trop proche de ma vie, beaucoup trop interdit, et j’avais de plus en plus de mal à prétendre que le simple bon sens suffisait à éteindre ce qui naissait.Léo revint quelques minutes plus tard avec les chaussures légèrement mouillées et l’air triomphant de quelqu’un qui avait découvert un trésor alors qu’il ne s’agissait que d’un nouvel angle pour jeter des pierres. Je repris aussitôt une contenance plus nette, presque reconnaissante de devoir redevenir une version plus lisible de moi-même. Nous continuâmes à ma

  • Le goût de l'interdit   Faire comme si de rien n’était —Partie3

    Je pris une inspiration lente, cherchant à laisser le calme du lac me traverser vraiment. L’air avait cette fraîcheur légère des matinées qui hésitent encore entre la douceur et la fin de saison. Une odeur humide de terre, d’eau et de feuilles montait des berges. Tout aurait dû m’apaiser. D’ordinaire, ce genre d’endroit me faisait du bien presque immédiatement. Il suffisait de quelques minutes au bord de l’eau pour que mes pensées ralentissent, pour que les préoccupations du quotidien perdent un peu de leur poids. Mais aujourd’hui, cette paix extérieure ne parvenait pas à gagner l’intérieur de moi. Parce qu’à chaque seconde, mon corps restait conscient d’Alex. Du bruit discret de ses pas sur le gravier, de sa respiration quand il s’arrêtait près de moi, de ce silence très particulier qui semblait l’accompagner partout et qui me troublait bien plus qu’il ne le devrait. Je n’avais même pas besoin de le regarder pour savoir où il était. C’était devenu presque pire que le désir lui-même :

Mais capítulos
Explore e leia bons romances gratuitamente
Acesso gratuito a um vasto número de bons romances no app GoodNovel. Baixe os livros que você gosta e leia em qualquer lugar e a qualquer hora.
Leia livros gratuitamente no app
ESCANEIE O CÓDIGO PARA LER NO APP
DMCA.com Protection Status